Un spectre hante le monde: la stagnation séculaire

On pourrait penser que la chute actuelle de la Bourse chinoise n’est qu’une nouvelle péripétie. Cette fois, pourtant c’est différent. Analyse.

Journaliste au service Economie Temps de lecture: 5 min

En 2008, la Bourse de Shanghai avait perdu deux tiers de sa valeur, annulant l’entièreté des gains de l’année précédente.

Pourtant, ce krach n’avait pas été suivi d’un ralentissement durable de l’activité. Durant les années suivantes, l’économie chinoise avait continué d’afficher une santé insolente, alors que les pays avancés sortaient péniblement d’une récession qu’on avait appelé la « Grande » – parce que la plus sévère depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

On pourrait donc penser que la chute actuelle de la Bourse chinoise n’est qu’une nouvelle manifestation des tribulations d’une économie en croissance ultrarapide. Cette fois, pourtant c’est différent.

1 Le « rééquilibrage » n’est pas pour demain. Dans la foulée de la crise financière et, en particulier, face à la chute des exportations vers les pays avancés, Pékin avait trouvé la parade d’abord dans un plan de relance budgétaire de grande ampleur, puis dans la stimulation de l’investissement, aussi bien productif qu’immobilier, par le crédit.

L’idée était simple : maintenir un rythme de croissance rapide en attendant la reprise dans les pays avancés.

Rien ne s’est passé exactement comme prévu. La « Grande récession » a certes été brève. Mais la reprise américaine a été la plus lente depuis… 1945 ; et bientôt huit ans après la faillite de Lehman Brothers, le taux d’intérêt directeur de la Réserve fédérale, la Banque centrale américaine, est toujours proche de zéro.

La zone euro, après une rechute en récession, espère cette année renouer enfin avec une croissance modeste, portée moins par un dynamisme interne quasi inexistant que par des « vents favorables » : dépréciation de l’euro, baisse du prix du pétrole et politique budgétaire « plus neutre » (autrement dit : moins d’austérité) dans la majorité des pays.

Il a été souvent question, au cours des cinq dernières années, du « rééquilibrage » de la croissance chinoise.

Comme si une telle « révolution » pouvait intervenir à brève échéance, dans un immense pays où il n’y a guère que les zones côtières qui connaissent une croissance accélérée, où l’État-providence est quasi inexistant et où une majorité de la population n’en est pas encore à rêver d’accéder à la classe moyenne.

Les dépenses de consommation ne pèsent que 30 % du PIB, contre 60 à 70 % dans les pays avancés et de nombreux pays émergents. Et ce n’est pas près de changer.

Mais voilà : investir massivement plusieurs années durant, cela soutient évidemment la croissance. Un jour, il faut pourtant que les nouvelles usines produisent ; que les nouveaux logements trouvent preneurs, que les immeubles de bureaux et les centres commerciaux soient occupés.

2 La relance par les exportations. À défaut, une crise financière menace. Surtout quand les ménages, les entreprises et les pouvoirs publics, notamment les collectivités locales, se sont lourdement endettés. C’est une différence essentielle d’avec 2008. À l’époque, l’endettement du secteur privé était stable depuis plusieurs années, aux alentours de 100 % du PIB ; et l’essentiel du recul de la demande s’expliquait par l’effondrement des exportations vers les pays avancés.

Aujourd’hui, l’endettement du secteur privé chinois atteint 180 % du PIB. « Le système bancaire chinois a prêté à tout va, aux entreprises, comme aux particuliers ; et l’une des plus grosses bulles de crédit de l’histoire a enflé – peut-être la plus grosse jamais vue », explique l’économiste australien Steve Keen.

Face au risque d’explosion d’une triple bulle (boursière, immobilière et du crédit) et aux indicateurs confirmant le ralentissement marqué de l’économie, les autorités chinoises n’ont pas seulement tenté (sans succès) d’enrayer la chute du marché boursier. Elles ont aussi décidé à la mi-août de laisser glisser le yuan face au dollar – de ne plus contrarier la tendance spontanée à la dépréciation de la monnaie chinoise.

Ce revirement de la politique de change a pour objectif de doper la compétitivité de l’industrie chinoise (fortement érodée par l’appréciation du taux de change effectif au cours des dernières années) afin de relancer les exportations et, partant, la croissance.

3 Le spectre de la stagnation séculaire. La perspective d’un ralentissement brutal et peut-être durable de la croissance chinoise n’inquiète pas seulement Pékin. En première ligne, les pays émergents asiatiques, fortement intégrés dans la zone économique chinoise. Déjà, les sorties de capitaux se sont accélérées ces derniers temps. Rien d’étonnant à ce que les investisseurs étrangers retirent leurs billes de pays qu’un coup de froid chinois enverrait en récession. Et les monnaies de ces pays ont cédé du terrain face au billet vert.

L’erreur serait de croire que les États-Unis et surtout l’Europe pourraient tirer plus ou moins leur épingle du jeu. Un coup de froid à Pékin ne toucherait pas seulement les pays émergents et les producteurs de matières premières comme le Brésil, dont les exportations dépendent largement de la demande chinoise. C’est toute l’économie mondiale qui s’enrhumerait.

Dans un tel scénario, la reprise promise chez nous ferait long feu – et le spectre de la déflation reviendrait hanter la zone euro. Qui ne pourrait s’en prendre qu’à elle-même et à une stratégie de sortie de crise essentiellement axée sur la relance des exportations au détriment de la demande intérieure.

Lundi, l’ancien secrétaire au Trésor américain Larry Summers exhortait la Réserve fédérale à reporter la hausse de son taux directeur, attendue cet automne, dans une tribune publiée ce lundi dans le Financial Times. Il y évoquait à nouveau la menace de « stagnation séculaire » – une maladie dont la cause est connue : l’économie mondiale (en Chine, mais pas seulement) est incapable de générer une demande suffisante pour absorber tout ce qu’elle peut produire…

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
Sur le même sujet La UneLe fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une