Les visites à domicile des médecins en chute libre

Une visite sur quatre a disparu en dix ans seulement. La faute au trafic urbain… mais surtout au manque de médecins.

Journaliste au service Société Temps de lecture: 5 min

Des chiffres impressionnants : alors qu’en 2005, les généralistes avaient effectué 16,4 millions de visites à domicile, ce chiffre a dégringolé à 12,3 millions l’année dernière, une évolution qui s’accélère, selon les chiffres de l’Inami dévoilés vendredi par le Journal du médecin. En dix ans seulement, c’est un quart des visites qui a ainsi disparu. Dans le même temps, il est vrai que les médecins ont reçu davantage leurs patients au cabinet médical, puisque les consultations ont culminé à plus de 28 millions en 2014, soit 17 % d’augmentation en dix ans. Un signe des temps qui montre que les généralistes sont moins disponibles. Certains le voient comme le signe d’une pénurie, le patient peinant à trouver un généraliste à proximité de chez lui, finissant par se tourner vers les urgences des hôpitaux. Les chiffres livrés par l’Inami semblent confirmer cette crainte : en cinq ans seulement, les urgences ont augmenté leurs dépenses de 40 %. Entre 2013 et 2014, les dépenses ont bondi de 6 %, une croissance insoutenable alors que le budget de la Sécu ne devrait croître que de 1,5 % en 2015. Et l’on sait que les urgentistes appellent régulièrement à l’aide contre un recours inadéquat à leurs services, ce qui peut engendrer des heures de files. « La plupart des patients s’y rendent sans lettre d’envoi d’un généraliste. Idéalement, la première ligne devrait écrémer ces volumes, permettant de ne pas engorger les urgences avec des cas de bobologie », déplore le Journal du médecin. Un quart des patients examinés par des spécialistes aux urgences le sont le week-end ou la nuit, soit au tarif maximum !

Problème : de nombreux médecins de première ligne, eux, se disent débordés, refusant de prendre de nouveaux patients ou renonçant aux visites pour des consultations à leur cabinet, souvent sur rendez-vous. Ils ne veulent pas ou ne peuvent pas assumer en permanence ce rôle de tri… Les chiffres de l’Inami montrent aussi que le phénomène des maisons médicales, des structures qui rassemblent plusieurs médecins, qui soignent les patients qui s’y « abonnent » pour un forfait, s’impose, surtout là où les ressources sont les plus comptées. Elles ont doublé, de 67 à 140 en dix ans, séduisant 311.193 patients en 2014.

Des médecins moins disponibles pour se rendre au chevet de leur patient, est-ce le signe d’une lente mais sûre dégradation de l’offre médicale dans notre pays ? Après tout, les chiffres de l’Institut de santé publique dévoilés vendredi n’attribuent-ils 410 décès à une semaine de canicule et de pic d’ozone au début juillet ? Des décès que l’on aurait pu éviter en partie… avec une visite à domicile d’un médecin ?

« Il n’y a pas de pénurie de généralistes »

Pour la plupart des experts, ce serait là un raccourci hasardeux. « Cette diminution des visites à domicile vient d’abord de la difficulté de se déplacer dans la plupart des villes. Pour le médecin, c’est un coût en argent et en temps. Sincèrement, il y a vingt ans, on faisait trop de ces visites, qu’on appelait de confort. Un médecin se déplaçait parfois pour une simple prise de tension. C’est un abus que l’on a voulu corriger. Il n’y a pas de pénurie de médecins, mais des difficultés à organiser les gardes de nuit et de week-end. Les médecins d’aujourd’hui ne veulent pas rester disponibles en permanence et on peut le comprendre. Ils ne veulent pas non plus s’installer en zone rurale, par faute d’attrait pour leur vie sociale. Mais ce n’est pas en formant davantage de médecins qu’on résoudra le problème », réagit Jacques De Toeuf, président du syndicat médical Absym.

« On faisait sans doute trop de visites dans le passé et l’évolution actuelle tend à corriger cet excès. Il y a un vrai changement de culture. Un médecin peut évidemment voir cinq patients dans son cabinet là où il en visitera moins de deux en devant se déplacer, surtout en zone urbaine. Ou bien là où les distances sont plus grandes », estime de son côté Paul De Munck, porte-parole du GBO, un autre syndicat médical. « Le changement est aussi lié à la modification des mentalités, puisqu’on estime qu’on peut faire davantage au cabinet du médecin. Selon moi, cette baisse va néanmoins s’arrêter, car les tendances actuelles poussent à travailler de plus en plus au domicile du patient. On veut retarder l’âge de l’entrée en maison de retraite, on veut faire de la rééducation à domicile, on veut faire des chimiothérapies en gardant le patient chez lui. Cela va augmenter lourdement la demande de médecins généralistes. Or, en même temps, on ne peut nier qu’il y a une pénurie de généralistes et une surcharge de travail pour beaucoup d’entre eux. Le virage ambulatoire, c’est très bien, mais il faut encore des forces vives pour le réaliser ! Le généraliste ne peut pas tout faire ». D’autant que, vu la pyramide des âges, 40 % des généralistes seront probablement partis à la retraite d’ici dix ans, c’est-à-dire à peu près le délai minimum pour former un généraliste…

« Des chiffres très alarmants »

« Ce sont des chiffres très alarmants. Une des solutions serait de davantage se tourner vers du personnel de santé formé, comme des infirmières, pour des tâches pour lequel un médecin n’est pas indispensable. Mais pour que la qualité des soins soit au rendez-vous, cela demande de l’organisation entre plusieurs acteurs, qui doivent être rémunérés et responsabilisés. Cela demande beaucoup de travail d’adaptation », souligne Paul De Munck. « Nous sommes face à un défi complexe, mais on peut le relever », objecte Jean Hermesse, secrétaire général des Mutualités chrétiennes, « notamment en déplaçant certaines tâches des généralistes vers d’autres professions de la santé, comme dans d’autres pays, où cela fonctionne très bien. On l’a déjà fait, par exemple, pour des toilettes simples, qu’une aide-soignante peut réaliser, sans être infirmière. Mais il faut accepter de faire bouger le cadre avec l’évolution de la société ».

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