Michel Serres: «La longévité a tout changé»

le philosophe est plus qu’un « retraité actif » : un passeur, en équilibre entre deux mondes. Entretien.

Chef du service Forum Temps de lecture: 5 min

Dans Petite Poucette (2012), le best-seller vendu à 200.000 exemplaires, Michel Serres déclarait sa confiance en la jeunesse, héritière d’un monde passablement sinistré, entièrement à repenser. Et les anciens à la Lanterne ? Au contraire, le philosophe estime qu’ils ont un rôle non négligeable à jouer : en gros, celui de « jeteurs de ponts ».

On vit de plus en plus vieux. Ce constat biologique a de nombreuses conséquences…

L’augmentation de l’espérance de vie, qui a été exponentielle ces dernières années, a effectivement donné une dimension nouvelle à la société. Je prends généralement deux exemples. Le premier exemple concerne le mariage. Lorsque nos ancêtres se mariaient, ils se promettaient fidélité statistiquement pour 10 ou 15 ans, selon l’époque à laquelle on se réfère. Aujourd’hui, quand deux jeunes gens se marient à l’âge de 20 ans, ils se promettent fidélité pour 65 ans, ce qui change complètement les données du mariage. Alors on dit souvent qu’il y a une augmentation du divorce, mais il faut aussi regarder l’espérance de vie : ce n’est pas le même mariage, ce n’est pas la même famille, ce n’est pas la même longévité. Le deuxième exemple, c’est sur la transmission des biens. Si vous regardez les romans de Dickens ou de Balzac, il est naturel qu’un homme de 25 ou de 30 ans hérite de ses parents qui sont déjà morts. Aujourd’hui, je connais des gens de 60 ans qui prennent leur retraite et qui n’ont pas encore hérité de leurs parents. La transmission des biens est décalée, là, de presque une génération et demie. Tant du point de vue de la famille que du point de vue économique, la donne est profondément changée. La troisième donnée est une question de santé. Aujourd’hui, votre médecin de famille vous confirmera volontiers qu’un homme de 50-55 ans présente les mêmes états de santé qu’autrefois un homme de trente ans. Il y a une sorte de décalage aussi à l’intérieur même du corps humain. Tant du point de vue de la famille que du point de vue de l’économique et du corps, la donne est profondément changée, du fait de l’augmentation de l’espérance de vie.

Même s’ils vivent plus vieux et qu’ils sont en meilleure santé, les hommes n’ont pas nécessairement envie de travailler plus longtemps. Or, la survie des systèmes de retraite est à ce prix…

Je comprends la réaction des gens. Tout dépend aussi de la pénibilité des métiers. La durée du travail, aujourd’hui, dépend de l’âge. Mais là aussi, on observe un décalage vers l’aval. Il était normal, il y a un siècle, de commencer à travailler à 14-15 ans. Aujourd’hui, sauf exceptions, le début dans la vie active a été reculé à 20-25 ans, et même quelques fois plus tard pour les élites diplômées, comme les médecins par exemple, qui ont besoin de longues études.

A 65 ans, vous avez été mis à la retraite d’office ?

Je fonctionnais dans deux pays. J’ai été à la retraite à 67 ou 68 ans à la Sorbonne, où j’enseignais. Mais comme j’enseignais parallèlement à l’université américaine de Stanford, en Californie, où il n’y a pas de retraite, j’ai continué jusqu’à l’âge de 84 ans. Je ne sais pas quel est le meilleur système… Ils ont tous les deux des avantages et des inconvénients : il y a des gens que l’on voudrait bien conserver plus longtemps dans le premier cas et il y a des gens qu’on voudrait bien pousser dehors et qui sont encore là dans le second.

Même s’ils sont globalement plus en forme que leurs prédécesseurs, les sexagénaires sont parfois dépassés technologiquement…

C’est vrai qu’on est dans un moment de bascule du point de vue technologique et qu’il y a une rupture qui fait que les gens de mon âge utilisent l’ordinateur comme un outil mais se trouvent un peu extérieurs à cet outil, même s’ils s’y sont bien adaptés – ce qui est mon cas. Alors que mes petits-enfants sont dans un monde impliqué par ces outils. Cela dit, il m’intéresse quand même que les anciens auraient une sorte de mission aujourd’hui tout à fait nouvelle de transmission culturelle aux personnes plus jeunes. Avec une sorte de bonhomie, les anciens, qui sont peut-être désadaptés du point de vue technique, pourraient peut-être reprendre la tradition de lecture, la tradition de philosophie et la transmettre aux jeunes générations… Pourquoi pas ? Évidemment, économiquement, ce n’est pas une fonction rentable. La culture n’est pas rentable, mais cependant c’est ça qui fait l’essentiel des sociétés. On nous fait croire que tout est économique : ce n’est pas vrai…

Personnellement, vous sentez-vous le devoir de jeter des ponts, avec les générations précédentes par exemple ?

Je le ressens effectivement, dans la mesure où je continue à écrire des livres. Dans le dernier, Le gaucher boiteux, je définis la philosophie – qui est mon métier – non pas comme un amour de la sagesse, mais dans la transformation du mot sagesse dans le mot sage-femme. La sage-femme est celle qui accouche une femme à neuf mois. Eh bien, mon métier est un métier de sage-femme : aider le monde moderne à accoucher du nouveau monde.

Dans la transformation à laquelle vous avez fait allusion, il y a besoin de gens qui sont attentifs à cet accouchement, à cette émergence du nouveau monde. C’est cela mon métier. Et ce métier ne s’arrête pas.

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