«C’est comme un tableau, une tapisserie musicale»

Reggie Washington, le bassiste américain installé à Watermael-Boitsfort depuis quasi neuf ans, sort un très bel album d’hommage à Jef Lee Johnson, « Rainbow Shadow »

Responsable des "Livres du Soir" Temps de lecture: 6 min

Reggie Washington, 52 ans, est un bassiste exceptionnel. La preuve par le nombre de stars qui l’ont inclus dans leurs groupes : Steve Coleman, Roy Hardgrove, Chico Hamilton, Branford Marsalis, Lester Bowie, Ravi Coltrane, Jacques Schwarz-Bart, Stéphane Galland, Erwin Vann, Jozef Dumoulin,… Et Jef Lee Johnson, évidemment, le guitariste US génial et en même temps quasi méconnu qui a quand même enregistré douze albums sous son nom et qui est mort en janvier 2013.

Reggie Washington n’est pas qu’un musicien de talent, c’est un être humain chaleureux, enthousiaste, réfléchi, sympathique, qui parle de la musique avec une espèce d’évidence bienvenue. On s’est retrouvé avec lui et Stefany, sa femme, au Soleil, en plein Bruxelles pour une entrevue agréable et passionnante.

Pourquoi avez-vous quitté New York pour Bruxelles ?

Par amour d’abord. Stefany et moi, on s’est rencontrés à New York. Et c’était le moment où j’avais besoin d’un nouvel espace, où j’avais un désir de renouveau, une volonté de recommencement en Europe. En fait, je ne faisais que vivre à New York, je ne faisais pas vraiment partie de la scène. Par contre, je tournais tout le temps en Europe, avec Steve Coleman, Roy Hargrove, etc. Je n’avais plus rien à New York, mes affaires se trouvaient dans un garde-meubles. Il était temps pour moi de changer.

Vous aimez vivre à Bruxelles ?

C’est très beau. Une belle qualité de vie, du calme, de l’air frais, des ciels clairs et pas de building devant votre fenêtre. Et musicalement, je peux m’inquiéter de mes propres envies. J’étais un sideman, un sideman glorifié sans doute, jouant des tas de sortes de musiques, et j’étais fatigué de cela. Je voulais dire ce que j’avais à dire, musicalement, avec ma propre voix. Et il y a beaucoup de créativité ici. J’adore.

Pourquoi avoir choisi la basse électrique ?

Il y a toujours eu une basse à la maison. Mon frère, le batteur Kenny Washington, allait à l’école avec Marcus Miller. Et celui-ci venait à la maison pour parler jazz avec mon frère. Il a joué de « ma » basse. Et moi j’ai adoré ça. Et comme j’avais appris le violoncelle, ça m’a intéressé.

Vous préférez la basse électrique à la contrebasse ?

J’adore le sentiment de la basse acoustique, l’air, la sensation de la boîte, la résonance sur mon corps. Mais je me sens mieux avec la basse électrique, c’est plus confortable pour s’exprimer, je peux dire davantage avec elle. Contrebasse et basse électrique ont des voix différentes. Et je joue des deux, sur disque et en concert. Mais sur l’album, ce n’est que de l’électrique, c’était pour moi plus approprié pour rendre hommage à Jef Lee.

Vous avez joué avec des tas de grands musiciens de jazz. Qu’avez-vous appris d’eux ?

J’ai appris de chacun d’eux. Et d’abord de Chico Hamilton. Il m’a montré que j’avais une responsabilité envers moi-même, envers les autres musiciens, envers le public. Il m’a dit de ne pas être arrogant, d’avoir de l’humilité et de respecter les autres. Steve Coleman m’a appris à croire dans ce que je fais. Roy m’a appris à être au sommet de mon jeu tout le temps. Et Jef de jouer pour la musique, pas pour le brillant, juste pour la musique. Et entendre Ron Carter m’a appris à être un joueur de basse, d’être le point focal d’un groupe et de sa musique.

Et qu’ont-ils appris de vous ?

Le tempo, sans doute. Le temps, c’est le plus important dans la musique. On dit de moi : quand tu joues avec lui, tu n’auras aucun problème.

La basse est la base.

Avec la basse, on a la possibilité de prendre beaucoup d’espace. Mais il y a des groupes où la basse prend trop de place. Moi je joue le supporting role, je laisse de l’espace aux autres musiciens, même quand je suis leader.

Votre album est un hommage à Jef Lee Johnson. Vous avez joué avec lui. Quand il est décédé, vous avez immédiatement imaginé cet album « tribute » ?

Mon but était simple : que ses chansons soient entendues. Je voulais par cet album faire entendre sa musique à plus de gens. Le travail et la musique de Jef méritent une véritable reconnaissance. Et je suis vraiment heureux du résultat : Jef Lee le méritait. L’album est venu du cœur. C’est pour cela qu’il diffuse plein d’émotions. Pour Jef, c’était d’abord le cœur qui comptait : c’était un homme vrai.

Vous avez rameuté des tas de musiciens qui furent aussi des complices et des amis de Jef Lee Johnson.

Pour faire ce CD, il fallait que ce soit avec des gens que Jef aimait musicalement et humainement. Mais ça n’a pas été facile. J’ai beaucoup attendu. On avait les musiques. Mais il fallait les mixer et je traînais, je ne me sentais pas prêt. Et puis Wallace Rooney m’a envoyé un solo de trompette (il fredonne), et j’ai alors entendu dans ma tête des lignes de basse. Ça y était. D’autres solos sont arrivés, très rapidement (il claque des doigts) et je me suis dit : il est temps de mixer cet album. Avec une remarquable équipe, qui a donné une personnalité à cet album. Quand vous l’écoutez, c’est comme une tapisserie musicale, une peinture, une mosaïque musicale. Vous mettez les écouteurs, vous fermez les yeux et vous pouvez voir la musique couler d’un côté de votre tête à une autre. Jef faisait ça sur tous ses CD, c’était un peintre, il posait de la guitare sur certains moments, de certaines façons, comme pour créer une illusion musicale. J’ai voulu garder ça. Et je suis content, je me sens bien. J’avais un grand matériel pour pouvoir le faire. Je sentais les émotions de Jef et aussi celles qui émanent des peintures de Pascal Martos, dont certaines ornent le livret de l’album. Cela m’a aidé à créer : c’est une peinture, une peinture de l’amour. Je ne voulais pas me perdre moi-même. Je n’essaie pas d’être Jef Lee, cet album, c’est ce que je sens à propos de lui.

Et vous chantez sur cet album.

C’est nouveau pour moi. Je n’étais pas très sûr de moi. Mais on m’a dit : fais-le. J’ai envoyé une démo à ma sœur : « C’est toi qui chantes ? », m’a-t-elle lancé, surprise. Ma grande fille, qui vit à New York, m’a dit que c’était vraiment bien. Mais j’avais cette voix au fond de ma tête. Dans nos groupes, je demandais souvent à Jef de chanter un de ses morceaux. Mais il rétorquait qu’il ne connaissait plus les paroles, et puis que tout le monde s’en foutait quand même de ses chansons. Et puis un jour il m’a dit : et si tu le faisais toi ?

Il fallait chanter parce que les paroles sont importantes ?

Oui. Elles racontent des histoires de tous les jours. Jef avait une vision un peu cynique du quotidien. Il était très doué, c’était un poète. Et je crois que ses chansons doivent être entendues et comprises.

Cet album, c’est du jazz, de la soul, du funk ?

Je ne sais plus qui de Duke Ellington ou de Billy Strayhorn disait : il n’y a que deux sortes de musique, la bonne et la mauvaise. J’aime dire que cet album est de la bonne musique. Que tout le monde peut sentir. Si vous dites que c’est du jazz, OK, du r’n’b, OK aussi, du funk, OK encore. Du moment que ça vous fait du bien… C’est de la musique.

www.reggiewashington-official.com

www.jammincolors.com

Reggie Washington présente son album en concert le 3 septembre au Singer à Rijkevorsel et le 8 septembre au Marni à Ixelles.

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