Marie-Hélène Ska: «La plus grande liberté, c’est de pouvoir dire non»

La secrétaire générale de la CSC, n’a rien de tiède. Entretien.

Editorialiste en chef Temps de lecture: 14 min

Le mystère Ska ? La nouvelle secrétaire générale de la CSC s’est imposée à la faveur de la forte opposition sociale au gouvernement Michel, sans que personne ne sache en fait grand-chose d’elle. Pas besoin peut-être, tant l’image de « mère de famille responsable », s’affiche par comparaison avec celle de son « compagnon » de bataille, d’apparence caricaturalement syndicaliste, Marc Goblet, patron de la FGTB. « Nous sommes complémentaires », nous dit-elle, tout en faisant remarquer que le « petit prince de Liège » a du mal à ne plus pouvoir donner seul le tempo social à Bruxelles.

Cette femme qu’on dit froide, va vibrer, rire et s’émouvoir en remontant à la source de ses engagements, mais elle fera tomber le couperet lorsqu’on l’interrogera, après deux heures de conversation, sur l’Ecolo Jean-Marc Nollet, père de ses trois enfants : « Je suis extrêmement déçue que vous me posiez la question. » Qu’a-t-elle à en dire ? « Rien. Soit on considère que les individus ont une vie propre et c’est ainsi que les choses doivent se passer. J’ai quitté mes études, j’ai postulé à la CSC toute seule, je travaille là où j’ai toujours travaillé, je fais ce que j’ai toujours fait, et je ne me suis jamais retournée sur la manière dont les autres fonctionnaient. Cela m’étonne toujours que les gens posent la question. Quand je fais mes courses, on regarde ce que j’ai dans mon caddie : cela m’énerve prodigieusement. La vie privée est la vie privée, et de ce point de vue la CSC est une organisation extraordinaire. Je ne pense pas que ce soit comme ça ailleurs ». C’est devant l’Arsenal, cœur des Facultés de Namur, qu’elle nous a donné rendez-vous. « C’est ici qu’on a démarré les rassemblements pour Tien An Men. Je faisais mes candis en sciences politiques. Mes professeurs – Jaumotte, Coipel, Wynants… –, m’ont profondément marquée. Ils s’investissaient, adoraient donner cours. Quand je suis arrivée à Louvain, j’étais en récréation. A Namur, je pouvais faire la fête toute la nuit, le matin, j’allais au cours. J’ai eu une première année extraordinaire ici. Cela donne confiance en soi, dans le prolongement de tout le reste. »

« Tout le reste » commence où ?

A Jean XXIII (ex-Saint-François), à Rochefort. Mes parents avaient choisi cette école car elle était mixte. Le directeur, Ywan Moxhet, était impressionnant : il était responsable d’Amnesty international, nous faisait écrire un journal, jouer du théâtre.

Votre famille avait une conscience du monde ?

Mes parents, fermiers, ont toujours travaillé, 7 jours sur 7, 365 jours par an. Mais on prenait quatre repas par jour ensemble et c’était le moment où on discutait de tout, du temps qu’il allait faire demain, de la manière dont on allait organiser le travail, mais aussi de l’actualité. Maman disait : « Vous devez être fiers de ce que vous êtes et ne pas avoir honte de ce que vous n’avez pas ». On n’avait pas de vacances et le luxe d’autres, mais ce qu’on avait, on l’avait fait nous-mêmes. Quand je rentrais à l’école en septembre et que tout le monde se plaignait de s’être ennuyé, je me disais « Ce n’est pas possible, nous, on a retapissé, on a fait le beurre. » C’est aussi à la ferme que j’ai appris la valeur d’un engagement. Maman disait : « Un engagement, ça se tient ».

Ils étaient politiquement engagés ?

Pas du tout. Un jour, maman a décidé que les hommes de la ferme ne participeraient plus aux grandes manifestations agricoles, car il fallait faire la besogne. Mais les tracteurs sont arrivés devant la maison – je les verrai toute ma vie – pour venir chercher mon père. Le soir, on est allé porter les ravitaillements sur la place de Marche, on n’avait pas d’âge et on avait fait tout le travail. Manifester, ce n’était pourtant pas le style de Papa, Maman a toujours été beaucoup plus engagée dans tous les mouvements imaginables. Quand elle a arrêté la ferme, elle est devenue gardienne encadrée parce qu’elle allait s’ennuyer et qu’il fallait rendre service à ces parents qui démarraient à 5 h à la Poste.

Fermiers de père en fils ?

C’était la ferme de mes grands-parents. Maman a été orpheline de père à 8 ans, c’était la plus jeune de quatre et sa maman a tenu la ferme toute seule – normalement pas envisageable pour une femme. Les quatre enfants ont tous repris une ferme, parce que c’était comme ça.

Vos engagements sont liés à l’actualité ?

C’était la fin des années 70, le début des années 80. Pinochet, Tien An Men. Thatcher était au pouvoir en Angleterre, j’entends encore le bruit des poubelles annonçant la mort de Bobby Sands et des dix qui ont suivi. On retrouve beaucoup d’accents de cette période-là aujourd’hui, cette espèce d’intransigeance, toutes ces identités qui sont revendiquées et en même temps ne sont pas mises en dialectique les unes avec les autres. Cela forge vraiment des caractères.

Ado, vous étiez déjà une leader ?

J’étais une élève moyenne, faire des points ne m’a jamais intéressée. Ce qui m’intéressait, c’était comprendre. C’était l’époque de la Bande à Baader, des Brigades Rouges, de la Loge P2, de l’IRA. Je ne vivais que pour ça, j’adorais ça. Et je ne supportais pas que mes enseignants ne sachent pas de quoi il s’agissait. A 16 ans, j’avais écrit une lettre à René Haquin au Soir pour qu’il m’explique les tueries du Brabant wallon. A 12 ans, je suis allée chez les voisins parce qu’il y avait une réunion d’Amnesty international. A Louvain-la-Neuve, j’ai fait partie des kots Amnesty parce que c’était naturel. Je me suis engagée à l’Assemblée générale des étudiants de l’UCL et puis à la Fef. A la ferme, on était 10 à 15, midi et soir, en fonction du travail et ça discutait de tout. J’adorais me mettre à cette tablée d’adultes, juste pour écouter.

Vous étiez l’aînée de cinq ?

La plus jeune de mes sœurs est née quand j’avais 12 ans. On faisait le beurre avec maman et à un moment, elle a dit : « Je dois partir. » Le lendemain à 5h30, je suis allée traire les vaches avec mon frère. Quand je retourne à la ferme des parents, je remets des bottes, une salopette mais je ne pense pas que j’aurais eu le courage de faire cela à temps plein.

Vous vouliez devenir quoi alors ?

Je ne me suis jamais posé la question, j’ai passé un examen une fois et cela fait vingt ans que cela dure. Mes parents, eux, m’ont donné cette conscience forte que c’était à chacun de tracer son chemin, que rien n’était dû ou donné. Quand vous vivez dans une ferme, vous n’avez pas droit à l’erreur. Si vous allez faire la fête, que le lendemain il pleut et que la récolte est perdue, c’est pour votre pomme. Vous payez les conséquences directes de vos actes. Mes professeurs m’ont donné la même leçon : « Tu es une tête de mule, tu peux continuer comme ça, mais c’est toi qui payeras les résultats. »

Comment êtes-vous arrivée à la CSC ?

Quand j’étais à Louvain, maman m’a envoyé une petite annonce parue dans En Marche. J’ai rédigé un CV, passé un examen, et j’ai commencé trois semaines plus tard. Je ne savais ni ce que c’était, ni où cela se trouvait. Mais j’ai eu la chance depuis lors, toujours, d’avoir des gens qui m’ont fait confiance. A chaque fois que je venais avec une idée, ils me disaient : « Vas-y, mais alors de A à Z, tu te débrouilles. »

Trois enfants (18, 15, 12 ans), cela complique une carrière de femme ?

Je viens d’une ferme où on travaille 7 jours sur 7, toute l’année et mes parents ne m’ont jamais manqué. Quand il y a une pièce de théâtre à l’école, j’y suis, qu’il y ait Groupe des Dix ou pas. Et je ne dis pas que je suis malade ou que mon train était en retard.

Vos parents sont surpris/fiers de votre trajectoire ?

Ils sont très attachés à leurs cinq enfants et pour eux, l’histoire de l’un vaut celle de l’autre. Evidemment, c’est plus difficile de passer après l’aîné, mes frères et sœurs me le disent régulièrement  : « Bon dieu de bon sang, quand vas-tu t’arrêter une fois ? »

Je pense que mes parents sont fiers et heureux que chacun d’entre nous ait trouvé son chemin, et donc moi le mien. Je pense que c’est toujours aussi surréaliste pour eux de se dire que je suis dans une organisation syndicale, mais qu’ils reconnaissent les valeurs, les combats et le reste.

Vous aimez être singulière ?

Oui, je ne le cherche pas, cela ne me motive pas, mais j’aime bien me trouver au-dessus du toit à regarder les gens qui passent. C’est plus mon biotope que d’être au milieu d’un jeu de quilles. Dans une assemblée de permanents nationaux, j’ai ma place dans l’auditoire, je ne sais pas me mettre au premier rang. Cela ne me semble pas naturel.

Fontaine-l’Evêque, c’est chez vous aujourd’hui ?

J’habite en plein milieu de nulle part, cela me plaît bien. La maison est ouverte aux amis, mais pas aux curieux. Jamais. C’est très net. Je trouve cela sain. Je ne concevrais pas d’avoir un jardin avec la fenêtre du voisin qui donne chez moi, cela dépasse mon entendement. Et quand je voyage, j’aime humer, je suis quelqu’un d’assez intuitif, mais pas en étant en groupe. Je suis un animal asocial fondamentalement.

La suite, vous la voyez comment ?

La plus grande liberté pour moi, c’est de pouvoir dire non. Le jour où j’en aurai assez, j’irai trouver Marc Leemans pour lui dire : « Je m’en vais et c’est comme ça. » Je veillerai à ce que tout soit en ordre mais je n’ai jamais aimé ces gens qui s’accrochent. J’ai eu beaucoup de chance jusqu’ici, je n’ai jamais chômé. En même temps, la vie a sans doute été trop linéaire, j’aime beaucoup les chemins de traverse.

On va « juger votre règne » ? Sur quoi ?

Pour moi, ce sera de voir comment on aura transformé l’organisation. C’est un fameux paquebot, ces aspects de gestion, c’est ma responsabilité. Ce n’est pas avec des grands discours et en haranguant les foules qu’on gagne sa crédibilité.

 

Valeurs : « Je n’ai pas dû me battre contre mon aquarium catho »

Vous étiez dans un milieu catholique ?

Les racines, oui. J’ai fait ma communion, je suis allée à la messe jusqu’au moment où mes parents se sont disputés avec le curé du coin et ont dit : « C’est terminé. » Et quand c’est terminé, c’est terminé. Mais mes parents ne se posaient pas la question de la foi. C’était une espèce de culture dans laquelle on baignait. Je suis rétive de nature vis-à-vis de tout ce qui peut ressembler à un engagement. J’ai toujours gardé une très grande distance par rapport à ce qui est « vérité incarnée ». L’argumentation, le raisonnement, la dialectique, oui, le reste non ! Je me sens très agnostique. Mais je n’aime pas non plus l’athéisme car c’est un refus, tout aussi dogmatique que certaines croyances. Je suis plutôt sur le registre des valeurs, ce qui mobilise tous les jours.

Vous êtes laïque ?

Profondément. Mais je n’ai pas dû me battre contre mon aquarium catholique. Par contre, quand je suis arrivée à Fontaine-l’Evêque, commune à majorité socialiste depuis 1914, où j’habite désormais, la découverte du socialisme hennuyer fut une vraie révélation. Je n’imaginais pas qu’il puisse y avoir autant d’intolérance. Terrible, cette arrivée dans un monde où tout ce qui n’était pas de près ou de loin socialiste n’existait pas ou n’avait pas le droit d’exister.

Pas tentée par le socialisme et ses valeurs de solidarité ?

Ah non ! Je ne pourrais jamais. Il est dans le discours, proche de ces valeurs, mais j’ai vu l’exercice du pouvoir et à Charleroi, la solidarité, c’était « Je mets dans ma poche et je décide seul ». Impossible, incompréhensible ! Lors de mon déménagement, un reportage du JT évoquait le licenciement de la femme de ménage de l’école, parce que sa petite fille n’avait pas été inscrite à l’école communale. Ahurissant, mais c’était ça et c’est toujours ça.

Le PS n’a pas changé ?

Je n’y crois pas une seule seconde. Parce que le pouvoir est une chose tellement intrinsèquement liée à leur mode de fonctionnement.

Vous vous sentez belge ? wallonne ?

Je me suis toujours sentie luxembourgeoise car en arrivant à Namur, certains avaient dit à propos de l’Arlonaise avec laquelle je kotais : « On va les voir arriver avec leurs sabots.» Je leur ai dit « On a l’eau et l’électricité, ça va ! » Je suis d’abord une rurale, je me lève le matin et je regarde le temps qu’il fait.

Vos « premiers » contacts flamands datent de quand ?

Quelques-uns avaient, dans le village, des résidences secondaires. Mais comme j’adorais les langues, on a fait beaucoup d’échanges via la Ligue des Familles : j’allais passer une semaine à Genk, à Kraainem, et ils venaient à la maison. J’ai toujours beaucoup aimé le néerlandais et comme je m’ennuyais, j’allais à l’allemand en cours du soir. A la CSC, c’est la tradition, il y a par bureau un néerlandophone et un francophone sur les mêmes matières.

Les Flamands pour les Wallons, ce sont les Allemands des Grecs ?

Je ne l’ai jamais senti comme ça, car je ne l’ai jamais accepté comme ça. J’essaye toujours de me mettre à la place de l’autre. Et je n’ai jamais accepté qu’on me parle en français sans que je réponde en néerlandais. C’était une question d’égalité et ça, ça se travaille. Je n’ai jamais compris d’ailleurs que des néerlandophones, à la CSC ou ailleurs, aient pu supporter de toujours parler en français aux francophones. Moi, après six mois, j’aurais dit « Va te faire voir, apprends ». Quand j’ai été désignée secrétaire nationale, j’ai tenu mon premier débat en néerlandais – ce n’était jamais arrivé chez un secrétaire national francophone – et c’était une révolution. La domination, c’est quelque chose qu’on accepte à un moment donné. Cela ne veut pas dire qu’on ne doit pas être fier de ce qu’on est. Quand il y a une attaque contre les francophones, je ne l’accepte pas non plus, mais cette mise en avant des questions d’identité est souvent le sparadrap mis pour empêcher d’avancer sur les débats de fond.

Vous dites que vous êtes belge ?

Non plus. Je suis très pragmatique par rapport à tout cela. Je suis extrêmement attachée aux mécanismes de solidarité fédéraux car économiquement c’est plus efficace et équitable d’avoir une assurance à portée large. Mais si demain le système se fait sur le Benelux ou la zone euro, c’est bien aussi. Placer la dimension institutionnelle avant tout n’a pas de sens pour moi, et n’apporte pas de plus-value.

 

Profil  :« Je suis sincère et loyale »

On dit que vous êtes froide…

Je sais.

L’émotion ne fait pas partie de votre fonctionnement ?

Je pense au contraire que je suis extrêmement sensible. Je suis tous les jours dans des groupes de militants et ce qui m’intéresse, c’est de gratter derrière les réalités, de sentir l’être humain. Mais je n’aime pas du tout quand on utilise l’émotion ou l’identité pour échapper au débat.

Comme Di Rupo avec son « cœur qui saigne » ?

Je n’y crois pas une seconde. Cela m’irrite et m’écœure profondément. J’ai beaucoup de mal avec les « leaders charismatiques », De Wever ou Sarkozy, de gauche ou de droite. On fait quoi une fois qu’on a harangué les foules ? La conviction et le raisonnement sont pour moi à terme la seule manière de contrer les populismes et la démagogie ambiante. Je suis extraordinairement rationnelle. Quand je fais des exposés aux militants, je ne leur raconte pas que le monde est rose. Je leur dis comment je vois les choses, on discute, on se met d’accord et puis voilà.

Cela ne vous a pas empêchée d’être au sommet ?

Mais je ne l’ai jamais cherché. Je m’étais même promis de ne jamais le faire. Mon premier mot au Bureau national a été : « Le président et le secrétaire général sont au service d’une organisation, ne sont l’otage de personne et ne le seront pas ». Il y a eu un silence de mort.

Comment ne pas sortir abîmée ?

Parce que je n’ai pas l’impression d’être dans l’exercice du pouvoir. Je suis dans la conviction de ce que j’aime. Et je sais que je ne ferai pas cela jusqu’à ma retraite, parce que c’est invivable, impossible. J’ai mis trois mois avant d’entrer dans mon bureau, parce que je ne concevais pas d’y être, c’était celui de Claude (Rollin, son prédécesseur). Mais si je ne m’amusais pas, je ne le ferais pas. Le sacrifice, c’est pas mon truc.

Femme, mais jamais dénigrée à ce titre ?

Non, mais parce que je ne l’accepterais pas. Je n’ai jamais non plus été prise en défaut sur la connaissance des matières. Je ne peux pas fonctionner à l’esbroufe. C’est ce qui me rend si aigrie par rapport au fonctionnement politique aujourd’hui : j’ai l’impression que les arguments ne comptent pas. Et que les élites sont déconnectées.

Un syndicat, suffisant pour porter le changement ?

Je ne crois pas aux renversements. Parce que derrière les révolutions, il y a les lendemains, qui ne chantent pas toujours. C’est pour ça que je ne saurais pas chanter l’Internationale : du passé, faisons table rase. Ah oui, et après ? Une des pistes, ce sont les alliances sur des thématiques. Les organisations syndicales sont indispensables pour conclure des accords. Quand on signe quelque chose, on engage 1,7 million de travailleurs du privé, les organisations environnementales n’engagent personne.

On dit parfois que vous êtes « chiante » ?

Tout le temps. Je suis très exigeante, vis-à-vis de moi-même et des autres. Et puis je suis là pour faire ce que je dois, pas pour trouver tout le monde sympa.

Vous aimez qu’on dise que vous êtes…

… sincère. Je crois que je le suis fondamentalement. Et honnête. Je ne supporte pas qu’on dise que je ne suis pas loyale. C’est arrivé une fois, la personne s’en souvient encore.

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