L’Hypnose: ni magie ni miracle

Oubliez les « Dormez, je le veux », les regards magnétiques et les pendules qui oscillent. Loin des clichés du showbiz et des guérisons incroyables, l’hypnose est devenue un outil médical utilisé aussi bien dans le contrôle de la douleur qu’en psychothérapie.

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Près de deux cent cinquante ans après sa découverte par le médecin allemand Franz Anton Mesmer, l’hypnose fascine toujours. Elle garde aussi une part de mystère que la science n’est pas encore parvenue à percer complètement. Il suffit de penser aux exploits de l’hypnotiseur québécois Messmer, dont le pseudonyme est un hommage au Mesmer des origines, pour s’en convaincre. L’homme, un surdoué du spectacle au regard envoûtant, se produit depuis l’âge de 15 ans et a déjà réussi à subjuguer quatre cent vingt-deux personnes en moins de cinq minutes ! Sur scène, il fait tomber ses cobayes en catalepsie, leur fait revivre leur vie de fœtus puis de bébé, et parvient même à leur faire oublier l’existence de certains nombres !

Un talent naturel et universel

Les capacités extraordinaires que l’on prête à Messmer comme à ses confrères moins célèbres n’existent pourtant pas. Le seul à avoir un réel pouvoir est l’hypnotisé lui-même ! Et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, il reste parfaitement conscient durant tout le spectacle. L’hypnose est en effet un état naturel de l’individu, qu’un tiers aide à réactiver ou apprend à reproduire dans le cas de l’autohypnose. Ce n’est pas une aptitude particulière dont disposeraient certains êtres un peu à part, moitié démiurges, moitié magiciens : tout le monde peut parvenir à l’hypnose. La professeure Marie-Élisabeth Faymonville, médecin anesthésiste au CHU de Liège et spécialiste mondialement reconnue de l’hypnose médicale, est catégorique à ce sujet : Il est faux de dire que l’on hypnotise quelqu’un. L’hypnose est un état dans lequel l’individu se place lui-même. L’hypnotiseur s’applique juste à créer les conditions favorables chez le patient.

L’hypnose permet au patient de prendre part à son traitement et rend les interventions plus humaines

Mais alors, qu’est-ce ce que l’hypnose en réalité ? On n’en sait encore trop rien. Tout juste est-on sûr qu’elle n’a rien à voir avec le sommeil. Le seul moment où l’on peut affirmer qu’une personne n’est pas sous hypnose, c’est quand elle dort !, affirme, avec une pointe d’ironie, le Dr Paul-Henri Mambourg, psychiatre et président de l’Institut Milton Erickson de Liège. L’état hypnotique ne différerait ainsi pas fondamentalement d’autres états de conscience modifiés tels les rêves éveillés. Ces états modifiés de conscience, nous en connaissons tous et tout le temps, poursuit le Dr Mambourg. C’est le cas lorsque nous regardons la télé, que nous effectuons une tâche prenante, que nous conduisons de manière automatique… Au bout d’un moment, nous oublions en partie le monde extérieur et éventuellement aussi notre mal de dos ! Cette capacité est mise à profit par l’hypnose médicale pour aider les personnes à prendre une certaine distance par rapport à leur souffrance physique ou mentale. Si l’hypnose reste encore une énigme, la réalité du phénomène ne fait cependant aucun doute. Les techniques d’imagerie médicale montrent que les connexions entre les différentes régions du cerveau se modifient lorsque l’on est sous hypnose, enchaîne Marie-Élisabeth Faymonville. Les individus activent par exemple les aires de la vision ou du mouvement comme s’ils voyaient ou se déplaçaient réellement ! On a aussi pu montrer que l’hypnose modifie la façon dont la douleur est traitée par le cerveau. On sait également qu’une personne sous hypnose voit son raisonnement et son jugement partiellement mis en veille. Elle devient plus suggestible.

C’est cette suggestibilité accrue (la capacité à recevoir des suggestions, NDLR) qui est mise à profit en thérapie pour dépasser certains blocages inconscients. Pour une raison encore inconnue, l’hypnose agirait comme une sorte de catalyseur de changement. Les souffrances psychologiques entraînent souvent des schémas de fonctionnement très rigides, dont on n’arrive pas à sortir, précise le Dr Mambourg. L’hypnose nous permet d’accéder plus aisément aux ressources que nous possédons en nous, à nos capacités internes. Elle élargit les choix de solutions, mobilise notre psychisme et peut nous aider à dépasser bien des blocages.

En salle d’op’

Aujourd’hui couramment utilisée en psychothérapie pour une large palette de troubles psychologiques et somatiques, qui va des assuétudes aux angoisses en passant par l’insomnie, les traumatismes, les deuils et les troubles obsessionnels compulsifs, l’hypnose n’est pourtant pas une technique miracle. Elle reste bien sûr un outil parmi d’autres. Les gens pensent parfois qu’il suffit d’une séance d’hypnose pour arrêter de fumer. C’est complètement faux !, conteste le Dr Paul-Henri Mambourg. C’est un apprentissage qui permet d’affronter une situation de manière plus sereine. Certains le font très rapidement, mais c’est parfois plus compliqué pour d’autres. Le praticien, lui, ne fait qu’accompagner ce travail, qui ne débouche d’ailleurs pas toujours sur l’effet souhaité. L’hypnose ne permettra par exemple pas nécessairement de guérir une addiction. Mais elle aidera le patient à trouver une solution par rapport à son problème. Nous voilà loin des effets prodigieux parfois avancés lorsqu’on évoque ce curieux état. Étonnante, l’hypnose l’est pourtant quand elle est utilisée dans le contrôle de la douleur, en dentisterie, en soins palliatifs, contre les douleurs chroniques, les effets secondaires des traitements du cancer ou comme mode d’anesthésie alternatif. Cette dernière indication s’est tout particulièrement développée ces dernières années. L’hypnosédation, comme on la nomme scientifiquement, est pratiquée en routine dans un nombre croissant de centres hospitaliers, pour des interventions qui ne sont pas toutes mineures : thyroïdectomies, chirurgie plastique ou ORL (extraction des dents de sagesse), hernies inguinales… On peut même pratiquer l’ablation d’un sein ou une hystérectomie vaginale sous hypnosédation, souligne Marie-Élisabeth Faymonville. Les raisons de cet engouement sont faciles à comprendre. Le recours à l’hypnose permet de remplacer une anesthésie générale, toujours assez lourde et non dénuée d’effets secondaires, par une simple anesthésie locale. Elle autorise également le patient à prendre une part active dans son traitement, rend les interventions plus humaines. Une sensation de liberté qui en ravit plus d’un. Mais les avantages de l’hypnosédation sont loin de s’arrêter là. Le confort du malade se voit ainsi amélioré, les nausées et vomissements réduits. On constate également une baisse de l’anxiété, de la douleur postopératoire, des effets liés aux médicaments. La récupération et la reprise du travail s’avèrent aussi plus rapides. Tout bénéfice pour le patient… et la Sécurité sociale ! Concrètement, le recours à l’hypnose est évoqué lors d’une consultation de préanesthésie classique. Les patients intéressés se voient ensuite remettre un « devoir » à faire chez eux : trouver une image mentale qui les apaise. Cela peut être un lieu, un souvenir de vacances, une activité agréable. La personne ne reverra ensuite son anesthésiste-hypnotiseur que le jour de l’intervention. Et restera consciente durant toute celle-ci. Effrayant ? Ce qui est important, c’est la motivation, la coopération et la confiance. C’est pour cela que nous restons à côté du patient durant toute l’intervention. Ce dernier peut à tout moment réclamer une anesthésie générale. Mais il est très rare que ce soit nécessaire, précise la professeure Fabienne Roelants, médecin anesthésiste aux Cliniques universitaires Saint-Luc.

Attention, manipulation ?

Si chacun d’entre nous est un hypnotiseur qui s’ignore, certains virtuoses se montrent cependant plus doués que d’autres. Les artistes du music-hall le savent bien, eux qui s’arrangent pour sélectionner ceux qui, parmi le public, seront les plus réceptifs à leurs suggestions : quelques personnes tout au plus sur des centaines de spectateurs. Ceux-là seuls participeront aux numéros les plus extraordinaires. Mais le talent des hypnotisés volontaires dépasse parfois les espérances des praticiens du showbiz. Certains se souviennent peut-être de la mésaventure arrivée à l’un des chroniqueurs de l’émission « Touche pas à mon poste ». Placé sous hypnose, le journaliste Gilles Verdez avait semble-t-il fort mal réagi à l’induction. Au point d’en sortir apparemment très perturbé. On s’interroge donc : cette technique permet-elle de manipuler autrui à son insu ? En principe, non. Une personne bien dans sa tête résiste normalement aux suggestions en désaccord avec son éthique, précise la professeure Faymonville. Il y a cependant des situations où l’individu peut être fragilisé psychologiquement. Avec le temps, il peut être manipulé pour lui faire réaliser des choses contraires à ses convictions. Pour le Dr Paul-Henri Mambourg : Il y a pire que ce type de démonstration, qui reste après tout un spectacle fait pour amuser les gens. Ce sont les personnes qui ont recours à l’hypnose pour soigner en dehors de toute déontologie et formation sérieuse, qui promettent la guérison à coup sûr des assuétudes, des problèmes personnels. L’hypnose est un outil utile, elle doit être réalisée dans l’intérêt du patient. Son utilisation doit rester aux mains de praticiens bien formés et compétents. En Belgique, aucune loi n’encadre la pratique de l’hypnose et les formations font se côtoyer le meilleur comme le pire. Une mise en garde indispensable pour ne pas se faire endormir.

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