Un méga-projet qui fera revivre le Val Saint-Lambert

La Belgique ne manque pas de sites industriels à l’abandon. Celui de la cristallerie du Val Saint-Lambert fait assurément partie des plus emblématiques. Témoin d’une splendeur passée de notre pays, il est situé sur la commune de Seraing et a pour ainsi dire les pieds dans l’eau puisque la Meuse lui passe quasiment sous le nez. Mais ce qui surprend le plus, c’est la grandeur et la beauté de la forêt qui l’enserre.

Voilà sept ans que le site fait l’objet d’un projet immobilier de (très) grande envergure. Il est l’œuvre de Pierre Grivegnée, l’administrateur délégué de l’Immobilière du Val Saint-Lambert. Les projets au long cours, l’homme connaît. C’est lui qui mena à bien la construction de l’Esplanade de Louvain-la-Neuve. Lui aussi qui s’occupa de l’apparition dans le ciel liégeois de Médiacité. Deux projets menés alors pour le compte de Wilhelm&Co et qui employèrent quinze ans pour le premier, et neuf ans pour le second.

Aussi, quand on lui demande si Cristal Park, le nom donné au futur projet du Val Saint-Lambert, sera le projet de sa vie, Pierre Grivegnée ne peut s’empêcher de sourire. « Disons que ce sera mon troisième projet de vie, murmure-t-il devant l’impressionnante maquette du futur complexe. En Belgique, un grand projet emploie entre dix et quinze ans pour voir le jour. Mais celui-ci est plus compliqué de par son ampleur et sa nature qui n’est pas anodine dans le développement de tout un territoire. Il dépasse largement les frontières de Seraing et va jeter un nouveau regard sur la ville. »

A un kilomètre du centre de Seraing et à un jet de pierre de celui de Liège, Cristal Park déploiera ses tentacules sur quelque 122 hectares de terrain, dont 60 sont plongés dans les bois. Ceux-ci se déployant sur un terrain en pente, le visiteur se retrouve face à un écran de verdure d’où émergeront, d’ici fin 2017, des logements, un parc de loisirs, un hôtel, des commerces et des bureaux.

A l’heure actuelle, le château et l’abbaye ont été entièrement restaurés. Datant du XIXe siècle, le premier a abrité les bureaux de la Cristallerie au temps où celle-ci employait 5.000 personnes. Le Cercle de Wallonie y a planté aujourd’hui ses espaces de réception et le Musée du verre et du cristal ses objets travaillés à la main.

L’abbaye est quant à elle plus ancienne puisqu’elle remonte au XIVe  siècle. Sa rénovation en salles d’événements vaut à elle seule le détour. « Nous avons rénové les bâtiments qui font partie du patrimoine, insiste Pierre Grivegnée. Seule la maison Deprez, attenante au château, doit encore être retapée. Elle deviendra la salle des mariages de la ville de Seraing. »

Durant la visite, on traverse d’anciennes rues inhabitées depuis plusieurs décennies le long desquelles vivaient jadis les familles de travailleurs (majoritairement espagnols) de la Cristallerie. Même s’il est réduit aujourd’hui à des façades délabrées et à des tuiles cassées au milieu desquelles poussent les mauvaises herbes, le passé s’impose avec force à nos yeux et l’on se demande à quoi ressemblera l’endroit, une fois que les pelleteuses seront passées par là.

Conscients de l’héritage qu’ils ont entre leurs mains, Pierre Grivegnée et l’architecte-urbaniste Christian Sauvage s’emploieront à conserver la typologie du site pour ce qui concerne la construction du pôle commercial et de celui consacré aux loisirs. « Plutôt que de créer un centre commercial comme il en existe tant en Belgique, nous allons bâtir un village ouvert qui se composera d’une centaine de commerces où certaines façades seront préservées, assure le développeur. Dans tous les séminaires du monde consacré au retail, on vous parle aujourd’hui de la nécessité de créer des centres qui procurent une expérience shopping et qui sont une “one day destination”. Beaucoup de développeurs et de promoteurs le disent mais personne ne le fait. Nous allons nous y atteler ! »

L’activité commerciale s’étendra sur 54.600 m2. Ce sera la partie la plus importante de Cristal Park. Pour ce qui est de l’activité de loisirs, l’Immobilière du Val Saint-Lambert a signé trois partenariats importants. Le premier avec les Allemands d’Alpamare pour la mise sur pied d’un centre aquatique de 8.000 m2. Le deuxième a été passé avec la firme autrichienne Minopolis. Elle bâtira une Cité des Enfants de 4.000 m2 où sera recréée une mini-ville avec 35 postes de travail pour les gamins de 4 à 14 ans. Pendant que leurs parents feront leur shopping, ils seront journaliste, boulanger, policier ou médecin d’un jour. « Le troisième partenariat a été signé avec les Français d’Ecopark Adventures, précise Pierre Grivegnée. Le parc dans les bois comprendra notamment un village de lutins ainsi qu’un parcours dans les arbres. »

Pierre Grivegnée est en discussion pour l’instant avec des opérateurs auxquels sera confiée la construction des logements (entre 400 et 450 villas et appartements) et des bureaux (plusieurs immeubles sont prévus pour un total de 25.000 m2). « Le site sera entièrement fourni en électricité par une centrale de cogénération. Cristal Park sera le premier circuit de distribution électrique privée d’Europe, annonce fièrement notre hôte. Un partenariat a été signé en ce sens avec Coretec, une société d’ingénierie liégeoise. »

Le travail d’assainissement et de dépollution du site va débuter incessamment. Il s’étalera sur un an. Le temps pour Pierre Grivegnée et ses troupes de recevoir le dernier permis qui leur manque encore, à savoir celui qui concerne le village commercial et le centre de loisirs, et les travaux pourront alors réellement démarrer. Cristal Park commencera alors enfin à se matérialiser.

Architecture : un défi de (très grande) taille pour les architectes

Architecte et urbaniste, Christian Sauvage s’est associé à Archi+i et BuroII, un bureau avec lequel il a déjà collaboré sur différents projets par le passé, pour imaginer le village commercial et le parc de loisirs de Cristal Park.

Un travail de longue haleine qui s’est évidemment accompagné des difficultés inhérentes à la réhabilitation d’un site industriel avec des bâtiments à conserver et d’autres à démolir. «Sans parler de la déclivité du terrain qui atteint facilement les 8 mètres entre le point le plus haut et le plus bas du site, précise l’architecte. On parle tout de même ici d’un développement de 4 kilomètres de façades avec des bâtiments qui seront tantôt en acier, tantôt en briques et qui auront chacun leur particularité. En outre, entre l’entrée du site et la place haute, il y a une longueur de 400 mètres, à multiplier par trois puisqu’il y aura trois rues parallèles. Mais le plus difficile aura été de gérer le flux des visiteurs avec un parking excentré, situé à un bout du centre. Il fallait amener les gens jusqu’à l’autre bout. Ce ne fut pas simple à dessiner!»

Respecter la nature du site aura été l’une des tâches principales assignées aux architectes. Le tout en y implantant des grandes surfaces, des rues avec des places, un nouvel axe sur la place du château et un bâtiment du design au centre du site. «Je collabore avec Pierre (Grivegnée, NDLR) depuis 1991, insiste Christian Sauvage. Nous avons travaillé ensemble sur l’Esplanade de Louvain-la-Neuve et la Médiacité de Liège. Une confiance mutuelle s’est installée sur les projets de grande envergure et Cristal Park en est évidemment un…»

Pour un architecte, chaque projet s’apparente à la recherche d’une nouvelle solution. A Seraing, Christian Sauvage a pu laisser libre cours à son imagination. «Il n’y a pas de cahier des charges qui définit les critères imposés pour la conception, dit-il ainsi. Ici, tout le travail a consisté à intégrer un village commercial au sein d’un ensemble comprenant des bureaux, des logements et un pôle de loisirs. Un autre défi a été de concevoir un espace commercial à ciel ouvert, sans couvertures ni verrières, à part quelques petits morceaux à droite et à gauche. Il a fallu lui donner une ambiance malgré le climat belge que nous connaissons tous. On a compensé par un apport de clarté et de lumière.»

Le village commercial comprendra une centaine de magasins. «Nous allons bientôt introduire les permis. Je table sur une pose de la première pierre dans 18 mois et sur une longueur de travaux d’environ 21 mois, avance Christian Sauvage. Ce qui nous fait donc une ouverture du complexe pour août 2018. Mais il ne s’agit là que d’une estimation…»

Pour l’architecte, Cristal Park sera évidemment l’une de ses œuvres majeures mais pas forcément la plus compliquée à mettre en œuvre. Car l’homme a de la mémoire. «Quand Pierre et moi avons imaginé l’Esplanade à Louvain-la-Neuve, on nous a traités de tous les noms, se souvient-il. Il a fallu imposer du commerce en plein milieu des champs, dans une ville moyenâgeuse avec l’université voisine qui était un Etat dans l’Etat. On a appelé notre projet laTour Eiffel couchée mais aujourd’hui, l’Esplanade est un des centres commerciaux les plus performants de Belgique.»

L’avenir dira si le défi sera relevé avec autant de succès à Cristal Park.

Chantiers : une structure pour ériger le nouveau Seraing

Eriges (pour «Eriger Seraing») est la Régie communale autonome de la ville de Seraing. Dix personnes la composent. On y trouve notamment des juristes, des financiers et des architectes. A sa tête: Valérie Depaye.

Eriges met en œuvre le plan directeur validé en 2005 qui doit redessiner une grande partie de cette ville de 65.000 habitants qui semble bien décidée à tourner la page de son glorieux passé, sans toutefois s’en séparer complètement. «Nous nous occupons de tout le volet administratif des différents projets, résume la très dynamique directrice. On veille notamment à la récolte des fonds et à l’obtention des permis. Il y a pour l’instant 200 millions d’euros de chantiers publics en cours à Seraing…»

Situé en contrebas du fourneau 6 qui sera bientôt démantelé à son tour, le centre de Seraing est, il est vrai, un immense chantier à ciel ouvert. En face de maisons ouvrières et de petits commerces dont certains sont abandonnés, des immeubles résolument modernistes ont déjà vu le jour.

C’est le cas de la Cité administrative située sur la place Kuborn, un bâtiment entièrement passif inauguré l’an dernier qui regroupe les services communaux. L’Orangerie a, elle aussi, les yeux tournés vers l’avenir. Cet immeuble aux façades perforées et de couleur jaune-orange est le siège de CMI (Cockerill Maintenance et Ingénierie). Il a également ouvert en 2014.

Ces deux édifices qui tranchent complètement avec le reste du bâti de la ville seront suivis en juillet de Neocittà, un ensemble comprenant un mix de bureaux, de logements et de commerces, dans lequel Eriges aura ses nouveaux bureaux. «D’autres grands projets verront le jour dans le futur, embraye Valérie Depaye. Citons par exemple Gastronomia, qui sera une requalification et une rénovation d’anciennes halles en un centre commercial dédié à l’alimentation, au bio et à la gastronomie, un peu à l’image de ce qu’est Eataly à Rome, Turin ou New York. Il y aura aussi l’aménagement d’un boulevard urbain d’est en ouest qui fera la part belle à une circulation douce.»

Le chargé d’études, à savoir le bureau français de renom Reichen & Robert, a envisagé l’ensemble du territoire serésien avec ses faiblesses mais surtout ses atouts. Lancé par Guy Mathot, le master plan est aujourd’hui porté par son fils, Alain, à son tour bourgmestre d’une ville qui a fortement souffert de la crise sidérurgique et qui cherche à s’en débarrasser une fois pour toutes. «Cristal Park est évidemment un projet phare pour l’avenir de la ville, explique Valérie Depaye. Il contribuera à créer 1.000 emplois qui seront les bienvenus dans une ville où le taux de chômage atteint les 25%, et les 41% dans la vallée, c’est-à-dire la zone de 800 hectares concernée par le plan directeur. Grâce, entre autres, aux fonds européens du Feder et aux subsides qui découlent de la politique fédérale des grandes villes et du niveau régional, Seraing continuera de progresser dans la mise en œuvre de ses grands chantiers de requalification urbaine.»

A ce sujet, on a appris la semaine dernière que le Feder allouerait 40,9 millions d’euros à Seraing pour la poursuite de son master plan d’ici à 2020. Soit le double de ce qui avait déjà été alloué entre 2007 et 2013 (19 millions). «C’est évidemment une excellente nouvelle!», s’exclame Valérie Depaye. Champagne?