Edouard Vermeulen: «Je ne sais même pas coudre un bouton»

La robe de mariage de Mathilde, c’est lui. Celle de la Reine lors de la prestation de serment de Philippe, c’est lui. Ce jour-là, il habillait d’ailleurs toute la famille, de Paola à Elisabeth. « Il », c’est Edouard Vermeulen, couturier belge à la tête de la maison Natan. Depuis le 5 juin, il est à l’affiche d’une exposition à Bozar.

« Les Belges, une histoire de mode inattendue ». Le titre de cette expo vous va à ravir, non ?

Certainement. Au départ, j’ai une formation d’architecte d’intérieur. Je n’étais donc absolument pas destiné à travailler dans la mode. À la fin de mes études, je rêvais d’un bureau avenue Louise, à Bruxelles, parce que tout le monde connaissait l’artère. Je me disais que les gens viendraient jusqu’à moi si l’adresse était un peu connue. Et j’ai trouvé mon bonheur au numéro 158. Là, il y avait une ancienne maison de couture avec une clientèle bien établie, appartenant à une dame d’un certain âge, Jacqueline Léonard. J’étais son locataire. Un beau jour, elle m’apprend qu’elle va cesser son activité. Je devais prendre son rez-de-chaussée ou quitter les lieux. Je me suis lancé, en exposant ma déco, mon mobilier. Puis, comme toujours, c’est quand on fait des meubles qu’on vous demande de la mode, car les gens se demandaient pourquoi la mode n’existait plus dans cette maison…

C’est là que vous commencez à créer des robes…

Oui. J’avais 24 ans. Jamais ça ne m’avait traversé l’esprit auparavant, même si j’ai toujours aimé ça. La déco, la mode, les matières, les couleurs, les formes, c’est assez similaire. Ce sont des métiers basés sur le côté artistique. Mais c’est vrai que je n’en ai jamais fait les études. Je ne sais même pas coudre un bouton.

Vous ne parlez pas de haute couture, mais de couture avec un grand C. Quelle différence ?

La haute couture a eu ses belles années. Mais aujourd’hui, tout a changé, surtout durant les cinq dernières années. Les gens veulent avoir du rêve, être élégants, mais tout doit être au juste prix. La haute couture, c’est médiatique, c’est somptueux, mais ce n’est plus accessible. Dans des grandes maisons comme Dior ou Givenchy, la clientèle haute couture a diminué de 95 %. En Europe, il n’y a plus vraiment de clients haute couture, parce que ces femmes-là sont plus jeunes et s’habillent autrement.

Et vos clients couture, avec un grand C, ils s’égarent aussi ?

Non. Heureusement. Mais le marché a fortement évolué. Il y a eu la crise, qui a été quelque chose de très bénéfique pour nous, parce qu’on est retourné à l’essentiel : l’éthique, le respect des matières, des clients, de l’équipe (60 personnes en haute saison, NDLR). J’ai prêché une grande solidarité d’entreprise au moment où tout s’est déroulé.

Vous dessinez toutes vos robes ?

Non. Après 33 ans de maison, il est important d’avoir des jeunes autour de soi. C’est d’ailleurs amusant de voir le regard différent des plus jeunes. Ils idéalisent la femme, la voient comme un mannequin. Quand on est entouré de jeunes et jolies femmes, c’est plus facile à habiller. Mais notre secteur, c’est la tranche 40-60 : femmes actives, mondaines, ou femmes qui aiment l’élégance.

À bientôt soixante ans, vous songez à votre succession ?

Non. Je suis un homme passionné par mon métier. Tous les dimanches soir, mon taux d’adrénaline remonte : je me réjouis d’être lundi matin.

Donc pas près d’arrêter ?

Pas du tout. J’espère garder la passion. Si je devais signer un contrat avec là-haut, je signerais au moins pour 10 ans.

Vous ne revendrez pas Natan à un investisseur étranger ?

Disons que ce n’est pas à l’ordre du jour. Mais on a d’autres projets. Notre marché est pour l’instant essentiellement au Benelux. On va aller à Londres, invité par Carine Gilson dans sa boutique, ce qui nous permettra de se faire connaître auprès de clients potentiels. La Belgique a un phénomène mode incroyable. Dès que vous dépassez nos frontières et que vous dites que vous êtes belge, c’est un label de qualité.

Trouve-t-on Natan hors Europe ?

Non, mais pourquoi pas. Il faut garder à l’esprit que chaque pays a ses codes. Un sac n’a pas vraiment de frontière, contrairement à un vêtement. Habiller une Chinoise ou une New yorkaise, c’est un tout autre exercice. La morphologie change, les goûts, les usages, la température…

Vous avez le capital nécessaire pour vous développer ?

L’entreprise est saine, mais on devra probablement trouver des partenaires. Tout dépend du projet. Cela va se mettre en route dès l’automne. Le premier pas est Londres, mais de là vont peut-être découler d’autres choses. Un jour, j’aimerais peut-être rouvrir une boutique à Paris, rive droite plutôt que rive gauche. C’est quand on bouge que les choses se mettent en place.

Natan, c’est du 100 % belge ?

Non. On essaie de faire un maximum en Belgique, mais ça a fort évolué. Nos propres ateliers se situent en Belgique, mais on fait aussi appel à des ateliers extérieurs qui délocalisent de plus en plus en Roumanie, en Hongrie. Depuis l’arrivée de grands groupes internationaux qui ont réinventé le luxe, les gens ont un tout autre rapport avec le prix. Il y a dix ans, on vendait parfois des pantalons plus chers qu’aujourd’hui. Alors que nos coûts n’ont cessé d’augmenter.

Vous avez dû casser les prix ?

On a en tout cas dû revoir complètement la stratégie, en créant par exemple une ligne plus casual, pour la femme active, avec des robes à partir de 400 euros.

L’essor des grandes chaînes internationales, c’est le début de la fin pour la couture ?

Non ! Ça a même de bons côtés. Ces grandes chaînes stimulent par exemple la rue à être plus « mode ». Ça stimule aussi la jeunesse à ne pas porter que des t-shirts et des jeans. Et Natan doit mettre la barre plus haut.

Ne faut-il pas vous diversifier ?

Il faut être authentique. On ne peut pas vouloir s’adresser à tout le monde, parce qu’on finit par faire n’importe quoi. Aujourd’hui, les gens doivent savoir pourquoi ils viennent chez Natan. Donc on essaye de rester bien cadré, de ne pas faire de diversification trop grande. Les industriels qui nous approchent sont toujours impressionnés de voir que l’accessoire ne représente que 4 % de notre chiffre d’affaires. Dans la plupart des sociétés, c’est 90 % d’accessoires et 10 % de mode. Nous, c’est l’inverse. Donc il y a encore des possibilités de diversification dans le domaine des accessoires.