Jan Jambon: «Il y a un problème d’équipement à la police»

Le premier flic du Royaume veut redéfinir les missions policières. Son objectif: assurer une sécurité maximale. Entretien.

Temps de lecture: 9 min

Jan Jambon, le ministre N-VA de l’Intérieur, ne veut pas qualifier son objectif de sécurisation maximale de «mission impossible». Il regrette les compressions budgétaires opérées dans le passé à la Défense et à la Police. Et assure que le communautaire ne resurgira pas d’ici la fin de la législature.

Le Premier ministre français a utilisé le terme de « guerre de civilisations », pour définir la menace terroriste…

Non, nous n’assistons pas à un affrontement d’une civilisation contre une autre. L’adversaire, ce n’est pas une religion, ce sont les terroristes. Nous devons combattre ces extrémistes, ensemble avec la communauté musulmane.

Depuis le vendredi noir, le gouvernement a renforcé la protection de certains sites. Lesquels ?

Le EWS (Early Warning System) a démarré ce vendredi-là, jour des attaques en France, en Tunisie et au Koweit. Nous ne disposons pas d’éléments indiquant qu’il existerait des menaces contre des sites Seveso. Ce type de site a été visé en France mais rien ne justifie de relever le niveau de menaces chez nous. Dans le cadre de l’EWS, nous avons demandé à ces entreprises d’appliquer les consignes de sécurité à la lettre. Avec la routine, la vigilance se relâche. Il fallait retaper sur le clou. Certaines ambassades sont soumises aussi à un niveau de menaces plus élevé (de niveau 3, NDLR) que celui appliqué aux sites Seveso, aux administrations fédérales ou aux institutions européennes. Il s’agit d’ambassades de la coalition (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis, Israël…). Ce même niveau 3 vaut aussi pour les quartiers juifs d’Anvers et les institutions juives de Bruxelles, essentiellement. Des 300 militaires postés dans la rue depuis les attentats de Paris, il en reste 160.

Quand rentreront-ils dans les casernes ?

Tout dépendra de l’analyse de l’Ocam, l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace. Nous avons procédé à une diminution du nombre de militaires dans la rue. L’exercice analytique est permanent. Et n’a rien d’idéologique. Soit nous décidions d’affecter des policiers à ces tâches de protection statique, en les déchargeant de leurs tâches sur le terrain, soit nous utilisions des militaires formés pour ces missions. Nous avons choisi la seconde option. Il ne faut pas y voir une quelconque propension de la N-VA à vouloir installer des militaires dans les rues. C’est une question d’efficacité et de sécurité maximales.

Vous avez déclaré que la question n’était plus de savoir si un attentat pouvait se produire mais où : votre mission, une mission impossible ?

Ma mission consiste à garantir une sécurité maximale. Dans le contexte international, le risque zéro n’existe pas. Voyez la France : en dépit d’une série d’actions positives, elle n’a pu éviter les attentats. Ma mission n’est pas impossible mais le risque zéro n’existe pas. Nous avons engrangé quelques succès, notamment avec l’opération antiterroriste de Verviers, citée en exemple à l’échelon international. Comment voulez-vous éviter des attentats comme celui de Charlie Hebdo  ? Comment défendre cette rédaction ou celle du Soir contre ce type d’attaques ? Sauf à construire un bunker dans lequel vous refuseriez de travailler. Il faut donc les mettre hors d’état de nuire avant leur passage à l’acte, comme à Verviers.

D’autres attentats ont-ils pu être déjoués chez nous ?

Oui. Mais je ne donnerai pas les détails.

La Belgique est-elle armée contre les menaces terroristes ?

Nous avons démontré que nous sommes capables de mener des actions. Mais quand j’analyse l’équipement et les effectifs policiers, je constate qu’il reste du pain sur la planche.

Par exemple ?

Les snipers de la DSU (Direction des unités spéciales) utilisent des armes que les Néerlandais ont déclassées depuis des années. Dans le cadre d’une opération antiterroriste, les policiers doivent disposer de deux armes. L’enveloppe budgétaire ne nous permet de n’en livrer qu’une. ll y a un problème d’équipement. Dans le passé, on est allé trop loin dans les économies, en sabrant dans les dépenses d’investissement.

Voici quelques jours, le président du tribunal de première instance de Bruxelles accusait le gouvernement de préparer une nouvelle affaire Dutroux, mettant en cause les réformes en cours et le manque de moyens…

Les réformes mises en place pour améliorer le fonctionnement de la police étaient nécessaires, après l’affaire Dutroux. L’injection de nouveaux moyens remonte au début des années 2000. Depuis, nous avons vécu plusieurs cycles d’économies. On a sans doute été trop loin. La tentation la plus facile a été de réaliser des économies dans la Défense et la Police. Mais quand le pays est confronté à de véritables menaces, la population s’interroge sur les raisons de ce rabotage des moyens. Aujourd’hui, ces compressions budgétaires du passé se paient…

Il faudra donc économiser ailleurs…

Bien sûr. L’objectif du gouvernement, c’est l’équilibre budgétaire. Mais on ne peut plus accepter le principe général d’économies linéaires partout.

Vu les menaces d’attentats, faut-il procéder à des recrutements ?

Il faudra mieux utiliser les ressources policières. Le débat relatif aux tâches clefs de la police existe depuis dix ans. Le gouvernement veut le conclure. Nous avons installé une task-force qui a recensé une liste des missions jugées essentielles de la police. Un exemple ? Aujourd’hui, quand un portefeuille volé est récupéré, un policier doit le restituer à son propriétaire. B-Post peut parfaitement assurer cette mission. La Belgique dispose d’un des plus grands nombres de policiers par habitant en Europe. Le problème, ce ne sont pas les effectifs mais la définition des tâches.

Parmi ces tâches, il y a la surveillance des citoyens susceptibles de rejoindre les rangs de l’Etat islamique. Les départs diminuent ?

Oui. Aujourd’hui, ils se réduisent à 5 ou 6 par mois : nous venons d’un chiffre de 15 départs par mois.

Il y a aussi les djihadistes qui reviennent au pays…

Une centaine. Parmi eux, il y a des personnes parties par idéalisme et revenues écœurées par ce qu’elles ont vécu. Liesbeth Homans (ministre N-VA de l’Intégration en Flandre, NDLR) propose d’utiliser leurs témoignages pour lutter contre la radicalisation. Le second groupe est dangereux : ce sont des gens revenus avec une mission. Comme ceux que l’on a arrêtés à Verviers.

Ils sont suivis ?

Bien sûr. Mais devinez le nombre de temps pleins dont j’ai besoin pour surveiller une seule de ces personnes 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Vingt-quatre ! Je devrais confier à 24 personnes le soin de suivre un seul homme. Illusoire. Les surveillances sont organisées en fonction d’une gradation établie selon la dangerosité de chacun.

«Un flamingant, oui, mais me lier à l’extrême droite... Allez!»

Vous êtes également vice-Premier ministre. Comment ça se passe avec le CD&V ? On s’attendait à ce que ça soit compliqué entre MR et N-VA, mais en fait, c’est plutôt entre CD&V et N-VA, non ?

Je sais qu’il y a des personnes chez nous et au CD&V et qui disent des choses dont on pourrait se dire après que, bon… Mais autour de la table du kern, on a pu résoudre chaque problème jusqu’ici. J’espère que ça continuera jusqu’à la fin de la législature. Que cela puisse être un peu plus élégant, parfois, je suis d’accord.

Et avec le MR ? Ça fonctionne, cette configuration historique avec un seul parti francophone ?

Pour chaque problème qui se pose, on a trouvé une solution. Et certainement avec le MR. Le Premier ministre joue vraiment son rôle. On a dit qu’on mettait le communautaire au frigo jusqu’en fin de législature et, dans ce contexte, les positions entre le MR et la N-VA ne sont pas si difficiles à concilier. Ce serait différent si on devait aborder des dossiers communautaires.

Il n’y a pas d’aspects communautaires dans les dossiers que vous traitez actuellement ?

Non, c’est le contrat. Et ça le restera entre les quatre partis. Et nous le respectons.

Ce n’est pas difficile de respecter ce contrat avec des militants N-VA qui souhaitent une réforme de l’Etat plus profonde ?

Pour nos militants, c’est plus difficile d’accepter une mauvaise réforme de l’Etat que pas de réforme de l’Etat. Mais notre programme est beaucoup plus large que le communautaire. Après avoir conclu qu’il n’y avait pas de partenaire pour une réforme de l’Etat, nous avons décidé d’avancer avec ces éléments de programme : sécurité, socio-économique. Le résultat est très bon. Pas sur le plan communautaire évidemment. Quelle était l’alternative ? Faire un pas de côté. Mais cela signifiait rien sur la sécurité, rien sur la diminution de taxes, rien sur tous les autres dossiers… parce que le PS était de nouveau maître du jeu.

Une année après les élections, les sondages restent bons pour la N-VA et le gouvernement fédéral. L’électeur francophone a-t-il, selon vous, une image différente de la N-VA ?

Le premier jour, j’ai dit : je suis ministre d’Ostende à Arlon. Et je viens de terminer ma visite des dix provinces aujourd’hui. Je vais répondre en deux temps. Premièrement, sur moi. Au début, c’était très difficile. Qu’on me définisse comme un demi-fasciste, ça m’a fait du mal. Si on avait dit, « C’est un nationaliste flamand, c’est un flamingant », j’aurais dit oui, ça c’est vrai. Mais me lier extrême droite allez ! Pour moi c’était personnellement un problème au début, pour aller en Wallonie parce que quand je venais, j’arrivais et les gens reculaient, laissaient un corridor : l’« alien » est là… Mais je pense que ça a disparu, nous avons travaillé là-dessus.

Deuxièmement ?

Ce que j’entends, en Wallonie et à Bruxelles, c’est « Ah, si la N-VA laissait tomber le communautaire, ce serait parfait ». Mais ça, ce serait comme demander au PS d’abandonner ses convictions socialistes. Mais cela veut dire aussi que les gens nous voient comme un parti qui peut aider à réorganiser les choses et les mettre en ordre.

On a dit également qu’un ministre nationaliste dans une fonction régalienne fédérale, c’était impossible. Vous vous sentez bien dans votre costume ?

Ce n’est pas incompatible intellectuellement. Nous pensons qu’il faut réorganiser ce pays. Mais entre-temps, la police, les pompiers doivent pouvoir faire leur boulot. C’est clair. Je ne suis pas arrivé ici pour dire « Il faut tout détruire » pour montrer que ça ne fonctionne pas. Je ne fais rien en ce sens. Ce serait d’ailleurs inacceptable.

On va rouvrir le frigo communautaire sous la prochaine législature. Vous aurez des alliés côté francophone ?

On verra. La seule chose que je peux dire, c’est qu’il y a des problèmes dans la sixième réforme et qu’il faut résoudre cela le plus vite possible. Quand j’entends le Conseil d’Etat qui dit que la compétence de l’indexation des loyers, c’est à la fois les Régions et le fédéral, je me dis qu’il y a un problème.

Mais il faudra en parler en fin de législature pour dresser la liste des articles à réviser…

Voilà. A un certain moment, on va préparer la législature d’après.

Vous voulez rempiler avec le MR ?

On travaille très bien avec Charles Michel. Mais si on veut évoluer vers une réforme de l’Etat, il faut deux tiers dans les deux parties du pays. Cela complique les choses. On verra.

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