Les Bruxelloises auraient peur de se déplacer

L’insécurité ressentie en milieu urbain par les femmes à Bruxelles a été étudiée par Marie Gilow, qui livre ses observations sur Brussels Studies. Et les hommes, dans tout ça ?

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En 2012, le reportage d’une jeune étudiante, Femme de la rue, démontrait les agressions verbales dont sont victimes les femmes dans le quartier d’Anneessens. Cette vidéo a fait le buzz et le tour des réseaux sociaux. Quelques années plus tard, Marie Gilow, qui travaille actuellement au bureau d’étude bruxellois Aménagement SC comme collaboratrice spécialisée en mobilité et caractéristiques socio-économiques des territoires, a procédé à dix entretiens avec des femmes bruxelloises aux caractéristiques – d’âges, de profession, de milieu socio-économique, etc. – diversifiées. En ressort une étude, Déplacements des femmes et sentiment d’insécurité à Bruxelles : perceptions et stratégies, publiée ce lundi par www.brusselsstudies.be, la revue scientifique électronique pour les recherches sur Bruxelles, qui met en évidence le rôle central que joue le sentiment d’insécurité dans la mobilité des femmes bruxelloises.

La première partie de l’étude, portant sur l’organisation des trajets, témoigne de tous les petits subterfuges et stratagèmes auxquels se livrent les femmes afin de se déplacer dans Bruxelles. Selon l’étude, « la peur immobilise les femmes à certaines heures, dans certains lieux ou sans accompagnement ». Ce sentiment d’insécurité obligerait les femmes à rentrer plus tôt ou à adapter leurs déplacements : « C’est pas que j’évite d’y aller, à dîner chez mon amie par exemple, mais je rentre forcément avec le dernier métro. […] Pour y aller à pied, il faut passer par la Gare du Midi, et ça, toute seule, je le ferais jamais », témoigne Valentina, une des interviewées.

L’étude révèle que les femmes éviteraient de rentrer à pied et préféreraient, bien souvent, le vélo pour la rapidité des trajets ou la voiture pour son caractère isolant : « Je rentre dans la voiture, et tac, je ferme la porte. Et je suis dans la voiture en sécurité. » De la même manière, l’apparition d’iPhone et autres gadgets permettrait aux femmes de plus facilement s’adapter à l’espace urbain. « J’ai les applications Stib et Villo !, et je passe mon temps en soirée à regarder quand part le dernier bus ou quand arrive le prochain, pour calculer un peu mon temps », précise Sara. Pour faire face à ce sentiment d’insécurité, les femmes déploient, bien souvent, des capacités d’organisation et de réactivité. Néanmoins, il ressort de cette étude que cette capacité d’organisation et de réactivité dépendrait des capacités organisationnelles et des ressources économiques de la femme. À cet égard, le cas de Cemre, au niveau d’instruction faible et aux moyens socio-économiques limités, est particulièrement révélateur : des dix intervenantes, c’est elle qui exclut le plus catégoriquement les sorties après huit heures.

Des comportements modifiés

L’autre élément révélateur de l’insécurité ressentie serait « les attitudes et apparences » des femmes en rue : « Les vêtements, les manières de marcher, les gestes, les regards, etc. » La plupart des femmes interrogées privilégient des tenues neutres et tentent d’éviter tout échange de regard. Le but de l’opération ? Faire oublier son côté féminin. « Je ne sais pas de nouveau si ça me protège aussi, mais tu vois, d’être habillée le plus neutre possible pour qu’ils remarquent pas si je suis une fille ou un garçon », précise Valentina. Les Bruxelloises se trouveraient tantôt en état d’alerte face à un danger imminent, tantôt dans un état de peur d’une situation qui dégénère en faisant profil bas, tantôt animées d’un état d’esprit de résistance qui pousse les femmes à se déplacer où bon leur semble, même conscientes du danger, pour affirmer « le principe d’un égal droit à la mobilité. » Toutes ces modifications de comportements causées par le sentiment d’insécurité sont bien, selon l’étude, des barrières qui « entravent à profiter pleinement de la vie urbaine ».

Un homme inquiétant

La troisième clé de lecture est bien la perception que se fait la femme de l’homme de la rue, « le milieu urbain » est un lieu où l’anonymat prédomine. Pour l’étude, cet anonymat est essentiel afin de comprendre l’insécurité qui anime les femmes : « D’un point de vue anthropologique, l’anonymat urbain semble propice au sentiment d’insécurité ». La femme passerait donc anthropologiquement son temps à essayer de repérer des agresseurs potentiels : les hommes. En effet, de nombreuses études tendent à prouver que l’homme serait perçu comme un agresseur sexuel potentiel et que « la peur du crime sexuel serait tellement profonde chez les femmes qu’elle couvre, au final, tous les domaines de la vie ». Même si la plupart des interviewées associent ce sentiment d’insécurité et cette peur à de la paranoïa, selon l’étude, cela témoigne malgré tout de la « domination masculine ». Cette domination serait d’ordre symbolique car les femmes se percevraient, elles-mêmes, plus vulnérables dans leur « nature » que les hommes.

Pour lutter face à ce sentiment d’insécurité qui anime la gent féminine bruxelloise, plusieurs initiatives ont été mises en place : Bruxelles mobilité propose, par exemple, avec l’initiative « Mobil 2040 », des « taxis roses » conduits exclusivement par des femmes. Si l’on considère les chiffres, le sentiment d’insécurité des femmes n’est pas toujours justifié : une étude réalisée en 1992 nous révèle que « si les jeunes hommes sont le groupe le plus exposé aux actes de violence dans l’espace public, les femmes expriment en moyenne trois fois plus souvent la peur du crime que les hommes ». Un des regrets que l’on peut exprimer par rapport à cette étude est l’absence d’entretiens masculins, ce qui aurait permis de comparer, plus efficacement, les conditions féminine et masculine. En effet, une question demeure : dans quelle mesure les femmes se sentent-elles moins en sécurité à Bruxelles que les hommes ?

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