Soupir d’espoir dans le désastre syrien

C’est un timide frissonnement diplomatique. Occidentaux et Russes se sont entendus vendredi au Conseil de sécurité des Nations unies pour, exceptionnellement, agir de concert dans la monstrueuse guerre en Syrie. Une résolution a pu être adoptée, à l’unanimité, pour tenter d’identifier les auteurs d’attaques chimiques au chlore perpétrées contre la population, afin de les arrêter.

L’initiative a pu se concrétiser malgré les profondes divergences des puissances sur le sort à réserver au président Assad – le verdict des urnes, pour Moscou ; la Justice en raison d’innommables crimes de guerre, pour les Occidentaux. Ce frémissement intervient après l’accord historique avec l’Iran, conclu en juillet par les mêmes puissances, par ailleurs dramatiquement opposées sur le conflit en Ukraine. Cet accord sur le nucléaire iranien est-il en passe de faire bouger les lignes ? L’Iran a jusqu’ici soutenu militairement et financièrement le régime aux abois de Bachar el-Assad, qui perd inexorablement du terrain, malgré l’appui politique de la Russie (et de la Chine). Ces deux membres permanents du Conseil de sécurité ont à quatre reprises bloqué des résolutions occidentales sur la Syrie.

Les rumeurs se multiplient en tout cas ces derniers jours sur de prochaines tentatives de relance de négociations pour trouver une issue politique aux combats – qui ont déjà fait près d’un quart de million de morts/ et déplacés/ plus de 10 millions de Syriens, dont 4 millions à l’étranger, les plus hardis cherchant, à grand-peine comme l’on sait, à trouver refuge en Europe. L’Iran préparerait un plan de paix, le médiateur de l’ONU aussi, le régime syrien s’est rendu jeudi pour une médiation à Oman, Moscou recevra la semaine prochaine une délégation de la Coalition de l’opposition syrienne soutenue par les Occidentaux et des discussions sur la Syrie ont eu lieu cette semaine au Qatar entre les chefs de la diplomatie russe Lavrov, américaine Kerry et leur homologue saoudien sunnite, opposé à Assad et son parrain chiite iranien.

Mais les Occidentaux insistent : le chemin de la paix paraît encore hautement hypothétique. Le président des Etats-Unis juge cependant aussi qu’une petite fenêtre pour chercher une issue politique s’est « légèrement ouverte ». Non parce que l’Iran et la Russie, les « mentors » d’Assad, s’émouvraient du « désastre humanitaire » mais « partiellement » parce que ces deux pays « se rendent compte que la tendance n’est pas bonne pour Assad », selon Barack Obama, qui s’est livré à cette analyse lors d’une réunion avec des éditorialistes à la Maison Blanche.

Entre-temps, un accord a donc été forgé à l’ONU pour traquer les auteurs des attaques au chlore. Washington, Londres et Paris accusent Damas : ces attaques sont menées par des hélicoptères, que seule l’armée du régime possède. Moscou en doute, mais n’a pas opposé son veto à l’envoi d’une mission d’enquête, pour tenter de faire la lumière sur ces crimes.

Damas avait accepté de détruire son arsenal chimique il y a deux ans, lorsqu’Américains et Russes s’étaient entendus sur cette option – à deux doigts de voir les Etats-Unis frapper militairement le régime pour avoir, selon Obama, franchi la « ligne rouge » de l’utilisation massive de gaz sarin dans la banlieue de la capitale, le 21 août 2013. Mais des attaques au chlore, qui n’était pas spécifiquement visé par l’accord de 2013, se sont multipliées ces derniers mois. Les Occidentaux préparent par ailleurs une autre résolution, qui condamnerait les terrifiants largages de barils d’explosifs par l’armée sur des zones civiles : bien plus que Daesh ou les attaques au chlore, voilà l’« ignoble plus grande menace » qui pèse sur les Syriens, soulignait cette semaine Kenneth Roth, le directeur exécutif de Human Rights Watch.

Raid sur un « village de la coexistence »

Le groupe djihadiste Daesh – l’Etat islamique – a frappé au cœur d’une localité syrienne symbole de la coexistence islamo-chrétienne, en y enlevant 230 civils musulmans et chrétiens au lendemain de sa prise au régime.

Daesh « a kidnappé à Al-Qaryataïne 170 sunnites et plus de 60 chrétiens accusés de “collaboration avec le régime” lors de perquisitions menées dans la ville » qu’ils ont conquise dans la nuit de mercredi à jeudi, a précisé Rami Abdel Rahmane, directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH). « Nous savons qu’à leur entrée dans la ville, les djihadistes ont interdit aux habitants de sortir de chez eux afin de les utiliser comme boucliers humains » contre des raids du régime, a ajouté l’évêque Matta al-Khoury, secrétaire du patriarcat syriaque orthodoxe à Damas.

Avant le début du conflit en Syrie il y a quatre ans, il y avait 18.000 sunnites et environ 2.000 syriaques catholiques et orthodoxes à Al-Qaryataïne. Mais selon l’évêque al-Khoury, il ne restait plus que 180 chrétiens après l’assaut de Daesh. Des centaines de chrétiens de quatre villages proches ont à leur tour quitté la région face à l’avancée de l’Etat islamique.

Selon Rami Abdel Rahmane, les djihadistes possédaient une liste de personnes à arrêter mais ils ont parfois intercepté des familles entières qui tentaient de s’enfuir. Le responsable syriaque orthodoxe a de son côté appelé les ravisseurs à laisser partir ceux qui le souhaitaient.

Dans cette ville bordée par le désert, les relations entre chrétiens et musulmans ont toujours été excellentes, a raconté une femme originaire de Al-Qaryataïne, citant en exemple la cérémonie marquant la fin de la rénovation d’une église du 6e siècle, Saint (Mar) Elian, le 9 septembre 2009. « Ce jour-là, il y avait le nonce apostolique, l’imam, et les deux communautés ont assisté à la messe. Il y avait aussi deux religieux chrétiens apôtres de la coexistence islamo-chrétienne, le père Paolo (Dall’Oglio) et le père Jacques Mourad, qui ont tous deux été enlevés », a-t-elle ajouté.

Jacques Mourad, prêtre syriaque catholique du monastère Mar Elian d’Al-Qaryataïne, a été enlevé en mai par trois hommes masqués, au lendemain de la prise par Daesh de la ville antique de Palmyre, non loin. Paolo Dall’Oglio, un jésuite, a été enlevé en juillet 2013.

Le nom même de la localité est un symbole de coexistence, Al-Qaryataïne signifiant les « deux villages » en arabe.

Lors des invasions arabes du VIIe siècle, les habitants chrétiens ont pris une décision inédite : la moitié de chaque famille s’est convertie à l’islam afin de protéger les autres membres. « C’est pour cela que souvent les gens portent le même patronyme mais sont de religions différentes », explique la femme originaire d’Al-Qaryataïne.

En pleine guerre, il y a deux ans, près de 700 musulmans de Homs ont trouvé refuge dans le monastère adjacent à l’église, ajoute-t-elle.

Al-Qaryataïne est un carrefour important qui relie la périphérie de la province de Homs et l’est de celle Qalamoun, près de la frontière libanaise, deux régions où Daesh est présent.

La conquête de la ville va permettre aux djihadistes de transférer des troupes et du ravitaillement entre ces deux zones, conclut l’OSDH, basé en Grande-Bretagne mais qui s’appuie sur un important réseau de militants en Syrie.