Piétonnier: La mue de Bruxelles… et des Bruxellois

L’introduction, rapide, du piétonnier élargi au centre de Bruxelles pourrait être aussi importante que l’Expo 58. Celle-ci était la fête jubilatoire de l’après-guerre, du productivisme, de la croissance, de la science et la technologie, de la société de consommation à venir et de leur symbole : la bagnole. L’exode urbain devenait une ambition sociale avec une politique de sub-urbanisation, de logement mono-familial isolé et de non-aménagement du territoire. Nos élites sont anti-urbaines, laissent les villes aux pauvres et exigent un centre-ville utilitaire comme usager. Cette mentalité suburbaine sous-tend aussi la communautarisation de la politique belge.

Tandis que le reste du monde se rendait compte que la mondialisation passait par l’urbanisation, la Belgique continuait à construire de petits pays sur le modèle du XIXe siècle. Bruxelles en payait le prix fort. Capitale mal-aimée, sans gouvernance rationnelle, mise sous tutelles communautaires, machine économique pour les navetteurs… Une petite ville mondiale, qui a tout pour se faire une place dans cet espace des flux du système – monde et du réseau des villes, étouffée dans le marasme belgo-belge…

Depuis l’installation de la Région Bruxelles-Capitale – neuf ans après les deux autres régions ! – cela a pris du temps et de longues batailles pour faire valoir le droit à la ville pour les habitants. D’abord pour maintenir en vie le centre et les quartiers du canal touchés par la crise industrielle. Les contrats de quartiers ont fait leur possible. Et puis pour exister comme ville-région. Bruxelles 2000 en a été le pivot. La Zinnekeparade en est le produit le plus visible. Mais il y a aussi la mise en place des réseaux des arts (BKO en 2002 et RSA en 2004), l’Appel des Bruxellois (Nous existons, Wij bestaan, We exist) en 2006 avec plus de 12.000 signatures, et puis la Plateforme de la Société Civile et tout le processus des Etats-Généraux en 2008-2009, le Plan Culturel en 2009, le Plan Marnix pour le multilinguisme en 2013, la fondation du Brussels Studies Institute entre les universités, etc., etc.

Pour la première fois, c’est aux automobilistes de s’adapter

C’était les produits d’une société civile plus proche des transformations profondes de la sociologie bruxelloise que les institutions. Une ville qui depuis 20 ans connaît un boom démographique jusqu’aux 1,2 million d’habitants d’aujourd’hui. Avec une population en majorité sans attaches belgo-belges. Avec une minorité de ménages monolingues francophones ou néerlandophones et près des deux tiers de ménages multilingues. Bref, une ville de plus en plus superdiverse et cosmopolite dans un pays qui continue à définir ces « nations ». Et c’est dans ce grand écart que l’expression bruxelloise se cherche à grand pas. Avec la fusion en 2015-2016 des deux grands théâtres communautaires dans une grande programmation commune de Tournée Capitale. Avec la fête des vingt ans du KunstenFestivaldesArts. Mais aussi avec le club de foot de Vincent Kompany BX-Brussels. Et, grande première, le débat commun bilingue de Télé Bruxelles et TV Brussel hier. Et tant d’autres expressions de cette urbanité hybride.

La rencontre des Pic-Nic the Streets et le nouveau collège de Bruxelles-Ville a fait basculer un débat de 20 ans sur l’aménagement du centre-ville. Un centre pour les habitants, pour les visiteurs, pour les flâneurs urbains. Pour la première fois c’est aux automobilistes de s’adapter. Bien sûr, il reste encore beaucoup à discuter. Mais mesurons d’abord le tournant pris. L’ordre des priorités a été renversé. Et surtout, le politique et le PS comme parti-pivot, a changé. On a compris qu’une région-ville est autre chose qu’une région-pays. On a compris qu’une ville n’est pas un pays et ne se construit pas sur base d’identités communautaires. Le piétonnier du centre-ville est une intervention urbanistique avec de grands effets sur l’imaginaire sociétal. Peut-être bien que la gouvernance pour Bruxelles a vraiment pris un autre cap. Peut-être que nous pouvons reprendre les grands débats sur les dossiers chauds – enseignement, logement, emploi, mobilité, jeunesses, gouvernance – avec une nouvelle perspective, au-delà du bicommunautaire belgo-belge… celle d’une ville très proche du monde.