Après les larmes de compassion, retour à l’égoïsme

O n sait bien que, dans six mois, l’opinion publique aura peut-être connu un revirement. » Jean-Claude Juncker était bien optimiste, le 29 avril dernier. Le président de la Commission européenne évoquait, une semaine après le naufrage de Lampedusa, la pression de l’opinion publique sur les dirigeants européens pour agir de toute urgence afin de « mettre en œuvre ce que la compassion commande ». Mais les dirigeants européens n’auront même pas attendu le revirement de l’opinion publique pour enterrer la « solidarité européenne » qu’ils appelaient de leurs vœux, et à chaudes larmes, lorsque périssaient 700 migrants d’un coup, au large de Lampedusa.

En ayant mis sur la table un schéma de prise en charge urgente et solidaire d’une petite partie – seulement – des centaines de milliers de demandeurs d’asile échoués en Italie et en Grèce, la Commission Juncker a fait preuve d’un courage rare. Mais elle a suscité contre elle un large front de refus. C’est un front paradoxal : il coalise d’un côté des pays d’accueil importants, favorables à un plan de répartition, mais qui critiquent un mode de calcul qui leur fait peser une part jugée trop lourde, et de l’autre, les Etats de l’Est et du centre de l’Europe, épargnés par les vagues de migration en provenance du Sud, qui justement en tirent argument pour expliquer qu’il ne faut pas choquer leurs opinions avec une soudaine arrivée de migrants exotiques (la Première ministre polonaise a offert d’accueillir 60 familles syriennes… chrétiennes ! Gageons que l’Italie saura un jour rappeler à la Pologne, grande bénéficiaire de fonds européens, que la solidarité n’est pas à sens unique).

Un trait réunit cette coalition de mécontents : les petits égoïsmes nationaux. Et aussi la peur d’expliquer aux opinions publiques qu’accepter quelques réfugiés de plus, dans une situation de crise, relève de la solidarité la plus élémentaire à l’égard des pays dits « de première ligne ».

Chacun sait que les questions de migration et d’intégration sont parmi les plus difficiles à traiter devant les opinions publiques. Mais les Etats se rendent à eux-mêmes le plus mauvais des services lorsqu’ils s’obstinent à n’aborder ces problèmes que par leurs prismes nationaux. C’est justement parce que cet enjeu dépasse les Etats membres individuels qu’il nécessite une action commune. Laquelle, à 28, ne peut toujours se réfugier derrière les « bases volontaires ». Sauf à en rester éternellement aux vœux pieux et aux larmes de crocodiles.