Jean-Pascal Labille «Oui, la Sécurité sociale est en danger»

Le pilier chrétien s’est exprimé, en août, contre le plan d’économies qu’impose le gouvernement fédéral aux mutualités. A la veille de la Fête des Solidarités qu’il organise ce week-end, Jean-Pascal Labille, patron des Mutualités socialistes, sort à son tour du bois.

Que pensez-vous des décisions gouvernementales ?

Il y a plusieurs types d’économies. Au niveau du fonctionnement d’abord, on nous annonce 100 millions sur les trois prochaines années, cela représente 10 % de nos frais de fonctionnement. Ils s’ajoutent aux 20 ponctionnés sur 2015. En fait, depuis 2004 nous avons perdu 20 % de nos moyens. On s’est adapté mais, ainsi que le disait mon nouveau collègue des Mutualités chrétiennes – Luc Van Gorp –, cela confine à l’acharnement sur un certain nombre de structures publiques. Quand on perd autant de moyens et qu’on a en même temps l’obligation de s’adapter, l’accessibilité aux soins risque d’être remise en cause.

Y a-t-il eu concertation ?

Aucune ! J’avais salué la volonté de Mme De Block de créer un pacte entre les mutualités et le gouvernement, sauf qu’entre les deux premières réunions, on a subi une coupe de 100 millions… En termes de méthode, il y a mieux.

Au-delà, êtes-vous inquiet pour le budget de l’assurance maladie ?

Et comment ! Quand on met en place une norme de croissance de 1,5 % alors que les dépenses de soins de santé évoluent de 2,5 à 3 % chaque année, il ne faut pas avoir fait Harvard pour comprendre que cela va poser un gros problème. De 2015 à 2018, on sera à 3 milliards d’économies sur les soins de santé. Sur l’année 2016, ce sera 285 millions. Si vous tenez compte de toutes les économies, la norme passe de 1,5 % à 0,63 %. La source de tout cela, c’est l’accord de gouvernement qui répartit l’effort à 75 % sur les dépenses et 25 % sur les recettes. Avec ces mesures, la Sécu est en danger. Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire d’efforts, je dis qu’ils ne sont pas équitablement répartis. Il n’y a pas de justice.

Vous craignez le tax shift ?

Ce sera la deuxième couche ! En d’autres temps, nous aurions ri de ce tax shift, mais il est évident que les réductions de cotisations sociales vont amputer la Sécurité sociale d’un certain nombre de moyens. Les deux ensemble mettent la Sécu d’autant plus en danger que son financement, suite à la 6e réforme de l’Etat, doit être revu : où est passé le principe de dotation d’équilibre ? A ce stade, il n’y a rien. Pour tout dire, je suis inquiet. Je crains le pire.

Quelles seront, pour le citoyen, les conséquences de ces 285 millions d’économies ?

On nous dit qu’il n’y aura pas d’impact sur le patient, mais je constate des hausses de ticket modérateur. Et puis, vous ne pouvez pas faire des économies de ce niveau sans impact sur le patient. Je constate au passage que l’accord entre l’industrie pharmaceutique et le gouvernement n’a pas fait l’objet de concertation au sein de l’Inami alors que c’était prévu. Comme le dit un haut responsable de l’Inami, soit on vous donne des moyens avec des objectifs hauts, soit on ampute vos moyens et les objectifs seront adaptés à la baisse. On ne peut pas faire un euro cinquante avec un euro. En fait, ce gouvernement prend des mesures avec un œil comptable sans mesurer l’impact sur la population, sur ceux qui soignent, sur la cohésion sociale, sur l’accessibilité aux soins…

Comment allez-vous assumer les 10 % d’économies sur vos frais de fonctionnement ?

On va voir mais on fera ce qu’il faut pour que le personnel, qui représente 75 % de notre budget, soit préservé et puisse travailler dans de bonnes conditions. Mais bien sûr, cela nous empêchera de rendre de la même manière l’ensemble des services à la population. On ne fait pas la même chose avec un milliard (NDLR : l’ensemble des frais de fonctionnement des mutuelles) qu’avec 900 millions. On s’organisera autrement mais l’effort demandé est excessif.

Tous les départements de l’Etat doivent souffrir un peu, non ?

C’est une logique un peu protestante… La vraie question est : faut-il vraiment souffrir ? N’y a-t-il pas d’autres solutions que de s’assigner des trajectoires budgétaires qui ne sont rien d’autre que des politiques de mort, tant elles étouffent les structures ?

Avez-vous l’impression d’être victime d’une guerre idéologique lancée par la N-VA ?

Je ne vais pas tomber dans la caricature, mais je constate que le fil rouge de ce gouvernement c’est moins d’Etat. Au moins il y aura d’Etat, au mieux on se portera… Or, ma conviction personnelle – partagée par certains dans le camp libéral francophone –, c’est plus d’Etat et mieux d’Etat. Ici, on diminue considérablement à chaque contrôle budgétaire les moyens de l’Etat. Et je constate qu’il y a des attaques rudes contre la Sécurité sociale. Moi, je veux défendre l’ensemble de mes affiliés, ils ne votent pas tous socialistes. Ce dont on a besoin aujourd’hui, ce n’est certainement pas de dogmatisme ni de slogans ; vous verrez, le mot « slogander » va apparaître bientôt dans le dictionnaire. On jette des slogans, mais on n’est pas dans le débat d’idées. C’est ce qui manque aujourd’hui en politique. On est dans le « court-termisme » le plus absolu. Quand je vois le cynisme qui a fait place à la confiance et à l’espoir, j’ai un peu mal à mon pays.

Par-delà le slogan, pourquoi dites-vous que la Sécu est en danger ?

Parce que son financement est mis à mal par une pure logique comptable…

Ou communautaire ? La Sécu est le dernier ciment de la Belgique !

Il y a sans doute les deux dans la volonté du gouvernement. Mais bon, il y a beaucoup de grands soirs en politique belge, il y en aura de nouveau un en 2019. Je ne pense pas que le loup se soit transformé en mouton. Il y a probablement une série de choses dans le chef d’un parti au profit de cette politique qui crée le déséquilibre et le chaos. Quand on a la responsabilité d’un Etat, la première responsabilité morale qu’on a, c’est d’être juste dans la politique qu’on mène. Ou alors on crée une société duale, qui se coupe en deux.

Fête des Solidarités : « Obligation morale »

Est-ce le rôle d’une mutuelle d’organiser la Fête des Solidarités, alors que vous vous plaignez du manque de moyens ?

Hors remboursement des soins de santé, nous avons trois flux financiers : un qui vient de l’Etat pour nos frais de fonctionnement ; un deuxième qui vient des cotisations des affiliés pour l’assurance complémentaire, un troisième pour toutes les structures qui gravitent autour de la mutualité. Nous organisons la fête avec les cotisations, mais aussi grâce à des subsides et du sponsoring. Un organisme comme le nôtre a l’obligation morale d’organiser des moments de convivialité, de vivre ensemble, de débats, de valeurs…

Vous prêtez quand même le flanc à la critique : vous n’avez plus d’argent, mais vous organisez un concert de Calogero !

Il y aura toujours quelques esprits chagrins qui vont dire ça. A nous d’expliquer que ce n’est pas comme ça.

N’y a-t-il pas confusion entre toutes vos casquettes ? Vous êtes à la mutualité, en politique, dans la fondation.

Je n’ai plus de rôle politique. Et, pour le reste, je pense qu’il y a un fil commun : vouloir exprimer un certain nombre de valeurs dans la société actuelle. Si c’est ça que vous me reprochez, continuez ! On me renforce dans mes convictions quand on me fait ce reproche. Et puis je ne suis pas seul à faire ça : regardez Louis Michel, Philippe Maystadt, Pierre Kroll, Eric Domb. Ce sont toutes des personnes qui sont dans la fondation. Ceci n’est pas une crise. A ce propos, on va sortir un livre, en septembre, pour expliquer aux gens pourquoi on n’est pas dans une crise, mais dans une mutation importante de la société. Je me trouve bien dans ce rôle-là : à la mutuelle pour mener les combats pour la Sécu, et dans la fondation pour des combats plus philosophiques.

Ça vous démange de ne plus faire de politique ?

J’ai beaucoup de travail ici. Je suis aussi président de la SRIW, bras financier et économique de la Région wallonne dans les entreprises. Je suis sur des terrains complémentaires.

Vous participez au chantier des idées du PS ?

J’ai été à plusieurs réunions, et je donnerai mon avis sur certains sujets.

Vous avez des idées pour sortir la gauche du marasme ?

Les idées dominantes sont des idées très droitières. La gauche doit faire une forme de révolution idéologique et avoir une action collective forte.

Elio Di Rupo pourra puiser des idées dans votre livre ?

Je l’espère !