Pension à 67 ans: les patrons ne sont pas prêts

Les économistes le martèlent depuis belle lurette : le taux de productivité des seniors en Belgique est trop faible par rapport à celui de nos voisins européens. Et l’âge réel de cessation d’activité est largement inférieur à la moyenne du continent, lui aussi. Mais les caisses des pensions légales, elles, ne sont pas extensibles. Pourtant, nos entreprises, tout en affirmant la nécessité d’allonger l’âge du départ à la pension, ont continué à faire « comme si de rien n’était » en usant et abusant des départs à la retraite anticipés prévus par les autorités publiques pour réduire leurs coûts.

La fameuse réforme des pensions du gouvernement Michel a-t-elle engendré un début de conscientisation chez les patrons à la nécessité de tourner le dos à ces solutions qui n’en sont pas ? La réponse est « oui », mais ces derniers sont toujours en attente de propositions des autorités pour faire vivre la réforme en pratique.

Beaucoup de départs précoces

Chez BNP Paribas Fortis, première banque du pays, on ne s’en cache pas. Si 1.160 cadres de plus de 57 ans sont actuellement en « départ anticipé » (soit un crédit-temps à moitié rémunéré par la banque, à moitié par l’ONEM), c’est parce qu’il faut « profiter des vannes publiques tant qu’elles sont encore ouvertes en matière de prépension et de crédit-temps. Dans un contexte marqué par une forte régulation, certaines banques peuvent s’appuyer sur une structure coûts/bénéfices plus favorable tandis que d’autres restent marquées par le poids du passé », nous explique-t-on. En Belgique, depuis 25 ans, les départs précoces à la retraite sont en effet monnaie courante ; « la » solution pour équilibrer les budgets des sociétés, tous secteurs confondus. Mais pour le travailleur, la retraite avant l’âge légal est aussi un acquis social, particulièrement lorsque ce dernier a effectué un métier pénible tout au long de sa carrière.

A la banque, on est conscient du défi à venir, mais on n’a pas encore grand-chose à proposer pour inverser la tendance et rendre plus « confortable » le travail des personnes d’un certain âge et surtout « possible » en entreprise. Car qui dit travailler plus longtemps, dit aussi continuer à être « employable » et donc à être formé. Chez BNP Paribas Fortis, à ce niveau, on reconnaît se concentrer d’abord sur les plus jeunes. Ce que confirment les chiffres : les moins de 30 ans ont passé près de 84.000 heures en formation en 2014 mais ne constituent que 10 % des employés de la banque tandis que 87.000 heures ont été dispensées aux plus de 50 ans qui représentent 34,5 % des travailleurs de l’institution… Bref, on est encore loin d’un programme optimal.

« Nous réfléchissons à la problématique »

Claire Godding est responsable de la diversité pour l’institution. Assurer une mixité harmonieuse entre jeunes et plus âgés, c’est son job. « Nous réfléchissons activement à la problématique. Nous nous rendons compte qu’il faut maintenant capitaliser sur l’expérience de ces employés que nous faisons partir depuis des années. C’est un débat complexe », explique-t-elle. Dans l’institution, on s’active donc – doucement, faute de visibilité – pour préparer le terrain : groupes de travailleurs seniors qui organisent des conférences, campagne d’affichage pour le respect de l’expérience de l’autre en interne, accessibilité au temps partiel renforcée tout comme celle au télétravail… Mais pas encore de grandes réformes en place, « pour répondre à un vrai dilemme de la société belge ».

La question de la formation tout au long de la carrière n’est pas le seul point qui fâche et le secteur tertiaire n’est pas le seul concerné. Les acteurs du monde industriel sont tout aussi perplexes. Un patron d’une grande industrie wallonne, qui préfère rester anonyme, confirme un problème culturel : « C’est ancré dans les mentalités, tant chez les ouvriers que chez les cols blancs, à partir d’un certain âge, on ne veut plus travailler. Mais la question des métiers pénibles entre également en jeu, je n’ai personnellement aucun problème à voir partir à la prépension quelqu’un d’usé par le travail ! » Dans sa société, syndicats et patronats ont donc opté pour le stand-by en attendant qu’« un cadre soit établi par les autorités publiques, par le fédéral et pas par l’entreprise seule ».

On juge ici d’ailleurs que la Commission des pensions fait du bon travail mais « que le politique va devoir lui laisser faire son job et ne pas vider les recommandations de leur sens  ».

La pension à 67 ans : « une issue qui fâche »

Quant à la substance de la mesure phare du gouvernement Michel, soit la pension à 67 ans, notre patron la considère comme « une issue qui fâche, de la même manière que le saut d’index, mais avec cette fois un effet budgétaire immédiat pour l’Etat. Mais certainement pas la solution à un vrai problème de société. Son effet est beaucoup trop lointain ».

Car le casse-tête des départs à la retraite « trop précoces » reste d’actualité, comme le répètent de nombreux spécialistes. Les baby-boomers s’en vont à la pension dès maintenant, parfois encore avant l’âge de 52 ou 53 ans, malgré les (timides) pénalités financières censées les décourager. Ce sont eux qui handicapent le budget des retraites futures, estime Yves Prete, patron de Techspace Aero qui emploie ingénieurs et ouvriers spécialisés dans l’aéronautique.

L’homme regrette des départs à la prépension à répétition ces dernières années dans son entreprise, qui « ont fait fuir l’expérience » et entraîné par ricochet une pénurie de main-d’œuvre qualifiée. L’expertise est justement l’un des points centraux du travail après un certain âge. Pour Valérie Delor, spécialiste RH, la société de consultance en management Intys, le monde du travail est déjà en mutation et les connaissances de plus en plus valorisées : « On voit déjà cette évolution avec de plus en plus de personnes arrivées en fin de carrière qui font de la consultance, ce qui permet un travail plus ponctuel et plus flexible qu’en entreprise ».

Pas tous égaux devant la pension

Mais pour les métiers dits pénibles, les solutions de « reconversion » sont moins nombreuses : nous ne sommes pas tous « égaux » devant la pension. Prenons deux secteurs délicats et deux gros employeurs en Belgique : la construction et le monde hospitalier. Pour leurs dirigeants, l’heure est à l’inquiétude quant aux ajustements qui seront mis en place. « Le travail au-delà de 60 ans n’est concevable que pour ceux qui sont encore en bonne santé. Pour ceux qui ont sacrifié leur condition physique à leur travail, il faudra mettre en place un système parallèle, leur permettant d’arrêter plus jeunes sans être pour autant pénalisés », constate le CEO d’un gros groupe de construction.

En milieu hospitalier, on tire également la sonnette d’alarme. Comme les propos de cette responsable RH de l’un des plus importants établissements en Belgique le montrent : « Rien n’est prévu dans notre domaine pour maintenir la personne âgée au travail. Nous sommes ouverts 24h/24, la plupart de nos métiers s’effectuent de jour comme de nuit, et en pause. Nos infirmières, par exemple, partent à la pension dès qu’elles ont accumulé une carrière suffisante ». Sans parler d’un absentéisme grandissant en fin de carrière, « par épuisement souvent », d’une mobilité réduite dans le secteur en raison du barrage des diplômes. Et aussi de la cohabitation entre générations. Car là non plus, le terrain n’est pas préparé. Oui, nos patrons sont conscients qu’il nous faudra travailler plus longtemps. Non, ils ne savent pas encore comment.