Entre la Hongrie et la Serbie, la peur au ventre des migrants

Marcher avec les réfugiés. Depuis mercredi dernier, « Le Soir » suit le parcours des migrants qui remontent la route des Balkans pour entrer dans l’Union européenne. Reportage.

Temps de lecture: 8 min

Une voie de chemin de fer désaffectée traverse le village d’Horgoš, en Serbie. Si l’on suit ces rails vers le nord pendant une grosse demi-heure de marche, on arrive en Hongrie. Ce vendredi, il est passé 15 heures lorsque Mohammed (27 ans, Irakien), son petit frère et leurs compagnons de route se mettent en marche. Ils sont décidés, voire excités.

Mohammed est certain qu’ils n’auront aucun souci pour passer la frontière. « Des amis sont passés il y a cinq, dix jours… Aucun problème. Ils m’ont tout expliqué : attendre qu’il fasse noir, utiliser Google Maps, passer les fils barbelés au bon endroit, se rendre là où attendent les taxis et puis… partir. »

Vers 16 heures, le groupe s’approche de la frontière. Sur la centaine de mètres qui précèdent la clôture « anti-migrants », des familles et des groupes de réfugiés se reposent au milieu de déchets dispersés autour de la voie ferrée – des petites sandales d’enfant, des brosses à dents, des sacs à dos,… une poussette même, qui ne devait pas être pratique pour avancer sur les billes de chemin de fer. Toutes ces personnes envisagent aussi de passer la frontière cette nuit.

L’attente commence. Le soleil est encore haut et au bout du verger, les fils barbelés de la clôture « anti-migrants » captent tous les rayons du soleil… Le fameux mur de 175 kilomètres de long, voté en juin par le Parlement hongrois et terminé il y a une grosse semaine, est flambant neuf. Mais par endroits, il y a des traces de passages illégaux : des trous dans la clôture, des morceaux de tissu accrochés aux fils barbelés…

Ce tronçon-ci n’est pas très haut : 1m50 de hauteur, pas plus. Et sa particularité est qu’au niveau des rails, la frontière est ouverte sur une dizaine de mètres. D’où le nombre important d’entrées à cet endroit – dont beaucoup d’enfants et de personnes âgées. La veille, jeudi donc, 3.300 réfugiés ont, officiellement, été enregistrés à ce point de passage.

« Je suis un Syrien, bordel ! »

Ce vendredi après-midi, deux policiers hongrois font des allers-retours en voiture autour dudit tronçon. Ils surveillent les migrants mais ne demandent aucun papier. Les contrôles se passent plus loin, toujours le long des voies, mais après un bon kilomètre. Là-bas, une dizaine de policiers interceptent les réfugiés et les font monter dans un bus qui les emmènera au centre de Röszke, à sept kilomètres, pour y entamer leur procédure d’enregistrement. A Röskze, les autorités prendront les empreintes digitales des migrants – ce qu’ils craignent plus que tout. Ils y voient l’obligation de rester en Hongrie et la fin de leur exode vers l’Allemagne, la Norvège, la Belgique,…

Soudain, des coups de klaxons, au loin, qui se transforment vite en fond sonore, tant ils sont nombreux et incessants. Mohammed, son frère, leurs compagnons et les autres réfugiés ne se doutent pas que ces automobilistes mécontents sont bloqués sur l’autoroute, quelques kilomètres plus loin, parce que 300 réfugiés se sont échappés du « camp » de Röszke. Ces derniers tentent de fuir par l’autoroute et sont poursuivis par des centaines de policiers. Mais sur la voie de chemin de fer désaffectée, chacun se concentre. L’Union européenne, tant attendue, est à portée de pas…

Cette frontière laisse perplexe : mis à part les fils barbelés et les deux policiers dans leur voiture, la voie semble libre. Des champs à gauche et à droite des rails, et personne en vue. « Mais la police est cachée dans les champs », explique un jeune Syrien, Basheer, qui tire cette information de bavardages avec d’autres migrants. Il parle aussi de caméras de surveillance. « Je passerais bien la clôture ailleurs. Il y a plus loin un mur en béton de 3 mètres de haut que je peux franchir. Mais ce n’est pas le cas de ma mère et de ma sœur. Elles viennent d’ailleurs de passer la frontière, soupire-t-il en montrant deux silhouettes à l’ombre d’un arbre, droit devant. Que dois-je faire ? Me résigner et marcher avec elles jusqu’aux policiers ? Je ne peux pas les abandonner… Aller les rechercher, faire marche arrière, et entrer en Europe par la Croatie ? (Silence) Pourquoi ça se passe comme ça ? Je suis un Syrien, bordel. Un putain de Syrien… »

Basheer prend ses affaires et se remet en route. Il passe la frontière et va rejoindre sa famille. Ils continueront tout droit, vers la police.

Dans la nuit tombante, des bruits de métaux retentissent. Comme un camion qui vide une benne chargée de pièces métalliques. Directement, le stress se lit sur les visages des migrants. Ils se dressent sur la pointe des pieds, en direction de la source sonore, mais personne ne voit rien. La police des frontières travaille probablement à renforcer la clôture…

Le bruit sourd continue quand sept hommes blancs arrivent, côté hongrois. Ils portent des pantalons militaires, des bottes en cuir noires qui montent jusqu’à mi-mollet et dans lesquelles ils ont rentré leurs pantalons. Certains portent des t-shirts avec des têtes de mort, d’autres ont le crâne rasé. Ils s’approchent des migrants et se mettent à les photographier. Des photos de groupe, des photos d’enfants. Ils traînent là dix minutes, sans adresser un mot à quiconque, puis partent en direction du poste de police.

Ensuite, deux motards déboulent dans le dos des réfugiés, côté serbe. Ils longent à toute vitesse, moteurs hurlant, le champ de maïs situé à vingt mètres du groupe. Puis eux aussi repartent.

Ce n’est plus du stress, mais de la peur qui se lit sur les visages des migrants.

Il fait presque nuit noire. Tandis que certains réfugiés doivent passer les fils barbelés un peu plus loin (dont Mohammed), d’autres choisissent de suivre les rails durant une centaine de mètres, puis de couper à travers champs. Des familles disparaissent dans les maïs, à nouveau sans réaliser que la région est particulièrement truffée de policiers : 400 agents sont descendus à Röszke en renfort suite à l’évasion de l’après-midi.

« Taxi ? Budapest ? »

Samedi après-midi, de l’autre côté de la frontière. Une famille de 23 personnes, des Kurdes de Syrie, marche à vue le long de la route à double bande qui relie Röszke à Szeged, une ville de 160.000 habitants située 15 kilomètres au nord. L’une des jeunes femmes, maman d’un bébé de 5 mois, est épuisée et au bord des larmes. Ils sont perdus. Ils ont passé la frontière ce matin et se sont retrouvés non loin du centre d’inscription de Röskze. Là, un policier leur a dit de partir ; qu’il n’y avait pas de place pour eux dans le centre ; qu’ils devaient marcher jusqu’à la gare de Szeged.

Une voiture passe et l’homme assis sur le siège passager leur demande discrètement par la vitre baissée : « Taxi ? Budapest ? ». La famille n’a pas le temps de comprendre la proposition du passeur qu’il est déjà parti. Selon les rumeurs, la région compte énormément de passeurs qui traînent autour des pompes à essence et qui proposent aux migrants passés entre les mailles du filet de la police de les amener à la capitale hongroise.

Une autre voiture arrive, mais cette fois, ce sont des policiers. Quatre agents en descendent et demandent aux 23 personnes de s’asseoir sur le côté de la route. Confus, les marcheurs s’exécutent. Ils attendront de longues minutes qu’on les emmène – probablement au centre de Röske. Ce centre compte deux bâtiments préfabriqués et une centaine de tentes type militaire.

Ce samedi, de nombreux policiers occupent l’entrée du site. Il y a plusieurs autocars à étages. Toutes les heures environ, un car quitte Röszke avec des réfugiés à bord, en direction de l’Autriche, qui, depuis vendredi, accueille à sa frontière des réfugiés venus de Hongrie.

Si le centre de Röszke se vide, l’accueil des réfugiés est loin d’y être terminé. Vu le nombre de migrants qui continuent d’affluer par la Serbie, les autorités serbes sont en train de faire construire un second « camp », une centaine de mètres plus loin.

Un camp surpeuplé

Un bus s’arrête devant la gare de Szeged. Les migrants qui en descendent viennent du centre de Röszke où ils sont restés entre un et trois jours. « Nous n’avons pas reçu d’eau. On devait en acheter ou boire l’eau du robinet », expliquent-ils. « On avait à manger, mais des portions de cette taille », indique un homme en écartant ses doigts de cinq centimètres. « Les conditions sont mauvaises dans le camp, très mauvaises », ajoute Tamas Szüts, le coordinateur de l’association MigSzol Szeged (pour « Solidarité avec les migrants à Szeged ») qui offre des vivres aux migrants. « Le camp a une capacité de 1.500 personnes, mais ils sont parfois 2.000, 2.500 à l’intérieur. C’est très sale. Il n’y a pas de docteur, si ce n’est pour les urgences. Les policiers ne s’en prennent pas physiquement aux réfugiés mais les maltraitent oralement et ne parlent que le hongrois. »

Pour les migrants qui descendent du bus, la procédure d’enregistrement comme demandeur d’asile a commencé et ils ont maintenant reçu la consigne d’aller dans l’un des trois centres d’accueil pour réfugiés en Hongrie. Ils ont un ticket de train pour s’y rendre, mais aucun migrant ne compte y aller. Ils n’ont qu’une seule idée en tête : rejoindre Budapest.

En prenant le train, ils risquent d’être contraints par la police de descendre à Ceglèd, où ils sont supposés changer de train pour aller au centre d’accueil de Debrecen. Du coup, les migrants choisissent le taxi. Dès l’arrivée du bus devant la gare, ils se font aborder de tous les côtés par des chauffeurs de taxi. Pour aller à Budapest, ils demandent deux cents euros pour quatre passagers.

Dernières cigarettes. Les familles chargent leurs maigres affaires dans les coffres des taxis. Les portières claquent, les moteurs s’allument. Dans deux heures, ils seront à Budapest.

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