Les coulisses du Grexit: «La vraie crise, elle va seulement arriver lundi»

L entes et laborieuses ascensions, suspensions dans le vide où le temps paraissait s’éterniser, soudains dévalements de pente à couper le souffle, suivis de nouvelles périodes où l’on ne savait si on avançait, faisait du surplace, ou reculait, suivi d’un nouveau haut, d’un autre bas… Politiquement, émotionnellement et médiatiquement, les cinq mois de négociation entre la Grèce et ses créanciers ont ressemblé à un long parcours de montagnes russes. Pour finir par le spectaculaire déraillement de la semaine passée : convocation du référendum, rupture des négociations, défaut de paiement, et contrôle des capitaux. Tout cela dans un paroxysme d’acrimonie et de frustration parmi les nombreux acteurs impliqués dans cette saga. Mais qui n’est rien à côté de l’abîme de désarroi et de risques matériels dans lesquels a été soudain plongé le peuple grec.

On ne s’était pas attendu à cela début février, lorsque les nouveaux dirigeants grecs, Alexis Tsipras en tête, ont commencé à défiler à Bruxelles et dans les quelques autres capitales qui comptent en Europe. Non qu’on s’était attendu à une partie de plaisir avec Syriza, ce premier parti radical arrivé au pouvoir dans l’Europe démocratique d’après-guerre. Mais même s’il n’appartenait pas à l’establishment politique européen, le nouveau premier ministre grec n’a pas démarré son parcours sans alliés. A commencer par une partie de l’opinion publique européenne, charmée par ce leader juvénile incarnant une profonde remise en question du modèle dominant, où l’austérité n’est jamais loin du libéralisme économique pur et dur.

Tsipras a aussi trouvé des alliés parmi les dirigeants européens, sociaux-démocrates mais pas seulement : Hollande, Schulz, le président du Parlement européen le plus influent qu’on ait connu à ce jour, mais surtout Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne. Celui-ci avait provoqué un éclat de rire retentissant à l’espace VIP du Berlaymont, lorsqu’accueillant Tsipras pour la première fois, sous les crépitements des flashs, il avait pris son invité par la main, tel l’aîné protecteur emmenant son cadet pour une incertaine promenade en forêt. Jamais image n’avait été plus juste. On a entendu des commissaires européens relater les premiers propos positifs de Juncker sur Tsipras, sur le thème « c’est un type avec lequel on peut faire affaire ». Et jusqu’à l’avant-dernière étape, Juncker n’avait eu que des mots de protection et d’encouragement pour son interlocuteur grec, veillant à toujours préserver sa marge de manœuvre politique.

Beaucoup pourtant avaient annoncé que Tsipras et Varoufakis, son ministre des Finances qui s’est mis ses 18 homologues de la zone euro à dos dès sa première apparition, allaient jouer la montre, jusqu’au moment où ils obtiendraient un deal miraculeusement accordé à la dernière minute par la chancelière allemande Angela Merkel. C’est ce qu’avait prédit Wolfgang Schäuble, le grand argentier allemand. Mais aussi Pierre Moscovici : le commissaire européen à l’Economie et aux Finances, qui avait reconnu chez Varoufakis un schéma mental qui lui avait été familier dans sa propre jeunesse trotskiste.

Mais il n’y avait pas lieu de questionner s’il fallait ou non négocier avec des dirigeants légitimement élus, et porteurs de revendications grecques puissamment exprimées dans les urnes. Du reste, certains dirigeants étaient profondément motivés à aider le peuple grec à sortir de l’ornière. Ce fut le cas de Jean-Claude Juncker. Un dirigeant de sa famille politique européenne, pas particulièrement proche de lui, se souvient : « Début 2014, lorsqu’il s’est porté candidat à la présidence de la Commission, il m’avait dit qu’il aimait et connaissait la Grèce, qu’il y avait beaucoup d’amis, et que si quelque chose de mauvais rencontrerait la Grèce, il serait à ses côtés. »

Tout au long des cinq derniers mois, et surtout ces derniers jours, la Commission et son président ont été accusés par les Etats membres d’avoir voulu un accord à tout prix, d’avoir « dilué le “mémorandum” grec de 2012 », puis d’avoir cette semaine encore formulé des propositions à Athènes qui n’avaient pas l’assentiment des capitales.

La complexité des créanciers

Un accord était-il possible ? Et les nombreux acteurs impliqués – 19 Etats et les trois institutions : la Commission européenne, mandatée par les Etats, la Banque centrale européenne et le FMI – étaient-ils mus par la même détermination à y arriver ? A de nombreux moments, le corps de presse européen à Bruxelles qui a suivi la saga jour après jour, en a douté. Mais les différences de points de vue et d’approches des problèmes ont créé une complexité suffisante pour expliquer l’extraordinaire difficulté de la chose.

Les Grecs voulaient la fin de l’austérité, au moins dans ses mesures les plus dures et les plus « récessives », et la restructuration (c.-à-d. la réduction) de leur dette. Les créanciers voulaient d’abord réformer – plutôt créer – un Etat et une administration grecs dignes de ce nom. Nombre d’Etats européens ne voulaient pas parler d’une restructuration de dette, tant pour des raisons électorales intérieures, que pour de raisons tactiques : « Prouvez d’abord que vous réformez, et nous parlerons ensuite de la dette ». Le Fonds monétaire international, qui avec la crise financière a eu pour la première fois à intervenir en Europe, zone économique avancée, y est venu avec ses recettes habituelles de réductions des dépenses, sans tenir compte du fait qu’elle traitait dans une union monétaire. La Banque centrale européenne, censée exclusivement veiller à la stabilité de l’euro, s’est retrouvée la seule à disposer de leviers pour gérer la crise, en arrosant de liquidités le système bancaire grec, et indirectement l’Etat. Et enfin la Commission européenne, à la fois mandatée par les États créanciers mais défenderesse du projet européen, devait tenter de concilier tout ce qui précède…

La dette, quelle dette ?

Quand on leur parle de la dette, thème le plus médiatisé ces derniers jours, les dirigeants européens ou des institutions concernées répondent invariablement que le vrai enjeu est ailleurs. « C’est la crédibilité et la confiance », nous confiait un chef de gouvernement. Et ce n’est pas dû à Syriza : ce problème se posait avec ses prédécesseurs, les partis conservateur Nouvelle démocratie ou socialiste Pasok, qui ont alterné au pouvoir depuis la fin de la dictature des colonels. Il y a quelques jours Sigmar Gabriel, pourtant leader du SPD, le parti social-démocrate allemand, résumait une position unanimement partagée chez les dirigeants européens, dans des termes que l’on entend systématiquement, mais seulement en privé : « L’UE a échoué à régler le problème grec de népotisme, despotisme et corruption, et n’a fait qu’y déverser de l’argent pendant cinq ans. »

« Pourquoi avez-vous passé tant de temps à discuter de taux de TVA, alors que tout le monde sait que la Grèce n’a pas d’administration capable de collecter l’impôt », demandait il y a quelques jours à un négociateur européen Jean Quatremer, le correspondant européen de Libération, et pourfendeur enflammé mais controversé des turpitudes grecques. « 60 à 70 % de nos négociations ont été consacrées aux réformes de l’administration, mais cela n’a jamais fait les grands titres », répondait l’expert. Lequel pointait aussi qu’il n’y a eu qu’un seul mois (mai) de vraies négociations techniques. Avant mai les Grecs ont négocié sur le lieu et le format des négociations – supprimer la « troïka » ! – et en juin, la négociation est passée au niveau politique, la négociation technique n’ayant repris que dans les tout derniers jours avant la rupture.

La négociation

Comment se passaient ces négociations ? Selon l’un des négociateurs européens « nous cherchions à lister des réformes qui convergent à moyen terme à créer un résultat budgétaire positif, mais qui contribuent aussi à la croissance, ou à la dynamisation de l’emploi. Tandis que les Grecs ne voulaient qu’une chose : supprimer les réformes douloureuses. Exemple : ils voulaient relever les cotisations patronales du secteur privé, alors que l’embauche avait repris depuis qu’elles avaient été abaissées en juillet dernier. »

Mais à l’inverse, c’est en cherchant à compenser des mesures sociales voulues par les Grecs, que les experts étrangers avaient trouvé l’idée assez saugrenue d’augmenter la TVA dans l’horeca, donc le tourisme, seul secteur florissant de l’économie hellénique comme chacun sait…

Tsipras et les siens voulaient-ils vraiment d’un accord ? Rétrospectivement, nombre d’interlocuteurs auxquels Le Soir a parlé, qu’ils soient au niveau national ou européen, se posent aujourd’hui la question. Et on a entendu les pires épithètes, y compris dans la bouche de sociaux-démocrates européens gauchistes, sur Tsipras. Certains pensent carrément que l’échec avait été prémédité depuis le début. A l’appui de cette thèse : le démarrage extraordinairement long des vraies négociations par les Grecs, les multiples changements de négociateurs, les retards systématiques dans les envois de documents ou de propositions, les retards voire les non-présentations à des négociations.

Et enfin, cette rupture spectaculaire des négociations bruxelloises le soir même du dernier sommet européen, lorsque le référendum a été décidé par le gouvernement Tsipras à Athènes. « Tous, les Grecs comme nous, étions convaincus que nous étions là pour clôturer la négociation dans la nuit », témoigne un négociateur européen. De là à penser qu’Athènes a rompu parce que la négociation allait réussir : certains, côté créanciers, en sont convaincus. Mais ce n’est pas le cas au dernier étage du Berlaymont, où officie le cabinet de Jean-Claude Juncker. Là, malgré toute la frustration, on met cela sur le compte du manque de professionnalisme et de l’inexpérience des négociations de Tsipras et des siens. Ce qu’ont attesté encore mardi les velléités de dernière minute d’annulation du référendum par Tsipras, lors de dernières heures chaotiques de « post-négociations » avec les Européens qui tentaient encore d’infléchir la position du dirigeant grec…

Et lundi prochain. ?

« Hier je pensais encore que si c’est le «“  oui” qui l’emporte, ça s’arrangera, confiait un dirigeant politique européen en contact quotidien avec des chefs d’Etat ou de gouvernement. Mais je vois maintenant que, “oui” ou “non”, la vraie crise va seulement arriver. Est-ce que les banques grecques pourront rouvrir ? » Vendredi, le secteur bancaire hellénique signalait que les distributeurs de billets pourraient être à sec lundi. Et le rester, si la Banque centrale européenne ne rouvre pas le robinet des liquidités d’urgence. Mais quelle base aura-t-elle pour le faire, si le contexte politique n’offre pas de perspective rapide d’une relance de l’aide des créanciers ?

« Même si c’est “oui”, il faudra tout recommencer à zéro, négocier un nouveau programme de sauvetage. Or plusieurs pays membres ne voteront jamais de troisième programme : ils en ont assez. Parce qu’il n’y a pas d’Etat en Grèce… A la différence de tous les autres pays dits de la périphérie, et qui ont fait leur boulot. » Un troisième plan qui, chacun le sait, et le FMI l’a exposé dans un rapport publié anticipativement jeudi – les Européens ont tenté en vain d’en bloquer la sortie ! – nécessitera non pas 30 mais 50 milliards d’euros, une annulation de dette, et au moins trois ans de surveillance de la Grèce. Sinon plus. Et les Grecs en voudront-ils, qui envisagent de voter « non » à la conclusion du programme précédent ?

« Avec Tsipras et Varoufakis, beaucoup de députés de mon parti ne voteront jamais en faveur d’un troisième programme, nous prévenait un responsable du parti démocrate-chrétien allemand. Et en cas de “non”, on sera prêt à de l’aide humanitaire. Mais pas plus. » Tout le monde n’est cependant pas si pessimiste. Un autre responsable politique européen expliquait que « si Tsipras signe rapidement un papier, tout le monde sera ravi d’éviter le chaos ».

A la Commission européenne, à bonne source, on affichait la foi du charbonnier. « On fera encore un effort de créativité, pour trouver une solution transitoire ». Question de sauver la Grèce de l’effondrement. Et de relâcher la pression, avant qu’il ne faille reparler du troisième plan inévitable. Mais, comme le rappelait encore Jean-Claude Juncker vendredi : « Un non rendra la solution beaucoup plus difficile à trouver. »