Le livre : la vie avec Baudelaire

Charles Baudelaire, 1821-1867. Le poète type de l’histoire littéraire française. L’albatros : « Exilé sur le sol au milieu des huées/ Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. » Celui qui vole haut et fier mais qui, au milieu de ses contemporains, est gauche et laid. Baudelaire, c’est un mythe. Un homme blessé, un antiprogressiste, un provocateur, un dandy, un suicidaire. Un génie. Quel autre poète est le mètre étalon de la poésie française ?

Mais, au-delà de « La très-chère était nue et, connaissant mon cœur / elle n’avait gardé que ses bijoux sonores », ou de « Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir », ou encore de « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir / Valse mélancolique et langoureux vertige   ! », qui est vraiment Baudelaire ? Antoine Compagnon, écrivain et professeur au Collège de France, connaît bien le poète, il lui a consacré plusieurs ouvrages. Voilà qu’il écrit Un été avec Baudelaire. Un livre tiré d’émissions diffusées durant l’été 2014 sur France Inter.

Alors, on le suit, étape par étape, thème par thème : le réaliste, le classique, la procrastination, le spleen, Paris, Delacroix, le rire, la modernité, le catholique, la photographie, la morale… Avec Compagnon, tout paraît simple. On comprend bien mieux l’homme et l’artiste sans que ce soit une étude universitaire à digérer malaisément. C’est écrit avec simplicité et enthousiasme. C’est Baudelaire qui devient notre compagnon.

Chez Claire Barré, Charles devient plus que ça : l’amant, la muse, le fantôme. La scénariste française imagine que son héroïne, Clara, dépressive, inadaptée au monde moderne, fan absolue de poésie, rêvant d’écrire le grand roman du siècle mais n’y parvenant pas, signe un pacte avec le diable, sous les traits d’Oscar Wilde. Pour quelques années de damnation, elle pourra inhaler le gaz d’un briquet et demander ce qu’elle veut. Approcher les grands poètes, pour les comprendre et écrire ensuite sa grande œuvre, par exemple.

Baudelaire, scénariste télé

Et en effet, elle est à Paris. Baudelaire est assis à une terrasse de café. Elle le subjugue. Il lui dit : « Bonjour Mademoiselle ». Elle lui lance : « Voulez-vous coucher avec moi  ? » C’est comme ça avec Clara : elle veut connaître les gens par le sexe. Ce sera la même chose avec Rimbaud et Verlaine et avec Robert Gilbert-Lecomte. Mais ce qu’elle désire, c’est écrire, pas seulement coucher. Wilde-Melmoth-Satan lui offre Baudelaire en muse fantôme, qui l’aidera. Mais leur livre est rejeté : trop dense, trop dru, trop en avance. Faites du scénario de télé, Clara. Et voilà Baudelaire s’amusant à intégrer les trucs des séries.

C’est drôle, ironique, caustique sur le monde de l’édition et de la télé. Et, surtout, c’est, derrière le paravent de l’humour, un grand hommage à Baudelaire et à ces poètes qui transcendent notre vie. Après avoir terminé le roman, c’est vers eux qu’on a envie d’aller.