Bombardement à Douma: «C’est la pire chose que j’ai vue de ma vie»

Cest la pire chose que j’ai vue de ma vie, confie sur Facebook Abd Domani, photographe habitant à Douma et travaillant pour l’AFP. Je n’avais encore jamais vu autant de morts et de morceaux de corps, la mort était partout. ». Pourtant, l’attaque que l’armée syrienne a menée le 16 août sur cette ville de la Ghouta orientale, à vingt kilomètres au nord de Damas, n’est pas la première : cette vaste zone agricole est assiégée depuis plus de deux ans par le régime, qui y lance quotidiennement raids aériens et tirs d’artillerie.

Il n’empêche, les roquettes qui se sont abattues ce dimanche sur Douma ont été extrêmement meurtrières : elles ont visé son marché aux légumes en tout début d’après-midi, heure de grande affluence. Cent victimes ont perdu la vie, 500 autres sont blessées, selon Amnesty International. Les structures médicales de Douma, déjà sous pression habituellement, ont été dépassées par l’afflux de blessés, souvent graves.

« Un travailleur médical a dit à Amnesty qu’elles font face à une pénurie très grave d’équipement de soins intensifs, de poches de sang, de liquides physiologiques, d’antibiotiques, d’anesthésiants et de personnel », déclare Neil Sammonds, chercheur de l’organisation internationale.

Sur les réseaux sociaux, les photos de blessés ensanglantés hurlant à la mort défilent, auxquelles s’ajoutent celles de corps déchiquetés ou inertes, déjà enroulés dans des draps blancs. Face à un tel drame, difficile pour les médecins de tenir le choc. L’un d’eux, Abou Mazen, partage son émotion après avoir vu un père continuer à faire du bouche-à-bouche à l’un de ses enfants morts, dans l’espoir qu’il se réveille.

Passées l’horreur et la tristesse, c’est un fort sentiment de colère et de frustration qu’expriment les habitants de Douma. « Malheureusement, nos martyrs ne sont que des chiffres, dans le meilleur des cas on a un article informatif, mais personne ne ressent notre douleur », dit Bilal Hejazy, jeune médecin qui a travaillé dans un hôpital de campagne à Douma depuis 2011 avant de parvenir à en sortir il y a un mois. La situation n’a en effet rien de nouveau. « Il n’y a aucun endroit où on est en sécurité, désespère Amr Alshami, habitant de Douma et photographe pour l’agence de presse turque Anadolu. La semaine dernière, un avion a lâché une bombe à dix mètres de ma maison, onze de mes voisins sont morts. »

Le 12 août, le même marché de Douma, ainsi que ceux de Hamouriya, Kafr Batna and Saqba, aussi dans la Ghouta, ont été visés, faisant des dizaines de victimes. Le même jour, des rebelles avaient arrosé la capitale de roquettes alors que le ministre iranien des Affaires étrangères rendait visite à Bachar el-Assad. L’attaque du 16 août à Douma a cependant été extrêmement violente, faisant penser à des représailles après l’attaque, la veille, de positions du régime à Harasta par les rebelles de l’Armée de l’islam, principal groupe rebelle de la Ghouta orientale.

La population ne se fait pas d’illusions

Le bombardement de Douma a suscité, fait assez rare, la condamnation du chef des affaires humanitaires de l’ONU, en visite à Damas le jour de l’attaque. Stephen O’Brien s’est en effet dit « horrifié par l’absence totale de respect de la vie des civils dans ce conflit ». Sur place, les habitants ne se font pas d’illusions : « Le monde ment, accuse Amr Alshami. On a lancé des campagnes pour protéger les civils de l’aviation syrienne, mais personne n’a répondu à nos appels, même pas les pays arabes ».

Pour lui, l’important est de continuer à photographier. « Il faut montrer la vérité, que ce sont des civils qui meurent sous ses bombes et pas des terroristes. » Une mission de plus en plus dure : « Beaucoup de gens haïssent maintenant les appareils photos à cause de la guerre qui s’éternise, il y a trop de souffrance ». Plus que la mort en soi, c’est l’injustice qui touche Amr Alshamy : « Dimanche, deux enfants qui avaient l’habitude de mendier sur le marché ont été tués, regrette-t-il. Abdalrahman et Abdallah avaient 10 et 11 ans, ils devaient trouver de l’argent pour leur famille qui a perdu sa maison dans un bombardement et parce que leur père était blessé ». Deux victimes innocentes parmi tant d’autres.

L’indifférence diffère selon les tueurs et les victimes

’Un massacre et beaucoup d'indifférence. Sans doute, l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura, peu connu pour ses positions en flèche, a-t-il jugé « inacceptable pour un gouvernement de tuer ses propres citoyens, quelles que soient les circonstances ». Mais dans l’ensemble, les réactions restent comme d’habitude timorées. Voici l’avis de deux experts que nous avons consultés.

Le politologue belge Thomas Pierret, de l’Université d’Edimbourg, n’y va pas par quatre chemins. « L’indifférence constatée résulte de l’identité des tueurs et des victimes, nous dit-il : les premiers ne sont pas les barbus hirsutes de l’Etat islamique mais des militaires perçus par les opinions occidentales comme “laïcs” et donc rassurants, même s’ils tuent à beaucoup plus grande échelle que les islamistes. Le fait que les tueurs ne soient ni israéliens ni américains neutralise aussi la sympathie qu’une bonne partie de la gauche pourrait ressentir pour leurs victimes. Quant à ces dernières, ce ne sont pas des membres d’une minorité ethnique ou religieuse mais des musulmans sunnites qui, aux yeux d’un grand nombre d’Occidentaux, ont deux défauts : le fait d’être majoritaires, et celui d’être considérés comme des djihadistes en puissance. On aboutit à une situation où les sunnites syriens sont moins vus comme des victimes (même si l’écrasante majorité des civils tués dans le conflit sont sunnites) mais se voient réduits au statut de menace potentielle pour les minorités. »

Pour le politologue syrien exilé en France Salam Kawakibi, l’explication sur la timidité des réactions est un peu différente, mais complémentaire. « Je crains que l’orientalisme, dans sa dimension la plus négative et coloniale, domine les esprits. De plus, il y a une fatigue.

Prétendre que la complexité de la situation rend un conflit illisible dédouane les consciences. Tant que cela ne nous touche pas, tant pis… De plus, se focaliser durant des mois sur Daesh (le groupe Etat islamique, NDLR), et seulement sur Daesh, a transformé les esprits. Les gens commencent à croire que ces victimes sont des extrémistes islamistes car en Syrie, “c’est une guerre entre le régime et les extrémistes”, selon cette perception erronée que les gens, certains journalistes et même des députés français ou belges gobent facilement. C’est différent quand il s’agit de Gaza. C’est la solidarité sélective, mais la majorité de ceux qui se prétendent “solidaires” avec la Palestine se mentent et ils n’ont finalement en commun que leur lâcheté et leur impuissance. Car des Palestiniens sont aussi victimes en Syrie (comme le camp de Yarmouk, à Damas, par exemple) et pourtant, là, on ne bouge pas… »

Nos intellectuels conviennent que cette tuerie de Douma ne constituera pas un tournant.

« Cela n’aura aucun impact, estime ainsi Thomas Pierret, car à part les Syriens, personne ne le souhaite ; la dernière chose que voudraient les Américains est que ce massacre leur mette de la pression pour agir, ce dont ils n’ont aucune envie. Le communiqué officiel américain sur le massacre de Douma le dit très clairement : cet événement doit renforcer la détermination à trouver une « solution politique » au problème. On attendra donc que les choses se tassent et on recommencera à émettre des vœux pieux quand à un possible changement des positions russe et iranienne, jusqu’à la prochaine douche froide, ou au prochain massacre, et ainsi de suite. N’oublions pas qu’il y a deux ans, le massacre chimique de la Ghouta (ou plutôt la réaction américaine à ce massacre) n’a pas délégitimé Assad mais, au contraire, l’a remis en selle dans le jeu diplomatique. »

Salam Kawakibi approuve. « On ne peut pas parler de tournant. Il y a eu des massacres tout au long des années précédentes. Et les frappes chimiques, il y a deux ans exactement, au même endroit. De plus, il y a un sentiment d’impunité renforcé par un soutien iranien indéfectible et un appui russe inconditionnel. Il a fallu quelque 300.000 morts et des millions de réfugiés pour que l’ONU arrête de juste “s’inquiéter” et ose le verbe “s’horrifier”. »