Le Quatuor Tana et ses instruments mutants

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Les véhicules hybrides roulent à l’essence et à l’électricité. Et si les violons faisaient de même ? On les entendrait donc acoustiquement et électroniquement. En cette période de Concours reine Elisabeth, on peut tout dire des violons. Mais là quand même !

Au départ, quand on électronise un quatuor, on double ses sonorités d’autres sons superposés, produits ou non en traitant la musique qu’ils jouent et diffusés par un appareillage extérieur. C’est ainsi qu’a été conçu notamment le 4e quatuor de Jonathan Harvey. Mais dans cette nouvelle proposition, on s’en tient aux seuls violons, sans haut-parleurs, table de mixage et ordinateur extérieur.

Alors, on vit dans la musique-fiction ? Pas tout à fait puisque c’est bien avec ces instruments mutés que le Quatuor Tana va jouer vendredi prochain, à Flagey, Smaqra du compositeur péruvien Juan Arroyo.

Qu’est-ce qu’un « Tanainstrument » ?

Vous prenez les quatre instruments nouveaux d’un quatuor à cordes (deux violons, un alto et un violoncelle) et, comme l’explique Isabelle Françaix dans son superbe texte de présentation, vous y fixez à l’intérieur un transducteur qui les met en vibration tandis qu’un microphone de contact (dit piézo, pour les spécialistes) est posé sous les pieds du chevalet. Chacune des vibrations est convertie grâce au transducteur en un signal qui permet de restituer des sons audibles, prêts à être amplifiés ou enregistrés. Le son acoustique de l’instrument rencontre ainsi son double électronique, travaillé, modifié, altéré. Et le tour est joué, le « tanaviolon » est bien devenu un instrument muté. Le son électronique sort donc bien de l’instrument comme le son acoustique

Comment le compositeur utilise-t-il ces instruments et comment les préprogramme-t-il ?

Juan Arroyo a travaillé sur la construction de « patchs par ordinateur », autrement dit de codes portant sur le son qui, intégrés à un logiciel, peuvent le modifier. Sa démarche établit des relations entre le traitement des sons et les gestes instrumentaux de chaque musicien du quatuor à cordes qu’il a mué en… quatuor de percussions ! A chaque compositeur de définir ainsi sa demande électronique en créant son propre « patch ». Le son final est bien hybride dans la mesure où il résulte de la conjonction de la vibration du son acoustique et du traitement numérique qui en est fait.

Qu’est-ce que « Smaqra » ?

Il est évident qu’un tel développement demande un patient travail d’équipe entre un compositeur – Juan Arroyo –, un quatuor – le Tana –, un chercheur acousticien – Adrien Mamou-Mani, directeur du projet Imarev (« Instruments de musique actifs avec réglages virtuels ») – et un luthier – Lucas Balay. Dans Smaqra, une commande du Centre Henri Pousseur, le compositeur veut créer grâce à ces instruments un équivalent sonore de la littérature fantastique sud-américaine de Carpentier, Cortázar ou Vargas Llosa. La réalité y devient imaginaire et la musique d’Arroyo entend créer un « réalisme sonore magique ». Le compositeur se réfère à la musique rituelle des chamans et de l’importance qu’elle accorde au souffle sous toutes ses formes. Le titre de l’œuvre fait référence au masque (máscara en espagnol et saynatasqa en quechua) et au diablotin (saqra en aymara, langue parlée dans la région du lac Titicaca).

Et comme un bonheur esthétique ne vient jamais seul, l’exécution est accompagnée d’une partie visuelle grâce au film réalisé par le vidéaste Joachim Thôme (Les Productions du Verger).

Flagey, Studio 4, vendredi 29 à 12h30 dans le cadre des « Nice Price BNPParibas Fortis » : 7,50 euros avec petite restauration.

Autres pièces jouées : Turína :  La oración del torero, Dvořák : Quatuor américain, Piazzolla : Four for tango. www.flagey.be

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