Grèce: gare à l’orgueil, gare à la vengeance

On n’aurait jamais dû en arriver là. Et qu’on arrête de pointer du doigt Alexis Tsipras et de débattre à perte de vue pour savoir si cet homme est un trotskyste criminel ou le Robin des bois du pauvre.

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On l’a écrit : le Premier ministre grec s’est méconduit ces derniers jours, en décrétant un référendum au milieu d’une négociation, en étant prêt à un compromis au moment où celui-ci n’avait plus aucune chance d’être ratifié, en sollicitant une prise de pouls populaire qu’on serait bien en peine de décoder. Est-il sincère ? Veut-il défendre l’honneur des Européens ? S’est-il moqué du monde ? Etait-il juste là, comme le soutiennent nombre de dirigeants européens aujourd’hui, pour ne jamais signer d’accord et conduire au chaos ? Osons le dire, ce débat-là, mené avec une sorte d’enthousiasme morbide ces derniers jours, fatigue. Car cette question n’est pas centrale dans la crise qui nous occupe. Ceux qui continuent d’en discuter, tentent en fait de dissimuler le vrai cœur du problème.

L’Europe prise au piège

Celui-ci n’est pas la Grèce, mais l’Europe elle-même, prise au piège ce dimanche parce que depuis des années, et de façon de plus en plus bornée ces derniers mois, elle n’a pas pu/voulu compléter sa construction, en ajoutant un pan politique au pan monétaro-économique de ses débuts, parce qu’elle n’a pas voulu donner à sa gouvernance sa dimension fédéraliste, se laissant dès lors engloutir par le conflit des intérêts nationaux, parce qu’elle n’a pas pu apporter une réponse visionnaire et solidaire aux enjeux de la croissance et de la dette.

Vous l’avez constaté : alors que l’Europe vit sa crise existentielle la plus grave, c’est à une cacophonie des porteurs de ce projet, qu’on assiste. La France, l’Allemagne, le président de la Commission, le président du Parlement, le président du Conseil etc., courent comme des poules sans tête, depuis l’annonce de ce référendum.

Or ici, contrairement à 2008, celui qui fait trembler l’édifice n’est pas extérieur – un krach immobilier, suivi d’un effondrement bancaire –, mais intérieur. Tsipras n’en est pas la cause, mais la conséquence, une sorte de dégât collatéral. Mépriser le dirigeant grec ne sert à rien, et n’est en fait qu’un autre signe de l’aveuglement des élites européennes : Tsipras parle à l’âme d’une partie des peuples européens, à leur colère, à leur envie d’autre chose. Le faire taire ne tarira pas la source de ce désenchantement. Le penser serait une très grave erreur.

« Une institution qui n’est pas capable de résoudre un problème aussi petit que la Grèce, ne pourra en résoudre de plus gros », c’est Romano Prodi, ex-président italien de la Commission, qui faisait vendredi à La Repubblica, cette déclaration.

La suite fait froid dans le dos : « Je voudrais bien voir Merkel, Juncker et Lagarde prendre la responsabilité de lâcher la Grèce hors de l’Europe. Certes, l’irrationalité de l’histoire est toujours une possibilité. La Première Guerre mondiale aussi est née d’un petit incident. Mais je veux espérer qu’Athènes n’est pas notre Sarajevo. »

Trois objectifs

Que le « oui » ou le « non » l’emporte, c’est aux dirigeants de ce projet européen qu’il faut en appeler. Pour les conjurer de ne pas gérer la suite de ce référendum qu’ils honnissent, avec d’abord, le souci de la vengeance face à ce dirigeant d’un petit pays qui a osé leur faire ce bras d’honneur.

Que les Grecs votent « oui » ou « non » à ce référendum, la défaite est déjà là pour des dirigeants européens qui doivent désormais avoir en tête trois objectifs : empêcher un basculement géopolitique aux portes d’une Europe confrontée à l’Ukraine, au défi terroriste et à la crise migratoire, éviter l’effondrement de la référence morale et solidaire du projet européen auprès d’une grande partie de ses citoyens et en profiter pour faire un pas en avant à la construction européenne.

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C’est la tentation de l’orgueil qu’il va falloir gérer lundi, en même temps qu’il faudra résister à la panique face à l’inconnu qui à l’évidence est au programme. On n’a pas eu les hommes et les femmes pour empêcher cette crise ubuesque. Ce sont les mêmes qui vont devoir se montrer à la hauteur après dimanche. Leur responsabilité est lourdement engagée aux yeux de l’histoire.