Didier Gosuin: «On a décloisonné Bruxelles»

Didier Gosuin (FDF) a hérité d’un portefeuille clé au sein du gouvernement bruxellois : Emploi, Economie et Formation, trois leviers majeurs pour relever le défi social.

On ne vous entend guère…

Ce gouvernement ne fait pas la Une des journaux, c’est vrai. Pour bien travailler, il faut travailler en silence. Généralement, ceux qui font du bruit, c’est pour masquer des divergences. La Région est à un tournant. L’enjeu est tellement crucial que les ego partisans n’ont pas leur place. Je ne dévierai pas de cette ligne. C’est mon quatrième gouvernement, j’ai trop vécu de tensions stériles. Ça ne m’intéresse pas de revivre ça. Et pour l’instant, ça, je ne le revis pas. Ceci répond aussi au débat qu’on peut avoir sur la ministre-présidence.

C’est vous qui amenez la question. Rudi Vervoort est à sa place ?

Chacun a sa personnalité. Il n’a pas peut-être pas le charisme d’autres. Mais que demande-t-on à un homme politique ? Qu’il gère bien, qu’il tienne une ligne, que son équipe soit cohérente.

Et il fait tout cela ?

Oui ! On mesure hélas mal l’activité des gouvernements, en s’attardant sur les petites phrases assassines, les polémiques internes… Tout ça, c’est davantage le fait d’autres gouvernements que le nôtre. Mais cela ne signifie absolument pas que nous ne travaillons pas. Nous allons bientôt présenter notre Stratégie 2025. Il faut se projeter à dix ans, si on veut changer fondamentalement la Région sur le plan social, économique, territorial. Et arrêter de faire croire qu’on peut tout changer en six mois. C’est en 2017 qu’on nous jugera. Et donc, oui, ce gouvernement a fait le choix de ne pas communiquer sur tout et sur rien.

Ne faudrait-il quand même pas expliquer aux Bruxellois ce que vous faites ?

Il faut laisser aux politiques le temps de pouvoir déployer leurs projets, arrêter de les enfermer dans le court terme et, surtout, ne pas les pousser à faire des effets d’annonce. Moi, en tout cas, je suis arrivé à un moment de mon parcours politique où je refuse de devoir rendre des comptes tous les quinze jours.

Bruxelles a dix ans pour se redresser. Jouable ?

Le problème de Bruxelles, c’est son appauvrissement. On représente environ 8,8 % de l’IPP dans le pays ; on était à 12, 13 % lors de la création de la Région. Il faut qu’on reprenne des “parts de marché”. Un des indicateurs d’appauvrissement, c’est évidemment le taux de chômage.

Qui baisse timidement, de mois en mois, et pourtant le ministre de l’Emploi que vous êtes ne communique pas ?

Non ! Par prudence. On peut penser qu’il y a quelque chose de vertueux qui se met en place. Mais on ne pourra crier victoire que dans deux ans, quand tous les mécanismes seront en place, comme le contrat d’insertion, la réforme de l’intérim social ou des ACS, la stratégie de formation… On n’en est qu’aux balbutiements de la mutation socio-économique de Bruxelles. Cette tendance qu’on observe peut être très fragile. Reste que la sortie de milliers de personnes du chômage est un facteur d’enrichissement de la Région. C’est important. Parce que, dans dix ans, on devra vivre de nos ressources. Si on continue à perdre dans la part des revenus par IPP, c’est une menace grave pour la stabilité de la Région bruxelloise. C’est pour cela que le défi social est si important.

Mais, pour sauver Bruxelles, il faut aussi convaincre les classes moyennes d’y rester.

C’est le grand enjeu de nos sociétés occidentales : est-ce que la classe moyenne va continuer à s’effriter ? En Région bruxelloise, nous avons décidé d’agir en faisant un tax shift. Nous avons déjà décidé de ce que nous allons mettre dedans : ce sera un glissement de l’IPP vers le précompte immobilier et une annulation de la taxe régionale. Le ménage moyen bruxellois aura ainsi un petit plus, de 100 à 200 euros par an. Ce n’est pas énorme mais c’est un signal. Ce n’est pas évident à porter, tous les lobbys disent que ce n’est pas ça qu’il faut faire. Mais nous, on avance. Ce sera d’application en 2017.

Au niveau budgétaire, le ministre du Budget dit que la Région se porte bien ?

La sixième réforme de l’Etat a permis un juste refinancement de Bruxelles, qui a remis la Région à flot, alors qu’elle était en déficit structurel auparavant.

C’est une bonne chose, finalement, cette réforme. Vous ne disiez pas ça quand vous étiez dans l’opposition !

Elle reste marquée par de grandes incertitudes budgétaires. Notamment parce que nous avons des difficultés à obtenir des données précises du fédéral. Il n’y a pas eu d’anticipation : dans une série de dossiers, on ne dispose donc pas de données pour Bruxelles mais seulement pour la Belgique ; elles ne sont pas non plus toujours très récentes. La réforme a aussi généré un certain nombre d’incohérences. Exemple : l’accès à la profession. L’Europe nous demande d’harmoniser, entre Etats, pour faciliter la libre circulation des personnes. Mais nous, en Belgique, on met en place un système qui pourrait potentiellement être différent d’une Région à l’autre. Du coup, on a signé un protocole d’accord entre Régions pour convenir de ne rien changer pour l’instant. C’est absurde : ça ne servait alors à rien de mettre ça dans la réforme de l’Etat. Du coup, on passe son temps à recoller des morceaux, via des protocoles d’accord et des accords de coopération. Je crains aussi qu’avec cette réforme, on ait ouvert la boîte de Pandore : c’est une réforme centrifuge. La N-VA la voit comme un accélérateur de feu, qui annonce la septième.

Mais cela vous donne des compétences supplémentaires, quand même ?

Oui, côté positif, dans les politiques de l’emploi, on a des leviers importants. Exemple : les groupes cibles. Nous voulons réorienter les moyens vers l’activation, les cibler différemment. Parmi les demandeurs d’emploi à Bruxelles, 14 % sont des travailleurs âgés ; mais, jusqu’ici, ça mange 38,5 % de notre budget. Désormais, je peux rééquilibrer cela. Mais au prix de grandes lourdeurs. Et il y a un facteur de résilience : il faut respecter les engagements en cours. On ne va pas dire aux entreprises qui ont engagé des travailleurs âgés qui sont encore là pour cinq ans qu’on récupère l’argent. En théorie, c’est donc intéressant, mais sur le moyen et le long terme.

« La Flandre travaille avec nous. Quel changement de mentalité ! »

Vous annoncez une Stratégie 2025. C’est le plan Marshall bruxellois ?

Nous la communiquerons bientôt. Ce sont les axes de développement de Bruxelles. Nous avons arrêté les grands principes, constitué les groupes de travail. Tous les objectifs que le gouvernement a mis sur la table sont en négociation.

C’est une version revue de la déclaration de politique régionale ?

Non, l’accord de gouvernement porte sur les cinq ans de la législature. Ici, c’est une ambition pour dix ans. Ce sont les mesures de fond. D’une part, il s’agit de se donner des objectifs en matière de développement socio-économique. De l’autre, c’est une stratégie de mobilisation du territoire. Avec des objectifs, un monitoring permanent. Et, surtout, un décloisonnement.

C’est-à-dire ?

On associe tous les partenaires. Donc, patrons et syndicats, mais aussi les autres entités : les Communautés, les Régions.

C’est nouveau ça !

Oui ! L’idée, c’est de mobiliser tout le monde autour de Bruxelles. C’est dire : le gouvernement régional n’est pas seul porteur du développement de Bruxelles. Bruxelles ne s’en sortira pas s’il n’y a pas un travail de coopération avec les Communautés, avec les autres Régions.

Et la Flandre est partante ?

Mais oui. Pour l’instant cela fonctionne super bien. Vous savez, c’est un signe majeur de l’action de ce gouvernement : nous avons vraiment décloisonné la Région bruxelloise. Pour la première fois, on a tenu un gouvernement quadripartite, Région wallonne, Fédération Wallonie-Bruxelles, Cocof et Région bruxelloise. Avant, c’étaient les francophones entre eux et les Flamands entre eux. Ici, on a pu avancer sans obstacle communautaire de la part de nos partenaires néerlandophones au gouvernement. Nous ferons la même chose avec la Région flamande. Je vous l’ai dit, dans le volet Emploi/Formation de notre Stratégie 2025, toutes les entités sont associées à tous les groupes de travail.

Mais alors, le fédéralisme belge fonctionne ?

Entre entités fédérées, ça fonctionne bien. Là où le fédéralisme est un peu bancal, c’est au niveau du fédéral. Exemple : Willy Borsus a lancé un plan PME, je ne dis pas qu’il n’y a pas des choses intéressantes dedans mais nous n’avons pas été consultés.

Par contre, avec la Flandre, quel changement. Il n’y a pas si longtemps, elle refusait de discuter avec Bruxelles, qu’elle ne reconnaissait pas comme Région à part entière.

Je constate, et c’est un FDF qui le dit, que les représentants des ministres Bourgeois, Muyters et Crevits participent à nos groupes de travail Emploi/Formation. C’est un changement fondamental de mentalité. Des verrous ont sauté.

Reste à attendre les effets concrets.

En septembre, j’irai en Brabant flamand, pour développer les synergies entre le pôle économique autour de Bruxelles et le pôle emploi de Bruxelles. Mon étiquette devrait être un obstacle, ce n’est pas du tout le cas. Mieux : on concrétisera prochainement un grand accord avec le VDAB (NDLR : qui assure, en Flandre, le placement et la formation des demandeurs d’emploi). L’idée, c’est d’accentuer la formation en immersion linguistique.

C’est-à-dire ?

Dès qu’un Bruxellois francophone a besoin d’une formation et a un niveau linguistique suffisant, il pourra être formé, en néerlandais, au VDAB. Il pourra même être suivi, pour l’insertion sur le marché du travail, par le VDAB, qui agira comme sous-traitant d’Actiris ! C’est un accord très significatif. Et, je le répète, dans tous les dossiers, j’associe systématiquement les VDAB aux réflexions et décisions. Un changement fondamental !

Et avec la Fédération Wallonie-Bruxelles…

… cela se passe très bien aussi avec la Fédération Wallonie-Bruxelles, en particulier le cabinet de l’Enseignement, qui est très positif. Avec Joëlle Milquet et Eliane Tillieux, nous venons de résoudre un problème dont on parle depuis dix ans. Dès la rentrée, il y aura, côté francophone, un seul contrat d’apprentissage, avec les mêmes conditions salariales, de congé… Avant, il y avait autant de contrats que d’écoles de formation. C’est un élément qui peut doper la formation en alternance. On l’a fait sans tambour ni trompette mais cela concerne quand même 6.700 jeunes.