Jean Rochefort: «Ce qui m’importe, c’est d’être utile»

A 85 ans, Jean Rochefort garde des airs de jeune homme et un charme fou. Forme olympique, Rochefort ? Pour s’en convaincre, il porte des baskets avec une touche de couleur flashy comme les champions et un pantalon jaune qui donne du tonus à sa tenue. Quant à son humour et sa verve, ils n’ont toujours pas de rides. En nous accueillant dans son appartement parisien, il nous taquine avec bienveillance : « C’est drôle, à un moment, on se moquait des Belges mais maintenant on est en admiration devant eux, devant leur invention, leur imagination. » S’il ne devait retenir qu’un de nos acteurs nationaux, ce serait sans doute Benoît Poelvoorde, « même s’il est parfois dur à suivre. Ce que j’aime chez lui, c’est sa sincérité et cette forme d’humour qui vient d’une douleur. Je n’aime pas les comiques rigolos. »

L’humour qui vient d’une tristesse, c’est justement quelque chose de central dans Floride, le film de Philippe Le Guay sorti en salles cette semaine. Jean Rochefort y incarne Claude Lherminier, un ex-chef d’entreprise atteint de la maladie d’Alzheimer. Avec humour et dérision.

« Floride » se joue des frontières entre drame et comédie. C’est central pour vous ? Qu’est-ce qui vous attire lorsque vous choisissez un projet ?

Je cherche de plus en plus à ce que ce soit utile. Lorsqu’on m’a proposé « Floride », on a eu de longues discussions avec le metteur en scène et le co-dialoguiste. J’ai hésité car je connais des gens atteints par cette maladie. Mais je me suis dit que montrer cette maladie était nécessaire et presque rassurant. À condition que je sois drôle, malin… Parce que hélas, c’est souvent très drôle et on ne peut pas résister. Quand on voit quelqu’un qu’on aime beaucoup faire une absurdité incroyable, dans un premier temps on rigole. Bien sûr, plus ça devient profond, moins on rit…

Votre personnage a justement un côté un peu fou, rentre-dedans et gentiment vicelard… En fait, son attitude ne mène pas à une forme d’apitoiement…

C’est ça ! Il est charmeur, il fait des blagues, il dit des vacheries aux femmes qui s’occupent de lui… L’homme est là entier, avec, hélas, cette pathologie effroyable. Mais c’est un homme avec tout ce qu’il peut avoir d’attendrissant et d’odieux. C’était quelque chose d’essentiel pour moi. Il y a aussi ce rapport passionnant entre une fille et son père, une thématique rarement traitée à cet âge-là. C’est très intéressant la cruauté et l’amour qui règnent entre ces deux personnages. Et c’était d’autant plus intéressant à explorer avec une partenaire que j’aime énormément et qui est formidable.

Comment définiriez-vous Sandrine Kiberlain ?

J’ai eu la chance de la connaître très jeune et d’être ami avec son père. Je ne dis pas que c’était comme ma fille mais beaucoup d’intimité et d’affection existaient déjà. Son père est mort brusquement et à ce moment-là, j’ai été une sorte de père de substitution pour elle. Lorsqu’on m’a annoncé qu’elle aurait le rôle de ma fille dans Floride, ça m’a motivé encore plus. Puis il y a d’autres acteurs excellents dans le film, comme Anamaria Marinca par exemple. Elle est extraordinaire et m’en a mis plein la vue.

Pour vous, qu’est-ce qui fait la différence entre un bon acteur et un acteur brillant ?

L’acteur brillant, quand il joue avec vous, il est avec vous complètement. Il ne sait pas si la terre est ronde, s’il y a des marées dans les océans… Il est avec vous complètement et rien d’autre n’existe.

Au fond, ce rôle représente quand même le genre de personnage que vous ne vouliez pas jouer… Qu’est-ce qui a fait que vous avez accepté ?

Justement, l’impression d’être utile. Je ne voulais plus faire de films mais je me suis dit, peut-être en me la pétant, que je serais utile et que je pourrais aider à dépasser les histoires horribles et terrifiantes qu’on entend sur cette maladie. Ce rôle m’a touché profondément, j’ai vraiment senti l’incarnation. J’ai d’ailleurs fait une bonne déprime après ce rôle.

D’autres rôles vous ont déjà touché aussi profondément ?

Non. Il y a des rôles que j’ai passionnément incarnés mais ça ne m’apportait pas de la douleur, ça m’apportait de la passion !

Le temps qui passe, c’est quelque chose qui vous fait peur ?

Non, pas tellement. Mais je ne voudrais être à la charge de personne. Je ne pourrais pas supporter qu’on ait à me torcher les fesses.

En juin, vous avez sous-entendu que « Floride » pourrait être votre dernier film… pour ensuite démentir. L’emballement médiatique que provoque ce genre de nouvelle vous touche ou vous ennuie ?

Je m’en fous. C’est du vent ! Ça a si peu d’intérêt dans notre monde cruel, violent, atroce.

Arrêter le cinéma, c’est vraiment envisageable pour vous ?

Ah oui ! Si un projet me passionne à nouveau, j’aurai peut-être le courage d’y retourner mais sans ça, non. Je reçois trois ou quatre conneries par mois. C’est très très mauvais…

Quel est votre regard sur le cinéma d’aujourd’hui ? Produit-on peut-être trop de films ?

Il y a une production absolument énorme. C’est le rêve de tout le monde d’être acteur, metteur en scène, auteur… C’est la fuite contre l’ennui sans doute. Puis c’est plus facile techniquement de tourner maintenant. Personnellement, je reçois pas mal de sottises injurieuses : « Comment se débarrasser de pépé », « Pépé part en vacances »…

C’est ça qui vous anime moins ?

Oui… Dernièrement, j’ai par contre eu beaucoup de plaisir à écrire et réaliser un film qu’Arte m’a commandé. Le pitch est plutôt ambitieux : ça raconte les rapports d’un cordonnier avec un amateur d’art contemporain. Depuis que j’habite Paris, ça fait cinq ans à peu près, je me suis aperçu que les rapports sociaux y étaient vraiment épouvantables. On parle à son soi-disant inférieur d’une façon souvent effroyable. Je me suis dit qu’il fallait trouver un moyen intéressant de montrer que la lutte des classes est une connerie ! C’est un peu ce que ce film raconte, entre le conte et l’incongru.

Vous éprouvez donc le besoin d’être engagé ?

Oui, j’aime ça. Je veux être utile, comme le disait Julien Clerc (il pousse la chansonnette, NDLR).

Tout au long de votre carrière, vous avez pris soin de cultiver un équilibre entre cinéma d’auteur et cinéma plus populaire… Pourquoi est-ce essentiel ?

Pour ne pas avoir honte devant la glace. Il y a eu des ratés mais j’ai toujours voulu que ce soit utile, même en faisant rire. J’ai joué dans des comédies merveilleuses d’Yves Robert, comme Un éléphant ça trompe énormément, avec des scénarios formidables.

L’époque était peut-être différente. Aujourd’hui, les réalisateurs et les scénaristes prennent souvent moins de temps pour mettre au point leurs films. Le temps, c’est peut-être une chose qui manque au cinéma d’aujourd’hui ?

Peut-être. Yves Robert et son co-scénaristes, Jean-Loup Dabadie, ont mis deux ans pour écrire Un éléphant ça trombe énormément, qui fut un succès mondial.

Si parmi tous vos films vous ne deviez en retenir qu’un, ce serait lequel ?

Je crois qu’il y en aurait deux. Le premier est un film qui n’est pas très connu et qui s’appelle Un étrange voyage d’Alain Cavalier. Et puis un autre film qu’on ne voit pas beaucoup non plus qui s’appelle Le crabe-tambour, qui m’a fait vivre sur un bateau de guerre pendant deux mois, pas loin du Pôle Nord. Le tournage, extrêmement dur, m’a beaucoup marqué. C’est aussi un chef-d’œuvre, un film extraordinaire.

Donc les films qui vous marquent le plus ne sont pas forcément ceux qui vous donnent la plus grande visibilité…

Effectivement. C’est plus lié à des choses dont je suis fier et pour lesquelles je suis sûr que mon père ne m’aurait pas engueulé (rires). Le regard du père, la satisfaction de la maman, et le mépris du frère… Il était amiral et il nourrissait pour moi un mépris phénoménal…

Ça a été dur de faire accepter votre métier à votre famille ?

À l’époque où j’ai commencé, être comédien était particulièrement mal vu. Lorsqu’on annonce ça à son père, il s’évanouit… J’ai arrêté mes études, j’ai pris ma valise et je suis parti à Paris… Je n’avais pas d’autre choix. Quand j’ai quitté Nantes pour Paris, j’avais un cafard fou. J’étais triste et j’avais peur. Puis je suis rentré dans un bistrot à la gare Montparnasse et la serveuse m’a dit : « Qu’est-ce que ça sera ? ». Moi, timidement, je lui ai dit : « Je voudrais un sandwich au gruyère ». Elle m’a regardé avec un grand sourire et m’a dit : « Moi dans le gruyère, je n’aime que les trous »… Ça m’a fait rire, ça m’a plu, ça m’a décontracté tout de suite… Je me suis dit que j’allais peut-être rigoler à Paris et que ça pouvait être bien. Puis très vite j’ai été heureux à Paris. J’ai été au conservatoire avec une génération extraordinaire et ils sont toujours mes amis aujourd’hui, même si on meurt beaucoup en ce moment…

Comment imaginez-vous la suite de votre carrière, si vous délaissez le cinéma ?

Je ne sais pas exactement mais ce dont je suis sûr, c’est qu’il faut que je fasse quelque chose parce que sans ça, ça ne va pas aller. Écrire peut-être ou alors refaire un petit court-métrage si j’ai une idée.

Ou refaire des sketchs, comme lorsque vous avez brillamment détourné « Madame Bovary » ?

Ça me passionne, ça a été une chance mais malheureusement, c’est terminé : on ne trouve pas de producteur. C’est dommage, j’aurais continué avec un grand plaisir. Ça me permet de suivre mon temps. C’est triste de me sentir trop largué.