Viser l’argent qui dort sur les carnets d’épargne

La perspective pour des indépendants et dirigeants de PME en Wallonie de pouvoir plus facilement solliciter un prêt auprès de particuliers (généralement des proches) s’est donc considérablement rapprochée il y a une bonne semaine. Le ministre wallon de l’Economie a annoncé qu’il déposait en ce mois de juin au Parlement wallon un projet de décret pour inciter fiscalement au prêt gagnant-gagnant, afin de « mobiliser l’épargne privée au profit des petites entreprises ». Jean-Claude Marcourt a ainsi rejoint – « enfin », diront certains – les représentants des classes moyennes, du secteur financier et d’autres partis politiques (Ecolo et MR avaient déjà déposé des propositions en ce sens) qui plaident pour une extension à la Wallonie des principes du « winwinlening » existant en Flandre.

Quelques jours plus tard, son homologue bruxellois Didier Gosuin faisait part dans nos colonnes de certaines réserves par rapport à un incitant à l’endettement, tout en confirmant qu’un projet d’ordonnance sur un « prêt proxi » déposé par Ecolo sera prochainement examiné en commission Finances du gouvernement bruxellois.

Raisons en suffisance, donc, pour s’intéresser à ce que représente ce « winwinlening » assez unique en Europe, qui en inspire tant aujourd’hui.

Tante Agaath

Lancé en 2006 par le gouvernement flamand, le « winwinlening » (qui a failli s’appeler « Tante Julia » ou « vriendenlening ») s’inspire lui-même des Pays-Bas, en l’occurrence du système de financement alternatif « Tante Agaath », du nom de la tante du ministre des Finances néerlandais de l’époque. L’organisation des classes moyennes, Unizo, l’a défendu avec ferveur. Elle plaide aujourd’hui pour une extension du système à l’intention des entrepreneurs néerlandophones de… Bruxelles. C’est elle qui militera également pour une généralisation du « winwinlening » en 2011 à l’ensemble des entreprises (personnes physiques ou morales). Initialement, la mesure était en effet réservée aux entreprises débutantes. En Wallonie, le ministre Marcourt compte également limiter son prêt gagnant-gagnant aux entreprises de moins de 5 ans.

Sans être un raz-de-marée, le « winwinlening » suit depuis 10 ans une courbe ascendante. Le total des crédits accordés depuis le début avoisine les 200 millions d’euros.

Une goutte d’eau, donc par rapport aux 255 milliards d’euros qui dorment sur les carnets d’épargne en Belgique. Mais une goutte d’eau qui compte pour les entrepreneurs qui en bénéficient.

Comme l’illustrent également nos témoignages, la mesure bénéficie à des entreprises de tous secteurs, avec une prédominance toutefois des secteurs du commerce (19,27 %), des professions libérales et métiers scientifiques et techniques (15,48 %), puis de la construction (10,85 %). La mesure a été utilisée majoritairement par des entreprises de moins de 5 ans : 1.073 prêts sur un total de 1.945, en 2014. Le montant moyen du crédit win-win est de 27.500 euros.

« Un bon coup de pouce »

Les témoignages d’entrepreneurs et investisseurs « gagnant-gagnant » que nous avons récoltés proviennent de secteurs d’activité très divers. Lieve Decock gère avec son mari un hôtel de 14 chambres, le Boskapelhoeve, à Buggenhout (près de Termonde). En 2013, elle a contracté un « winwinlening » de 50.000 euros (taux d’intérêt inférieur à 2 %) auprès de sa mère et de son frère pour racheter les parts dudit frère et investir dans l’aménagement de salles de réunion. Elle a engagé parallèlement un crédit pour le même montant auprès d’une banque. Son affaire tourne bien. « J’aurais peut-être pu essayer de convaincre mes parents de nous prêter autrement, mais c’est bien de savoir que le système leur apporte un avantage fiscal – c’est donc gagnant-gagnant. En plus, c’est une démarche officielle avec un certain nombre de garanties, ce qui clarifie les choses s’il devait arriver quelque chose à l’un ou à l’autre. »

Marc Michiels dirige l’ASBL Nederheem (Tongres), qui emploie quelque 35 personnes dans l’accueil et l’accompagnement de personnes handicapées. L’ASBL a été subsidiée par les pouvoirs publics pour la construction d’un nouveau bâtiment, mais pas pour un certain nombre d’importants travaux d’aménagement de l’environnement immédiat. C’est dans ce but qu’il a réussi à convaincre une dizaine d’investisseurs de la région de dégager 200.000 euros. « En deux mois, tout était réglé. Evidemment, le fait d’être actif avec une mission sociale qui touche les gens aide à trouver des investisseurs. »

Lutgard Hertecant, elle, est notaire à Overmere (à l’est de Gand). L’année dernière, elle a prêté 50.000 euros à son fils dans le cadre d’une opération de rachat d’un commerce de bois.

« Mon apport a aidé à constituer un capital de départ et à débloquer des sommes beaucoup plus importantes auprès des banques, explique-t-elle. On peut regretter que le montant du prêt soit plafonné à 50.000 euros pour l’investisseur. A l’époque, on ne parlait pas encore de tax shelter pour une prise de participation. A choisir, je préférerais cette voie, mais il n’empêche que le winwinlening reste un bon coup de pouce pour les petites entreprises. »

Winwinner.be

Matthias Browaeys, tout juste diplômé en gestion PME de la Haute Ecole Artevelde de Gand, a lancé il y a 8 mois Winwinner.be, une plateforme qui met en relation PME et investisseurs intéressés de contracter un prêt win-win. L’initiative lui a déjà valu pas mal de récompenses. « Tout le monde n’a pas la chance de compter des investisseurs potentiels parmi ses proches. Pour 150 euros, toute entreprise peut créer un compte sur notre plateforme, s’y présenter et expliquer de quel montant elle a besoin et dans quel but. C’est gratuit pour les investisseurs. » Winwinner vient de réaliser son premier « mariage », entre une boulangerie de la Côte et divers investisseurs.

Sept PME sont actuellement en demande de prêts sur son site. «  Mon objectif est d’avoir une nouvelle PME chaque semaine et de concrétiser deux prêts par mois. C’est très encourageant de voir que la Wallonie s’intéresse aussi à ce système. Cela reste de l’investissement à risque, mais je constate que les gens veulent soutenir des entreprises locales, en particulier des commerces proposant des produits de qualité. »

Il concède que sur le fond, sa démarche est assez proche de celle des plateformes de crowdfunding qui fleurissent un peu partout. Sauf que la « foule » est ici limitée.