Ne pas jeter Tintin avec l’eau du bain

Il faudra encore quelques consultations d’avocats pour connaître l’ampleur des répercussions du procès perdu par Moulinsart. Tout n’est pas encore clair, même si l’on entrevoit que le cataclysme financier prédit par certains pourrait ne pas se concrétiser. Il y a de quoi se pincer toutefois quand on constate que ce sont deux pages datées de 1942 – elles tiendraient dans un des cigares du pharaon – qui font trembler les gestionnaires d’un empire qu’ils protègent aujourd’hui de Hollywood et de Spielberg, par des contrats qui en comptent 2000 !

Deux pages et tout s’écroule ? On raffole de ces combats où c’est David qui triomphe de Goliath, un agent du FBI de Blatter, ou la Belgique de la France. Depuis lundi, on voit des mines réjouies à l’idée que Moulinsart soit défait et que sa « vache à lait » puisse lui être confisquée. Pourquoi tant de haine ? Deux éléments jouent et depuis longtemps : primo, le fait que ce ne soit pas les héritiers directs de Hergé qui soient aux commandes, mais une équipe jugée par certains usurpatrice car sans contribution directe à l’œuvre ; secundo, le rigorisme avec lequel s’exerce la surveillance de la diffusion de l’œuvre et de son utilisation prive nombre d’admirateurs d’un héros dont ils estiment qu’il leur appartient, à eux aussi. L’argent tiré de ce business complète le tableau des reproches.

Moulinsart ses managers ont suscité une animosité

Par des maladresses et des rudesses répétées, tant de communication que de négociation, Moulinsart et ses managers ont suscité cette animosité qui explique d’ailleurs l’action des tintinophiles du dimanche néerlandais, soudain érigés au rang de valeureux justiciers.

Gare cependant à jeter Tintin avec l’eau du bain et à ne voir que la face sombre de l’héritage, en occultant l’autre, qui n’est pas rien. Car cette gestion rigoriste n’a pas débouché que sur un compte en Suisse, elle est même l’une des rares qui a su préserver une œuvre, créer un musée entièrement privé et faire en sorte qu’un personnage soit et reste connu dans le monde entier, sans qu’aucun album n’ait plus été publié depuis 1976. Du jamais-vu. Le tout en renforçant l’identité belge de Tintin, une aubaine pour un pays qui compte peu d’éléments pérennes à même d’entretenir autant sa réputation et la sympathie à son égard.

L’arrogance et l’autisme des gestionnaires sont souvent de mauvais motifs de colère de la part de « clients » qui confondent dès lors leur désir psychologique de faire payer le mépris dont ils se sentent l’objet, avec la contribution intrinsèque de celui qui donne ce sentiment. La leçon vaut aussi pour Moulinsart qui, s’il ne perd pas ses culottes de golf dans l’aventure néerlandaise, devra se souvenir qu’il est urgent d’ajouter « affectio » à « societatis ».

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