Les habitants de Forest se lancent dans le domptage de l’eau

Il suffit d’aller faire un tour derrière le Wiels, le centre d’art contemporain de l’avenue Van Volxem, pour s’en souvenir : le bas de Bruxelles, son cœur historique, a été bâti sur des terres marécageuses, où l’eau partout affleurait. Et à l’arrière de l’ancienne brasserie, on le comprend vite. Sur ce vaste terrain vague qui appartient à une société immobilière, en effet, lors de travaux effectués il y a quelques années, les pelleteuses atteignirent par accident la nappe phréatique qui affleurait. Elles y firent naître un lac, qu’on peut contempler aujourd’hui derrière les grillages de protection qui y ont été installés.

Le phénomène, rapidement, a emballé les riverains : il s’agit d’un marais « en plein dynamisme », a constaté le phytogéographe Léon Meganck. On y observe une végétation nouvelle (l’iris, jaune, le roseau commun, le cirse des marais, la canche cespiteuse ou encore le jonc épars, parmi d’autres) et une faune étonnante (la poule d’eau, la foulque macroule, le héron cendré, l’ouette d’Egypte ou la bernache du Canada notamment) qui font le bonheur du comité «Quartier durable Wiels». Un comité qui compte aujourd’hui plus de 1.200 adhérents sur sa page Facebook.

Une autre preuve de l’omniprésence de l’eau dans cette vallée bruxelloise ? Allons quelques centaines de mètres plus loin, au beau milieu de grands hangars industriels, là où la rue Bollinckx surplombe une jolie Senne à ciel ouvert qui s’écoule lentement vers le Canal. Ou encore sur ce large terrain verdoyant de la rue du Delta, où des bouquets de roseaux surmontent une végétation abondante. « Il y a là une source », montre émerveillé Jean-Claude Englebert (Ecolo), l’échevin de l’Environnement de Forest, en écartant de hautes herbes. C’est lui qui, en compagnie de la députée bruxelloise Evelyne Huytebroeck (Ecolo également), qui vit dans le quartier, nous a emmenés faire un tour dans le bas de sa commune, à un jet de pierre de l’usine Audi.

Il fallait, en effet, commencer par cette promenade pour comprendre que Bruxelles, parfois appelée « la ville aux sept collines », s’est comme toutes les cités humaines développée « en matant la nature » plutôt qu’en l’apprivoisant, observe Jean-Claude Englebert. Et de nature il est bien question puisque, sillonné de cours d’eau, le territoire de la capitale se découpe également en bassins de rivières, qui déterminent les chemins de l’eau. Ce qu’on appelle des bassins-versants. Et puisqu’au creux de ces vallées vivent des habitants, ceux-ci pâtissent parfois durement des crues, notamment « des grosses pluies dites décennales, que le réchauffement climatique tend à multiplier », précise Evelyne Huytebroeck. Inondations, caves détruites… « En 2006 et 2007, les gens d’ici manifestaient en tenue de plongée », se souvient Jean-Claude Englebert.

Et il n’y a pas que ces désagréments, dont la Région a commencé à protéger ses habitants en multipliant les bassins d’orage. Le traitement des eaux usées, bien heureusement imposé par l’Europe, coûte très cher. « C’est un des plus gros budgets régionaux », souligne Evelyne Huytebroeck. Alors, lorsque les eaux de pluie, qui alimentent les rivières, finissent à l’égout où elles se mêlent aux eaux usées, cela fait d’autant plus de volume à traiter inutilement. Un énorme gaspillage.

Raison pour laquelle, lorsqu’elle était ministre bruxelloise de l’Environnement, Evelyne Huytebroeck a lancé, en 2009, les « états généraux de l’eau ». L’idée, alors, était de réfléchir à une appréhension globale de la problématique. « Les gros acteurs du secteur – Vivaqua, Hydrobru, la SBGE, Veolia, Bruxelles Environnement et les communes – travaillaient très peu ensemble », se souvient Jean-Claude Englebert. Il fallait donc les inciter à réfléchir à un plan d’ensemble.

Les états généraux de l’eau sont devenus une ASBL, laquelle s’efforce d’imprimer à la Région une nouvelle dynamique dans la gestion de l’eau. « Et Forest est la première commune à s’inscrire dans cette dynamique, se réjouit Jean-Claude Englebert. J’ai exécuté la danse des sept voiles pour y parvenir. » Depuis plus d’un an, en effet, comités de quartier, simples particuliers, associations et commune ont multiplié les réunions pour développer ensemble un projet pilote de « bassin-versant solidaire ». Et celui-ci a été officiellement porté sur les fonts baptismaux en juin dernier.

Maillage bleu

Dans la cuisine d’Evelyne Huytebroeck, Jean-Claude Englebert déploie sur la table une grande carte de la commune pour expliquer le concept. « Il s’agissait de trouver des façons d’agir sur le versant forestois pour retenir naturellement l’eau et empêcher qu’elle se déverse en aval, note l’échevin. Il s’agissait aussi de laisser l’eau suivre son cours naturel pour qu’elle rejoigne les rivières. » « Ce qu’on appelle le maillage bleu », observe Evelyne Huytebroeck.

Parsemée de cercles bleus ou rouges, de zones hachurées de rouge, de parcours fléchés rouges ou bleus, de points oranges, la carte constitue une synthèse des « propositions citoyennes » pour activer le versant solidaire de Forest, depuis le point culminant de l’Altitude Cent jusqu’aux voies de chemin de fer.

En rouge, les points à problèmes : inondations dans les quartiers Naufragés ou Orban, ruissellements au bas du parc Duden, etc. En orange, les zones d’opportunités, ou des aménagements pourraient contribuer à la retenue des eaux. Et en bleu les dizaines de propositions citoyennes. Il est question d’aménagements de noues au bas du parc de Forest, de créer un étang au parc Brel, de créer une pépinière aquatique au Bempt, de créer des toitures vertes partout où cela est possible (sur l’immeuble de Forest national, par exemple), d’inciter les particuliers à construire des citernes, de créer une rivière urbaine à côté de l’usine Audi… la carte explose de projets tel un feu d’artifices.

Sur le terrain de la rue Delta, un vaste projet immobilier est à l’étude. « Les promoteurs ont accepté d’intégrer la problématique de l’eau dans la conception de leur projet », se réjouit Jean-Claude Englebert. C’est aussi un premier pas.