Amis sur la Shoah: un échec éclatant

« La Zone d’intérêt » plante le charnier absolu au cœur d’une sorte de vaudeville

Temps de lecture: 4 min

Lorsqu’à la fin de la guerre, Adorno a lancé, sous la forme d’un slogan, une injonction fameuse tournant autour de l’idée qu’après Auschwitz, toute culture apparaissait quasiment inconcevable, il ne pensait qu’à une culture noble. Et il exceptait la grande poésie et certains écrivains majeurs, comme Kafka. A plus forte raison, l’évocation de la suprême barbarie lui paraissait impensable. Et puis certains, tels Primo Levi, Antelme, Semprun, Cayrol, Delbo, Kertész, parmi quelques rares autres, en disant « l’indicible », administrèrent la preuve du contraire.

Mais qu’eût pensé, alors, le philosophe, d’une littérature sur l’abjection qui aurait eu partie liée avec le cynisme et le délétère ? En aval de quelques témoignages mémorables, il en fut d’autres qui, l’évoquant, se complurent dans le sordide, cédant à quelque syndrome de Stockholm.

Martin Amis s’est fait connaître naguère par une série de romans à la trame assez classique, et plutôt répétitive, où, de façon sarcastique, il dépeignait férocement la gentry britannique et l’American way of life. Il y comparaît des destinées individuelles en montrant que les plus réussies, en apparence, procédaient souvent d’une imposture, et que les plus fécondes s’épanouissaient parfois à partir d’un paradoxe. Qu’est-ce que la réussite ? L’ambition ? La vanité du succès social ? Ces comédies de mœurs, relatées avec brio, avaient de quoi épater le bourgeois, mais ne laissaient guère de souvenir : rien ne ressemblait à un roman de Martin Amis qu’un autre roman de Martin Amis.

Aussi, quand on sut que « l’enfant terrible des lettres anglaises » allait nous livrer une méditation sur la Shoah, il y avait matière à se réjouir. De « sulfureux » qu’il était prétendument, allait-il céder à la gravité ? On peut, aujourd’hui, juger en France du résultat, puisque La Zone d’Intérêt paraît chez Calmann-Lévy. Le commandant d’un camp, qui ne peut être qu’Auschwitz, cohabite dans cet enfer moderne avec sa somptueuse épouse, mère de filles jumelles, un brillant officier qui courtise celle-ci, et un Juif d’un Sonderkommando, qui se proclame lui-même l’homme « le plus malheureux du monde », mais que n’épargne pas la veulerie dans le souci qu’il a de survivre, si peu que ce soit, aux coreligionnaires qu’il contribue à faire mourir.

Le défi étrange du livre consiste à planter le charnier absolu au cœur d’une sorte de vaudeville permanent. Et cela, à travers une langue improbable où des jeux de mots d’origine ou de consonance germanique, privés d’accents et surtout de trémas, surenchérissent dans un charabia total. On ne se contente pas d’assassiner un peuple dans la Zone d’intérêt, on en remet dans la gadoue, comme si un surcroît de souillure se révélait le mieux à même de laisser pressentir le cloaque absolu. Autant en emporte l’égout ?

Picasso ou Goya

Un critique américain a cru pouvoir parler d’un équivalent littéraire du Guernica de Picasso. Nous inclinerions plutôt à penser à quelque « Désastre de la guerre » où Goya se serait fait barbouiller par un iconoclaste. La grande Joyce Carol Oates laisse entendre que certains sujets ne s’accommodent que de l’empathie et ne peuvent composer avec les provocations, aussi insultantes que vaines, d’une vulgarité délibérée.

Peu de temps avant d’être exécuté, le Juif Smulz prévoit qu’un jour pourrait venir où surgirait un visionnaire, qui viendra au Lager pour expliciter « l’assiduité quasi farcesque de la haine allemande  ». Hélas, ce n’est pas entre les lignes du roman d’Amis, que nous l’aurons vu apparaître. Le défi, si défi il y avait donc, aussi absurde fût-il, n’aura pas été relevé avec succès.

Dans les dernières pages du roman, l’auteur se souvient de son talent – bien réel, mais à quoi bon ? car il est trop tard : le mal est fait ! Il se plaît à imaginer les retrouvailles fugitives de la séduisante épouse du commandant et de l’officier qui fut naguère son soupirant. Pour peu, on croirait un pastiche de l’Education sentimentale. On pourrait presque se laisser attendrir par cette jolie bouffée de nostalgie. Mais, ma parole, de qui, de quoi parle-t-on ?

Pour croire à ces accents d’un sentimentalisme très gemütlich, il faudrait, jetant un regard en arrière, oublier l’abîme d’abominations que ce couple laisse derrière lui, et n’en pas voir le fond. Puissions-nous épargner aux personnages et à nous-mêmes, l’ineffable offense de ce qui ressemblerait, pour un rien – et ce serait aussi odieux que ridicule – à de la mansuétude. Au nom de qui prétendrait-on donc pardonner ?

Au terme d’une postface qui, incongrûment, se révèle plus profonde que tout le bouquin, l’auteur dédie celui-ci à Paul Celan et Primo Levi, avec qui il convient qu’il n’est pas possible de répondre à la question « Pourquoi Auschwitz ? ». Mais alors, on redoute de devoir enchaîner aussitôt, à l’adresse de l’auteur : « So what ? »

Roman ★La zone d'Intérêt MARTIN AMIS, Traduit de l’anglais par Bernard Turle, Calmann-Lévy, 400 p., 21,50 €, ebook14,99 €

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