Simon Leys, l’intello aux yeux ouverts

Pierre Ryckmans est mort l’année dernière. Avec une belle unanimité, à laquelle nous avions participé, les journaux ont alors annoncé la disparition de Simon Leys. Car le pseudonyme pris au début des années 70 était devenu plus célèbre que le nom sous lequel le connaissait l’administration. Avec laquelle, en Belgique au moins, il eut quelques démêlés largement médiatisés.

Mais c’est d’autres démêlés, et la mêlée fut brutale, dont parle Pierre Boncenne dans l’ouvrage qu’il consacre à notre compatriote exilé en Australie. Le parapluie de Simon Leys s’attache, pour une large part, à démontrer les rapports conflictuels de l’auteur des Habits neufs du président Mao avec une bonne partie de l’intelligentsia parisienne – et au-delà. Car la vénération affichée pour un flamboyant dirigeant cadrait mal avec la dénonciation de ses mensonges et de ses crimes.

Pierre Boncenne est un homme trop discret. Mais son travail dans la proximité de Bernard Pivot, pour Apostrophes et le magazine Lire, l’avait conduit à fréquenter Simon Leys jusqu’à en devenir un familier, comme on le constate dans la correspondance dont il publie des extraits : Quand vous viendrez me voir aux Antipodes. Les deux publications ne se superposent pas, elles se complètent en éclairant une démarche exemplaire et néanmoins modeste.

Simon Leys l’a dit souvent : parlant de la Chine de Mao, il s’est contenté d’« humbles recopiages ». Ce qu’il a écrit pour dénoncer les dérives d’un régime était accessible à tous, à condition certes de lire et de comprendre le chinois. C’était son cas, ce n’était pas celui d’adorateurs moins avertis.

Son esprit critique ne pouvait se résoudre au silence

Pierre Boncenne insiste d’abondance sur l’accueil fait à l’homme qui voyait clair par ceux qui se contentaient de la propagande officielle. Il rappelle une émission d’Apostrophes qui, le 27 mai 1983, mettait notamment en présence Maria-Antonietta Macciocchi, présentant une autobiographie (Deux mille ans de bonheur), et Simon Leys, précédé d’une réputation sulfureuse établie par Les habits neufs du président Mao, dont le livre le plus récent, La forêt en feu, était consacré à la culture et à la politique chinoise. Il avait aussi préfacé un document anonyme, Enquête sur la mort de Lin-Biao. La politique n’était pas son domaine, précisait-il. Mais il avait été témoin d’horreurs, comment aurait-il pu se taire ? Il avait aussi découvert, sous la plume de Maria-Antonietta Macciocchi et de quelques autres, tant de sottises que son esprit critique ne pouvait se résoudre au silence. Ce fut donc une exécution en règle, sanglante celle-là seulement sur le plan intellectuel mais dont on se réjouit de lire la démonstration implacable. « Je pense que les idiots disent des idioties, comme les pommiers produisent des pommes  », disait-il. Impardonnable…

On imagine mal à quel point le terrain sur lequel il s’avançait était miné. Pierre Boncenne le rappelle en détail, et comment les délégations d’intellectuels parisiens en Chine se laissaient berner avec une sorte d’impunité jouissive.

Aux yeux de ceux qui savaient, ou croyaient savoir et aimaient faire savoir qu’ils savaient, Simon Leys était un intrus gênant. Un empêcheur de parler en rond. Qui, en outre, prônait le pouvoir de l’imagination. Il avait écrit un roman, genre auquel son parcours ne semblait pas le destiner : La mort de Napoléon (1). Il parlait de la mer et des écrivains, aussi, comme personne. Pierre Boncenne ne l’oublie pas, on l’en remercie.

(1) Réédité en poche il y a quelques semaines. Espace Nord, 144 p., 8 €