Thibaut Courtois: «Je suis très fier et très heureux d’être Belge»

Comment Thibaut Courtois gère-t-il son incroyable carrière, en restant tranquille et accessible ? Confessions d’une antistar. Entretien

Temps de lecture: 15 min

Thibaut Courtois n’est pas seulement l’un des deux meilleurs gardiens de but du monde, il est aussi l’un des hommes les plus connus de la planète. Sa compagne le concède : sa très grande taille (1,99 m) l’empêche de passer inaperçu pour faire du shopping chez Harrods à Londres ou manger des tapas Place d’Espagne à Madrid. Pas davantage d’escapade en Indonésie : il y compte le plus grand nombre de fans sur Facebook. On ne peut donc qu’être épaté par la simplicité et la disponibilité avec laquelle le jeune prodige belge nous reçoit chez lui, dans la banlieue chic de Madrid. D’autant qu’il est, depuis quatre semaines, le papa d’une petite Adriana qui ne quittera pas ses bras durant l’heure et demie d’interview. Il est à 23 ans champion de Belgique (Genk), d’Espagne (Atletico), d’Angleterre (Chelsea) et finaliste de la Champion’s League. D’où lui vient son incroyable force tranquille ? A quoi doit-il la sagesse avec laquelle il construit une carrière d’antistar au royaume des stars ?

Vous avez gardé une maison à Madrid, au cas où le Real ferait appel à vous ?

(Il rit) J’ai passé trois ans à l’Atlético , j’aime beaucoup la vie ici en Espagne. Dès les premières années, j’ai été bien intégré, je me sens à moitié espagnol. C’était plus facile aussi d’être ici pour la naissance du bébé. Ce n’est pas exclu que je vive ici dans quelques années ou après ma carrière.

Vous êtes un très jeune papa.

Ma compagne et moi aimons beaucoup les enfants et j’avais envie d’être père jeune. Et puis c’est super que tes enfants te voient jouer sur un terrain, gagner quelque chose et qu’ils puissent fêter cela avec toi. Je l’ai vécu avec mon père : j’aimais beaucoup aller voir ses matchs de volley ou de beach-volley. Je suis très heureux d’être père.

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Votre programme pour les prochaines semaines ?

Je suis en congé jusqu’au 14 juillet, puis je pars à Montréal et aux États-Unis avec Chelsea. On va jouer à New York, à Washington et à Charlotte. Ma femme me rejoindra à Londres avec Adriana. Le premier match du championnat est le 8 août.

Vous suivez l’actualité ces derniers jours, entre la Tunisie et la Grèce ?

J’essaye. Mon frère est à Djerba et nous a dit qu’il y avait désormais la police sur la plage. Ce qui se passe dans le monde est grave. La Grèce fait penser à l’Espagne, quand il y avait la crise. Les gens ici ont fait des efforts et même dans la crise, il faut essayer de faire des choses pour améliorer la situation. J’ai cru comprendre que les Grecs ont du mal à faire ces efforts. Une crise en Europe peut faire beaucoup de tort aux gens, et pas seulement en Grèce. J’espère que cela ne se produira pas.

La Belgique, vous la voyez comment ?

C’est toujours mon pays. Je l’aime beaucoup, c’est un pays très agréable. Les Belges savent qu’ils vivent bien, mais je pense qu’ils aiment aussi se plaindre. On doit se rendre compte de notre chance, quand on voit la situation dans d’autres pays. Je suis très heureux et très fier d’être belge. On a parfois des problèmes politiques mais en général, ça marche bien.

Votre papa est francophone, votre maman néerlandophone : vous avez vécu différemment à la maison les problèmes communautaires ?

Pas vraiment. Mon père vient de Liège (Esneux), mais j’ai toujours habité à Bilzen au Limbourg. Je suis peut-être un peu plus flamand que francophone et je parle mieux le néerlandais que le français. Mais dans notre famille, on ne parle pas vraiment des enjeux communautaires : mon père parle parfaitement néerlandais et ma mère le français. Chez nous, c’était un très bon mélange. On savait qu’il y avait des soucis communautaires mais ce sont des choses qui se décident au niveau politique. On se dispute parce qu’il y a de l’argent qui va de là à là, et que certains pensent que ce n’est pas convenable. Mais entre les gens, je ne sens pas de problème.

Et entre les Diables ?

C’est sûr, quand on est à table, les francophones sont un peu plus entre eux, et les Flamands aussi. Mais après on se mélange, tout le monde est ami, parle français et néerlandais. On ne sent rien de tout cela. En plus, il y a beaucoup de gens d’origines différentes dans l’équipe.

Les Diables ont rassemblé les Belges ?

Je crois que de grandes prestations sportives peuvent unir un pays. Avec le foot l’an dernier, il y avait des grands écrans pour voir les matchs, c’était vraiment chouette. En 2002, j’avais 10 ans, je regardais le match à la télé et je mettais le drapeau à la fenêtre. L’an dernier, on voyait que le Sportpaleis d’Anvers était plein, c’était incroyable. Tu voudrais te couper en deux : une partie pour jouer le match et l’autre pour être là et voir comment cela se passe. C’était une grande fête. On espère se qualifier pour l’Euro et que le pays puisse vivre la même chose dans un an.

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Qu’est-ce qui fait votre force tranquille ?

D’abord, l’éducation de mes parents. Les deux viennent du volley, c’est là qu’ils se sont rencontrés. Je trouve que les joueurs de volley ont les pieds sur terre. Ils sont aussi très respectueux : même si tu es fort, tu dois être calme et humble. Quand j’étais jeune, j’ai toujours vu cela. Au point que les entraîneurs croyaient que je n’avais pas la vocation. Je jouais bien mais ils pensaient que je ne donnais pas tout et que je pouvais être plus ambitieux. Quand j’avais 13 ans à l’école (en foot-études), j’avais un entraîneur qui était aussi celui de l’équipe nationale des jeunes et qui ne me prenait jamais en compte. Je n’étais jamais appelé dans l’équipe et à l’école, si je faisais un mauvais truc, il me tombait dessus, jamais sur les autres. C’est là que ma mentalité a changé. Je suis devenu plus fort et j’ai dit : « Cela suffit, les gens vont arrêter de se moquer de moi. Je suis quelqu’un de fort, je dois travailler avec une mentalité forte dans la tête ». Et j’ai développé cela. C’est cela qui explique qu’à 18 ans, quand je suis devenu champion avec Genk, je suis toujours resté très calme. Même si je fais une erreur, je continue à bien jouer. Je me suis dit que si je voulais arriver quelque part, c’était moi qui devais m’en charger. Et puis, quand j’ai eu 16 ans, j’ai commencé à grandir, j’avais presque ma bonne taille, et tout est allé mieux.

Vos parents étaient durs ?

Mon père était exigeant pour l’école et le foot. Même quand j’avais joué un bon match, il voulait que je sache que telle chose devait être améliorée. Et quand je voulais sortir avec mes amis, c’était non, car j’avais un match le lendemain. Mais c’est bien. Si tes parents trouvent que tout est bon et n’exigent rien, cela ne va pas t’aider. Maintenant que j’ai un bébé, je peux comprendre que papa voulait juste le meilleur pour moi.

Guy Martens, l’entraîneur des gardiens, fut une personne clé ?

Avec lui, j’ai fait un pas en avant. C’est un très bon entraîneur, il m’a beaucoup appris, aussi mentalement. Après l’année où j’ai joué ce fameux match à 16 ans avec Genk, j’ai eu un moment où au foot comme à l’école, ce n’était pas terrible. Je m’étais laissé entraîner par un joueur qui me tirait vers le bas : tout était négatif. Guy Martens m’a dit : « Ce n’est pas bon d’être négatif. Tu as trop de talents pour le gaspiller avec un autre joueur qui quittera le club l’été. » Il m’a bien aidé. Il a été très déterminant pour moi.

Et puis, c’est Vercauteren, Simeone ou Mourinho ?

Vercauteren naturellement. C’est lui qui m’a mis dans le but à Genk et qui m’y a laissé, quand le premier gardien a pu jouer de nouveau. C’est chouette qu’un entraîneur donne comme cela sa confiance à un gars de 18 ans. J’étais très heureux. Je dois le remercier pour la confiance qu’il m’a accordée, si jeune. Avec Simeone, l’entraîneur de l’Atlético, on a gagné beaucoup de titres. Je l’aimais beaucoup comme personne, Il est très droit, très clair, patient. Nous avions vraiment une bonne relation et il avait une grande confiance en moi. Il me demandait à l’entraînement : « Thibaut, qu’est-ce que tu penses de telle tactique ou de telle idée ? » C’était très chouette. Quand on a joué les finales, il savait nous motiver : « Regarde comme tu as joué, comme tu es fort, tu vas jouer un bon match. » Cela a vraiment aidé notre équipe. Certains joueurs de l’Atletico n’étaient peut-être pas au top du talent et des techniques, mais Simeone les a portés vers un plus haut niveau. Vercauteren et lui, ce sont les clés.

Et Mourinho ?

Je ne peux pas en dire grand-chose car cela fait seulement un an que je suis avec lui. Il est différent de Simeone, c’est clair, peut-être un peu plus dur.

Vous auriez été trop tendre si vous étiez passé directement de Vercauteren à Mourinho ?

Bien sûr. Aujourd’hui, comme j’ai déjà fait beaucoup de choses dans le foot, que je suis une personnalité un peu importante (il sourit), c’est plus facile d’avoir un entraîneur avec une forte personnalité. Je le respecte mais lui aussi me respecte pour ce que j’ai fait. On a gagné le titre avec lui, ce sont des choses qui lient. Mais il peut parfois être très dur et, comme jeune, tu peux ne pas le supporter. Il y a eu des cas. C’est juste parce qu’il veut le meilleur pour l’équipe mais il y a des jeunes qui n’aiment pas cela. Moi, je suis aussi quelqu’un et j’ai le droit de donner mon avis. Quand j’étais plus jeune, j’étais vraiment très timide mais, maintenant, je sens que je suis une personnalité et que dans le vestiaire je peux dire quelque chose. Je sens que je pèse car les gens me regardent et disent « ok, tu as raison ».

Comment sent-on qu’on est important ? Par l’argent associé à son nom ?

Non. C’est par ce que tu as donné à l’équipe, ce que tu as fait gagner. Là ils vont t’admirer et t’écouter plus. Avec les Diables, lors des matchs de qualification pour la Coupe du monde, j’ai fait des arrêts clé et ça marque. En dehors du terrain aussi, si on t’écoute, c’est grâce à ce que tu as fait dans le foot. Pas parce que tu vaux 5 ou 10 millions.

«Une belle maison, c’est tout»

Quand vous êtes dans le goal, on se sent en sécurité. Vous êtes une force tranquille ?

Je garde cette qualité aussi avec le bébé. Parfois si Adriana pleure beaucoup, ma femme me la confie. Si tu es nerveux, tu le transmets aux autres. Quand j’avais 18 ans et que je jouais à Genk, ma tranquillité rassurait les défenseurs. Je suis tranquille aussi dans la vie. J’ai acheté une belle maison, j’ai une belle voiture, mais c’est un peu tout. J’ai investi dans des bâtiments pour dépenser l’argent d’une bonne manière, je ne le jette pas. Je suis très content que mon papa, qui connaît très bien la finance, s’occupe de mes affaires. C’est rassurant. J’ai connu des footballeurs qui consultent un conseiller financier qui leur dit de tout placer aux îles Caïman, et puis ils perdent tout.

Vous êtes l’antistar ?

Il y a d’autres footballeurs qui ont un autre mode de vie, plus stars sur le terrain et à côté du foot. Ils aiment mettre leur maison et leur voiture sur Instagram et Twitter. Ce n’est pas mon genre de mettre ma voiture en ligne pour dire « regardez quelle super voiture je me suis achetée ». Ce sont des choses que mes parents m’ont inculquées.

Ils font quoi vos parents ?

Maman est physiothérapeute. Papa était directeur financier d’un garage Ford, aujourd’hui il s’occupe de mon « extra-sportif » et de mes placements immobiliers. Il est aussi directeur technique du club de Volley-Ball de Maaseik. A 48 ans, il ne sait pas s’arrêter. C’est un perfectionniste, cela m’a bien aidé. Je pense que je vais être comme lui avec ma fille.

Votre maman n’a pas eu peur du monde du foot ?

Peut-être au début car on entend beaucoup de choses. Mais elle sait comment je suis. Plus tu montes dans le monde du foot, plus les gens, et le vestiaire, sont bien. Les Messi, Neymar, etc., on pense que ce sont des gens fiers mais quand on les connaît, c’est tout l’inverse. Dans le vestiaire de Chelsea, avec Drogba et compagnie, je suis avec des gens normaux.

Des personnalités vous inspirent ?

J’ai beaucoup aimé Federer et Djokovic. J’admire aussi beaucoup le cyclo-crossman, Sven Nys. A 38 ans, il est encore top professionnel, il fait tout pour le sport et c’est très joli. Dans la vie normale, certaines personnes font juste leur travail sans plus, c’est dommage.

Des icônes en dehors du sport ?

Pas vraiment. Je regardais bien sûr le monde politique mais il n’y avait personne dont je pouvais dire que ses paroles, ou sa personne, m’inspiraient. Il y a beaucoup d’hommes politiques qui disent des choses sur la Belgique ou sur l’éducation que je partage, mais ensuite je ne trouve pas correct ce qu’ils disent sur les immigrés. J’ai été à l’école à Genk, il y avait beaucoup d’Italiens, de Turcs, d’Arméniens, de Kosovars, de Marocains. J’ai toujours été avec eux. Bien sûr, il y a les problèmes de migrants qui arrivent sur des bateaux en Italie et en Espagne parfois. On doit trouver une solution mais ce n’est pas facile. La Belgique, je trouve, fait déjà beaucoup de choses, qui n’existent pas dans les autres pays.

L’intégration est possible ?

Oui, car j’ai connu des familles d’Arménie et du Kosovo où tout le monde parlait néerlandais. J’ai entendu qu’on en avait renvoyé certains dans leur pays, alors que le fils était à l’école et que les parents travaillaient : c’est dommage. Si les immigrés veulent faire un effort quand ils arrivent en Belgique pour travailler et apprendre les langues, je ne vois pas de souci. On a besoin de main-d’œuvre.

Le football, c’était votre rêve absolu ?

J’ai commencé quand j’avais quatre ans et demi, je faisais aussi du basket et du volley. J’ai choisi le foot en allant à Genk à huit ans. Tu rêves évidemment d’être un joueur professionnel en Belgique. Mais je pensais être prof de gym ou quelque chose du genre. Même quand j’avais 17 ans, je ne pensais pas que je pourrais faire carrière dans le foot. Je ne pouvais pas penser jouer comme je l’ai fait avec l’Atlético en 2013-2014, la finale de la Ligue des Champions, gagner le titre contre Barcelone, gagner la Coupe contre le Real Madrid et jouer à la Coupe du monde. C’étaient de purs rêves, devenus réalité.

Vraiment gaie la vie d’un grand sportif ?

La vie est jolie car tu as l’argent pour acheter une belle maison, pour voyager. Mais il ne faut pas oublier tous les sacrifices faits pour arriver là. Quand j’étais jeune, jamais sortir, pas d’alcool. Aujourd’hui encore. Etre connu a des avantages et je n’ai pas de problème à faire des photos avec des enfants, mais pas quand tu manges et que 50 personnes te prennent en photo, parfois c’est dommage. Evidemment, les sportifs importants ont aussi un mot à dire dans le monde. Sur facebook j’ai 5 millions d’amis, sur twitter un million. Si je dis quelque chose cela peut avoir un impact. Comme quand Vincent a dit « la Belgique est à tous », un peu pour rire et qu’après il y a eu tout un buzz.

Le futur, c’est quoi ? Le Real ?

(Il rit) Non, je ne sais pas. J’ai encore quatre ans de contrat avec Chelsea en théorie et puis on verra. La suite dépend de ma condition physique. D’un côté j’aime cela, mais j’ai commencé comme pro à 16 ans et cela fera 22 ans de cette vie, avec parfois quatre semaines sans voir ta famille, c’est un peu dur. Peut-être qu’en fin de carrière, je voudrai vivre à Los Angeles ou dans les Emirats. Ou que j’en aurai marre du foot et que j’ouvrirai un magasin. Je pourrais aussi être un manager et donner des conseils aux jeunes joueurs. Cela peut être bien aussi.

Union belge : « Les dirigeants doivent tout mettre au clair »

L’image de l’Union belge nuit aux Diables rouges. L’entraîneur adjoint dépensait visiblement beaucoup en déplacements…

C’est un peu difficile d’émettre un avis là-dessus, ce sont mes chefs. Mais ces choses se passent partout, aussi à la Fifa. C’est à eux de mettre les choses en ordre et au clair. On a reçu beaucoup d’argent mais on ne doit pas le dépenser si facilement et si vite. Ce sont les affaires de la direction de la Fédération, mais quand je joue les matches, j’espère juste qu’ils me payent correctement. Ils ont réélu M. De Keersmaecker pour deux ans, c’est à eux de chercher des solutions.

Le nouveau stade est nécessaire ?

Si la Belgique veut continuer à être importante, elle a besoin d’un nouveau stade. Le Roi Baudouin est un peu vieux et avec la piste, ce n’est pas idéal. C’est dommage pour le Mémorial Van Damme car un meeting d’athlétisme qui amène Usain Bolt, c’est bon pour la Belgique. Mais le Mémorial, c’est seulement une fois par an, alors que si on a de bons stades, la qualité de la compétition belge va s’améliorer et amener de l’argent.

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Wilmots, l’homme de la situation ?

En Belgique, on porte trop rapidement au pinacle et puis, pour rien, on détruit très vite. Comment peut-on détruire quelqu’un qui a fait tant de choses ? C’est un peu ce qui s’est passé avec Wilmots. Avant et après le match contre le pays de Galle, on ne parlait que de Schalke, ce n’est pas bien.

Et avec Vincent Kompany ?

Une mauvaise saison et la critique devient forte, il ne le mérite pas. La presse doit aussi aider le foot, elle peut critiquer mais en étant correcte. On a trop vanté notre prestation contre la France, et quand on a mal joué contre le pays de Galles, on a été trop critiqués.

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