Au Burundi, une véritable stratégie de la tension s’installe

Deux balles à bout portant, deux morts de plus : il n’en fallait pas davantage pour briser la trêve décrétée par les manifestants burundais après un mois de mobilisation et pour torpiller les timides efforts de médiation entamés par Saïd Djinnit, le représentant spécial de l’ONU à Bujumbura.

L’onde de choc de l’assassinat, samedi soir, de Zedi Feruzi, leader du parti Union pour la paix et le développement, secoue toujours Bujumbura : refusant d’encore participer à un dialogue à peine ébauché, les représentants des principaux partis politiques ont plongé dans la clandestinité, les leaders de la société civile se terrent ou ont gagné le Rwanda ou le Kenya, des généraux, de plus en plus nombreux, quittent le pays.

« Comment voulez-vous que cela ne débouche pas sur une autre rébellion ? », nous confie un officier à la retraite à la recherche d’un visa… Mais surtout, cet attentat a élargi la révolte à d’autres quartiers de Bujumbura, à d’autres communautés. Lundi matin, le quartier musulman de Buyenzi était lui aussi couvert de barricades tandis que des gaz lacrymogènes étaient lancés à Kinama. Dimanche en effet, l’inhumation de Zedi Feruzi avait été l’occasion d’une importante manifestation de la communauté musulmane qui, jusqu’à présent s’était montrée discrète. Pour beaucoup, un tel meurtre était particulièrement calculé : le petit parti de Feruzi est une dissidence du CNDD, le parti du président, fondé par Hussein Radjabu, le leader historique du parti et les transfuges auraient été particulièrement bien informés de tous les secrets de la formation au pouvoir, qui se créa dans la clandestinité et le maquis et bénéficia, à l’époque, du soutien du Soudan…

Après les trois grenades jetées à l’aveuglette vendredi soir sur un marché fréquenté surtout par les femmes commerçantes, et qui auraient fait neuf morts (contre trois officiellement reconnus), c’est une véritable stratégie de la tension qui est désormais perceptible au Burundi, renforcée par des rumeurs alarmantes, déconseillant par exemple aux « Blancs » de se montrer trop visibles dans des lieux publics…

Mais on se demande bien qui peut bénéficier de ce pourrissement de la situation qui rappelle trop les premiers mois de 1994 à Kigali… De part et d’autre en tout cas, l’intransigeance demeure intacte : lundi matin, comme si les deux jours de trêve avaient permis à tous de reprendre des forces, les manifestations ont recommencé à Bujumbura. Quartiers barricadés, hérissés de barbelés afin d’empêcher les incursions de la police dans les maisons, jets de pierre, blocage de la circulation afin d’empêcher les travailleurs d’aller prendre leur service, la détermination des jeunes n’avait pas faibli et leurs soutiens demeuraient toujours aussi constants, se traduisant par l’approvisionnement des manifestants et eau et en nourriture fournie par des contributeurs anonymes. Le mot d’ordre restait le même, transmis depuis la base aux participants à un hypothétique dialogue : « le troisième mandat n’est pas négociable, (le président) Nkurunziza doit partir… ».

Du côté du pouvoir, la même fermeté prévalait. Rencontrés par hasard à une réception organisée par l’ambassade du Kenya (qui entendait démontrer ainsi sa solidarité avec les autorités en place), quelques proches du président se disaient victimes d’une conspiration internationale et se vantaient du soutien de la Chine et de la Russie au Conseil de sécurité. Ils s’efforçaient de démontrer la légalité constitutionnelle du troisième mandat et assuraient que, contre vents et marées, les élections présidentielles auraient lieu le 26 juin comme prévu, débouchant sur la réélection de Pierre Nkurunziza. Ce dernier, dimanche, avait repris ses matches de football comme si de rien n’était. C’est sans doute au nom de la même conception de la démocratie que, lundi matin, les Imbonerakure, les jeunes militants du CNDD, avaient sorti leurs bâtons, appuyant une police dotée de gaz lacrymogènes…

Ces démonstrations de force et autres gesticulations politiques se déroulent cependant au bord d’un gouffre économique : les changeurs manquent de dollars, dont le cours a explosé, les réserves des banques ont été vidées par tous les candidats à l’exil, les salaires de mai ne pourront vraisemblablement être payés. Et dans les campagnes, censées se tenir à l’écart de la contestation politique, les fruits de saison, mandarines, papayes, mangues, s’amoncellent faute de camions pour les transporter vers la capitale… Sur toutes les lèvres, deux mots : jusqu’à quand ?