La guerre économique met Donetsk sous pression

Le gouvernement de Petro Porochenko a décidé d’isoler le régime séparatiste, afin de retourner les populations de Donetsk et de Lougansk contre leurs nouveaux maîtres.

Temps de lecture: 4 min

Ce lundi, aucun soldat ukrainien n’a été tué au front, une journée d’exception dans un début d’été brûlant où les deux camps, séparatiste et loyaliste, ont ramené leurs armes lourdes sur le front, suite à la bataille de Mariinka, le 3 juin, qui a fait plusieurs dizaines de morts. Une accalmie pourrait se dessiner, si elle ne masquait pas un autre front, tout aussi sensible, celui de la guerre économique entre Kiev et la République populaire de Donetsk (DNR).

Il y a quelques jours, Pavlo Zhebrinsky, nouveau gouverneur (pro-Kiev) de la région de Donetsk, se rendait à Avdiivka, 35.000 habitants, cité industrielle au nord de Donetsk, où 41 civils ont été tués depuis le début de l’année dans les bombardements séparatistes. « Si l’autre camp ne respecte pas les accords de Minsk, nous allons instaurer un blocus temporaire de la zone séparatiste, et envisager de rétablir le contrôle ukrainien sur toute la région de Donetsk, par la force s’il le faut », déclare-t-il, dans une posture martiale.

Deux voies d’accès à Donetsk

Dans les faits, la tentative de retourner la population en coupant les vivres existe déjà. Il n’y a plus que deux voies d’accès pour rentrer et sortir de Donetsk, notamment celle du nord, entre Artemivsk, sous contrôle loyaliste, et Horlivka, sous contrôle pro-russe. Tous les jours, plusieurs centaines de véhicules s’agglutinent sur la route qui mène à Donetsk.

La tension et le ressentiment envers Kiev, jugé responsable de la situation, sont à leur zénith. « C’est un cauchemar, je voudrais téléphoner à l’ONU, pour qu’ils sachent comment le gouvernement traite son peuple », crie Olga. Elle n’a pourtant aucune sympathie envers les séparatistes, qui lui font peur. « Je ne suis pas en colère contre les Ukrainiens, je suis encore ukrainienne », sanglote-t-elle.

Alexander, le chef du poste de douane, a du mal à justifier les nouvelles mesures. « Les bus sont interdits de circulation pour empêcher les transferts d’armes et de narcotiques », avance-t-il. « Les véhicules de transports de marchandises sont autorisés, mais pas ici, à Lysychansk et à Kourakhove », poursuit-il. Mais ces check-points sont fermés, lui rétorque-t-on. « Oui, ils sont fermés, mais bon, les gens… », s’embourbe-t-il. En réalité, aucun camion ne passe. Sauf que…

La corruption s’est installée

La corruption s’est déjà glissée dans les interstices du système. Les civils qui n’ont pas encore le « propusk », le laissez-passer inter-zones, glissent des billets de 100 hryvna (4 euros) à des soldats moins regardants. « L’hiver dernier, pour faire passer un camion de marchandises en DNR, ça coûtait 2 hryvna par kilo (8 centimes d’euro), maintenant c’est 12 hryvna (50 centimes) par kilo, qui se répartissent entre plusieurs mains », explique Sacha, chauffeur à Artiomovsk, qui s’est lancé dans ce business. D’après lui, tout le monde prend sa part, les soldats, les antennes des services fiscaux, la douane, mais aussi les services de renseignement (SBU). « Ça coûte entre 150.000 et 200.000 hryvna (entre 6.000 et 8.000 euros) pour faire passer un camion de 20 tonnes, et encore, il n’y a aucune garantie que le camion passe », confirmera plus tard Pavel, transporteur à Donetsk.

L’Ukraine perd des marchés, mais aussi le cœur des hommes, tandis que mécaniquement le Donbass se tourne vers la Russie, seule voie d’approvisionnement en denrées de base ou médicaments. A Donetsk, la ministre de l’Economie de la DNR, Evgeniya Samokhina, annonce avec un aplomb digne de la Pravda des « perspectives de croissance importantes » pour sa jeune république… Mais elle confirme que les effets du blocus se font déjà sentir. « La conséquence de cette corruption, c’est que les prix augmentent ici : dans deux ou trois semaines, nous aurons des prix aussi élevés qu’en Russie. » Dans le centre de la ville, une chaîne de supermarchés a été nationalisée sous le nom de « Premier supermarché de la République ». « Je ne reçois plus de produits d’Ukraine et les prix ont été multipliés au moins par deux », explique la responsable d’un des magasins du centre.

Les prix explosent

Sur les marchés, le prix des légumes a parfois triplé ou quadruplé. Les voitures circulent encore, en nombre, mais la pénurie d’essence menace, dans quelques stations le rationnement est en place, 10 litres par personne, pas plus, et un marché noir se met en place. « Nous, on a fermé le 20 mai, il n’y a plus d’essence dans toute la ville ; j’attends que des citernes hypothétiques arrivent. Je ne fais qu’attendre », explique Lena, caissière d’une station Parallel, réseau de l’oligarque Rinat Akhmetov qui a été nationalisé sous le nom de « Compagnie d’Etat des énergies de la République ».

« A l’époque soviétique, nous avions le même niveau de vie qu’à Moscou, on vivait bien, on n’avait pas de crédit, et l’Etat nous donnait notre logement », rêve tout haut Nadezhda, habitante du quartier de Petrovka, à 4 km de la ligne de front. La retraitée est certaine que le blocus ne fera pas revenir Donetsk en Ukraine, pays qu’elle espère pourtant revoir un jour. Son mari, Igor, ancien mineur, défie, lui, Porochenko, en mimant une décharge de kalachnikov. Après, le vieux couple ne compte que sur son potager pour survivre...

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
Sur le même sujet La UneLe fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une