Festival de Cannes: une Palme d’or décevante pour Jacques Audiard

Le 68e Festival de Cannes a été très français jusque dans son palmarès. Sur cinq films français en compétition, trois se retrouvent au palmarès avec les deux Prix d’interprétation (pour Emmanuelle Bercot et Vincent Lindon) et la Palme d’or pour Jacques Audiard. Une Palme d’or que nous ne cautionnons pas car si Audiard est un grand cinéaste, le scénario de « Dheepan » est très discutable.

Que dire de ce palmarès qui brasse le chaud et le froid, le génial et le n’importe quoi ?! Un peu à l’image du jury si on regarde les personnalités qui le composaient. Déjà que cette 68e édition n’était pas un grand cru. Voici que le palmarès ne rend pas totalement gloire à qui le méritait vraiment. Absence totale des Italiens et pourtant Moretti ou Sorrentino avaient de hautes qualités pour y prétendre. Rien, nada !

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Ce qu’on discute

Un prix d’interprétation ex-aequo pour Emmanuelle Bercot dans « Mon roi » et Rooney Mara dans « Carol » (notre critique). Ça sent le gros compromis. Car quitte à récompenser deux actrices pourquoi ne pas avoir tout misé sur l’excellence des deux actrices de « Carol » : Rooney Mara et la sublime Cate Blanchett ? Et que dire d’autre à propos d’Emmanuelle Bercot, séduisante dans « Mon roi » et surtout vierge de toute image d’actrice, si ce n’est que Cannes 2015 fut sa gloire : elle fit l’ouverture avec son film « La tête haute » et elle repart la tête haute grâce à un Prix d’interprétation.

Ce qui fâche

Mais ce qui nous fâche le plus, c’est la Palme d’or remise à « Dheepan », de Jacques Audiard. Précisons d’emblée que Jacques Audiard est un remarquable metteur en scène, qu’il a déjà reçu un Prix du scénario pour « Un héros très discret » en 1996 et le Grand Prix pour « Le prophète » en 2009. Mais on a du mal à le voir recevoir la récompense suprême avec un film qu’on juge douteux au niveau des intentions qui construisent son scénario.

Explications. « Dheepan. L’homme qui n’aimait plus la guerre » raconte le parcours en France de réfugiés sri-lankais, confrontés à la vie dans une cité, plutôt zone de guerre. Les trois exilés ont quitté un enfer pour en trouver une autre. Où est le bonheur sur terre : en Angleterre. Cela vous paraît très résumé mais le film prend les mêmes raccourcis. Et s’avère très caricatural au point de donner du blé à moudre pour les extrémistes de tous poils, surtout ceux du FN. Et c’est ça qui nous bloque. Les intentions déclarées d’Audiard sont belles : il se place du côté du réfugié, celui qu’on voit parfois vendre des bricoles lumineuses aux terrasses de café et qu’on envoie bouler. Quelle est sa vie d’exilé ? Et ça, c’est passionnant. Traité à hauteur d’homme, de manière brute, avec des acteurs non professionnels qui trouvent leur justesse justement dans leur authenticité. Mais le fait de confronter cette vie d’exilés à celle d’une banlieue française en état de guerre, où des petites frappes se prennent pour des caïds et sèment la terreur, armes au poing, là, ça coince. Parce que, du coup, Audiard nous fait « La haine 2 » et montre un autre enfer, celui des Français qui doivent cohabiter dans cet environnement là. Audiard ne voit pas d’autre solution qu’un nouvel exil : celui de l’Angleterre où il est possible de vivre sous le soleil en paix. Merci Queen Elizabeth. Et de terminer son film de façon grotesque par un happy end artificiel.

En primant ce film, c’est l’Occident qui se donne bonne conscience facilement, hypocritement face à tous les exilés du moment. Ce n’est pas très honorable…

Ce qu’on applaudit

Détaillons maintenant ce qui nous ravit dans ce palmarès 2015.

Un prix d’interprétation pour Vincent Lindon. Il le méritait. Il était le favori sur la Croisette. Il était notre chouchou. Pour le jury aussi. Son incarnation jusqu’à l’os d’un quinqua’ licencié en quête d’un boulot dans « La loi du marché » a marqué les esprits. A 55 ans, l’acteur français donne de plus en plus de poids à ses personnages qu’il choisit ancrés dans la réalité du monde actuel. Dans sa démarche d’acteur, s’engager de cette façon-là est la moindre des choses. C’est pourquoi il n’a pas oublié de remercier les acteurs non-professionnels qu’il entoure dans ce film. Lindon est un mec généreux et cela se sent à l’écran.

A lire : A Cannes, Vincent Lindon impose sa loi (abonnés)

Le Grand Prix pour « Le fils de Saul », de Laszlo Nemes, c’est indiscutable. Ce film se devait d’être au Palmarès parce qu’il était d’une radicalité implacable pour raconter les camps d’extermination et qu’il révèle le potentiel énorme d’un tout jeune réalisateur hongrois. « Le fils de Saul » est un film nécessaire par son sujet mais aussi par sa manière innovante de faire ressentir l’horreur absolue par le hors-cadre grâce à des bruits. Il fut le seul film choc du festival. Un Grand Prix lui donnera un coup de pouce indispensable lors de sa sortie. Car c’est un film à voir au nom de la mémoire (notre critique ici).

Le Prix du jury pour « The Lobster », de Yorgos Lanthimos : pourquoi pas. On se doutait que ce film singulier, au scénario totalement barré – les hôtes d’un hôtel ont 45 jours pour trouver l’âme sœur sinon ils sont changés en animal de leur choix – plairait aux frères Coen. Ça s’est confirmé.

>>> Lire notre critique de « The Lobster »

Agnès Varda a reçu une Palme d’honneur. Prix qui n’a été remis qu’à trois figures du cinéma jusqu’à présent : Woody Allen, Clint Eastwood et Bernardo Bertolucci. Elle était extrêmement émue.

Quant au prix de la mise en scène pour Hou Hsiao-hsien… Le jury ne pouvait pas ne pas primer le grand maître taiwanais. Mais comme on est convaincu que des membres du jury n’ont certainement pas tout compris à son histoire visuellement magistrale (tout comme nous), il ne pouvait pas avoir le Prix du jury. Du coup, la mise en scène lui va sans doute mieux.

Par contre le prix du scénario à « Chronic », de Michel Franco, sorte de Haneke mexicain, qui nous raconte une histoire d’aide-soignant passant de personnes en phase terminale à personnes en phase terminale (bonjour l’ambiance), réalise le film au scénario le plus ténu ! Le voir récompensé pour ça laisse perplexe.

Le 68e Festival de Cannes a refermé ses portes. L’image du tapis rouge qui recouvrait les 24 marches s’évanouit dans les vapeurs de la nuit cannoise qui, pour tous les lauréats et les Français en particulier, sera très festive. A l’année prochaine ou à demain car l’aventure cinéma continue au quotidien.

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