Le milieu pop est-il sexiste?

Les réactions sexistes sont toujours présentes dans la pop à l’heure du « Girl Power ». Jouer de son corps est-il une arme anti-machiste ou son contraire ?

Journaliste aux services Culture et Médias Temps de lecture: 7 min

Il est des clichés qui ont la peau dure… De Mick Jagger à Justin Bieber (et Lenny Kravitz… de manière involontaire, certes), lorsqu’un chanteur mâle se laisse aller à des poses suggestives ou montre une partie de son anatomie, il n’y a qu’un sourcil pour se soulever… d’admiration devant le côté sexy du personnage ! Par contre, qu’une femme du même milieu fasse de même, que ce soit Beyoncé, Nicki Minaj ou Miley Cyrus, et c’est la levée des boucliers ! « Salopes », « putes », « traînées », « bitches », que sais-je ? Deux genres, deux mesures ?

Il y a quelques mois, la DJ moscovite Nina Kraviz s’est retrouvée, bien malgré elle, dans une tourmente après la diffusion d’une vidéo de cinq minutes qui laisse voir la vie d’une DJ sur la route, de la Bulgarie au Pukkelpop. Parmi les séquences, une en bikini sur la plage et une autre où on la voit prendre un bain dans son hôtel lui ont valu une volée de bois vert, des réactions outragées du type : « Tu utilises ta féminité pour te faire de la pub ! ». Et que dire quand il s’agit des reines de la pop dans des poses bien plus suggestives ?

Le débat fait en tout cas rage chez les femmes. Comme l’atteste la réaction récente de Lou Doillon à El País, s’en prenant aux nouvelles chantres du féminisme pop comme Beyoncé ou Nicki Minaj : « Quand je vois Nicki Minaj et Kim Kardashian, je suis scandalisée. Je me dis que ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de crâner en string (…). Trouver ça cool est dangereux ».

1 Deux points de vue. Il y a deux points de vue sur la question des pop stars libérées d’aujourd’hui. Le premier est qu’elles font avancer la cause féministe en usant de leur corps comme d’un outil de pouvoir sur le patriarcat, montrant ainsi qu’elles ont gagné le contrôle de leur sexualité, devenant par là même des « outils d’émancipation féminine », pour reprendre les mots de l’écrivaine Virginie Despentes.

Nicki Minaj est ainsi décrite dans l’ouvrage Les 30 féministes que personne n’a vu venir comme « un avatar » du personnage de la « femme sexy, rebelle, riche, puissante, qui contrôle tout : son argent, sa carrière, sa communication… et sa sexualité ». L’ouvrage ajoute que si « Nicki Minaj ne se pose pas comme une figure intellectuelle de premier plan », elle a le mérite de nous dire ceci : « Mon cul m’appartient ! ».

Le point de vue opposé est que cette attitude est contre-productive et joue le jeu du patriarcat. C’est du sexisme auto-infligé qui peut s’apparenter au syndrome de Stockholm et, donc, un retour en arrière. Telle est la vision de Lou Doillon, Annie Lennox ou Sinead O’Connor.

2 Qui a le pouvoir de décision ? Ces deux points de vue englobent pourtant une vérité plus terre à terre : le gain financier. Car il est bien évident que le sexe fait vendre. Témoin de la campagne marketing de Rihanna en 2012, la collaboratrice du Guardian, Jude Rodgers, expliquait que le succès d’une artiste était aujourd’hui mesuré par les ventes de disques, bien sûr, mais aussi par le nombre de vues sur YouTube et de followers sur Twitter. En clair, l’économie de la pop mainstream est conduite par une chose : les clics. Alors forcément, Miley Cyrus nue en train de lécher un marteau dans son clip vidéo…

La question qui se pose ici est de savoir qui décide ? L’artiste féminine est-elle exploitée par une industrie sexiste ou est-elle libérée avec le pouvoir de se présenter comme bon lui semble ?

Contrairement à la période Britney Spears/Christina Aguilera, on a du mal à imaginer quiconque dire quoi que ce soit à Beyoncé ou Nicki Minaj sur leur façon de se présenter. Mais il est tout autant évident qu’à un degré moindre de notoriété, la question de la sexualisation est posée. Alicia Keys : « En tant que jeune fille arrivant dans le milieu de la musique pop, il y a énormément de pression. On ne sait pas comment gérer cela parce que tout le monde te dit : ‘Oh, c’est beau, c’est très bien, pourquoi tu ne déboutonnerais pas ta chemise un peu plus, tu n’as pas envie de remonter ta jupe ?’ ». Ou, comme dans les milieux de la pop japonaise ou coréenne dont les starlettes sont supposées paraître vierges et sexy et n’être que des sujets de fantasmes masculins, le choix du look plus ou moins suggestif est simplement imposé.

3 L’industrie musicale est-elle vraiment sexiste ? C’est peut-être la vraie question, au-delà des stratégies marketing et de l’image. De Björk à Solange Knowles (la sœur de Beyoncé) ou Taylor Swift, elles affirment toutes qu’il est plus difficile d’être prise au sérieux en tant qu’artiste quand on est une femme dans une industrie largement dominée par les hommes. Avec cette vision qu’une artiste accomplissant du bon travail a forcément été bien entourée.

« Kanye West a travaillé avec les meilleurs producteurs de la planète sur son dernier album. Souvent, il ne devait même pas être présent, et pourtant, personne ne questionnera son statut d’auteur une seule seconde », expliquait Björk en début d’année, qui a encore eu la mésaventure de ne pas être créditée comme producteur de son dernier album. « Je n’ai pas voulu parler de ce genre de choses durant dix ans, et puis je me suis dit : “Tu es lâche si tu ne le fais pas. Ne le fais pas pour toi, mais pour les femmes’. »

Et n’être que le « visage » de sa musique ou sa « muse vocale » « alors que j’ai écrit ou coécrit chaque putain de chanson » (Solange). D’autant plus si la fille est jolie…

La chanteuse Amanda Palmer résume : « Etre une musicienne femme est quelque chose de frustrant. Les hommes ont un champ d’expression bien plus vaste que le nôtre. Soit on est pointée du doigt pour être sexy, soit on l’est pour ne pas jouer le jeu ».

Pour ou contre

Annie Lennox : « Une forme d’autoflagellation »

« Le discours de ces performers semble être que la misogynie est parfaitement acceptée tant que vous êtes celle qui la créez. Comme si c’était justifié par le nombre de millions de dollars et de vues sur YouTube de se comporter comme un mac et une prostituée en même temps. C’est une forme d’autoflagellation glorifiée et monétisée. »

Lou Doillon : « Pas pour le droit de crâner en string »

« Ma grand-mère a lutté pour autre chose que le droit de crâner en string (…). Comme les mecs ne nous tapent plus sur le cul, nous nous le faisons nous-même. Comme personne ne nous appelle ‘chienne’, nous nous appelons comme ça entre nous (…). C’est dangereux de croire que c’est cool et regrettable que les gens prennent ça à la légère. »

Lady Gaga : « Tout dépend du contexte »

« Enlever ses vêtements dans le contexte du porno n’est pas le même que dans celui d’une chanson spécifique dans un moment spécifique. Au début, ma maison de disques voulait me calmer là-dessus pour la vidéo de “Just Dance”. J’ai dit : “Est-ce vraiment la seule major sur Terre à demander à une artiste pop féminine de mettre plus de vêtements ?”  »

Peaches : « Je peux me réjouir »

Icône underground du féminisme et de la lutte pour les droits des homosexuels :« Mon but a toujours été d’amener des choses comme le “S&M” de Rihanna dans le mainstream, même si les gens me prenaient pour une folle, comme si c’était impossible. C’est désormais le cas, je peux me réjouir. Même le mariage gay est légal aux USA ! ».

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