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Crise des migrants: le choc des civilisations?

La chronique de Vincent Engel.

Par la rédaction

Temps de lecture: 7 min

La crise des « migrants » se greffe, souvent malheureusement, sur le conflit grandissant, théorisé par Huntington, et qui est supposé opposer les civilisations – entendez une supposée civilisation occidentale et chrétienne et une civilisation orientale et musulmane. La première serait le berceau et le défenseur unique des Valeurs démocratiques ; l’autre, le lit du terrorisme, de l’extrémisme et, à défaut, des dictatures. Vraiment ?

Un peu de curiosité et de recherche sur Internet suffit déjà à accumuler des témoignages d’intellectuels et de citoyens musulmans qui, à l’instar par exemple de Rezla Aslan, défendent une vision du monde musulman démocratique, laïc. Des citoyens qui se battent, comme nos philosophes au XVIIIe siècle, contre la théocratie et la religion coupable d’empiéter sur la sphère civile et privée. Mais il est si simple de réduire l’autre à une caricature, à l’image de ces communes qui se disent prêtes à accueillir des réfugiés syriens pour autant qu’ils soient chrétiens…

Je vous conseille d’aller voir et entendre l’interview d’Adonis, alias Ali Ahmad Saïd, accordée en 2006 à une chaîne de télévision de Dubaï.

Adonis est un poète d’origine syrienne, né en 1930, emprisonné dès 1955 pour son appartenance au parti nationaliste syrien qui rêvait à la création d’une grande nation syrienne au Moyen-Orient (faut-il rappeler ici que le découpage de la région en États artificiels, par les Européens, est une des causes des conflits qui y sévissent encore aujourd’hui, comme en Afrique ?) Exilé au Liban puis à Paris, il n’a cessé de se battre pour une libération de la tradition et pour une laïcisation de la société arabe. Comme poète, il a toujours cherché à mêler les richesses des deux traditions poétiques.

Une interview exemplaire

Cette interview est exemplaire pour deux raisons : d’abord, pour ce qu’Adonis y dit. J’y reviendrai. Mais aussi pour l’attitude du journaliste et les questions qu’il pose. Nos stéréotypes nous piègent ici à fond : l’homme porte le costume traditionnel des Émirats et donc, nous nous attendons à entendre un journaliste à la solde d’un pouvoir dictatorial et théocratique. Mais si l’on ferme les yeux (d’accord, il faut pour cela comprendre l’arabe…), ou si l’on est capable de s’asseoir sur ses préjugés, nous avons affaire à un vrai journaliste, objectif, incisif, posant de vraies questions et écoutant sans interrompre les réponses de son intervenant, lequel s’exprime avec une liberté de pensée qui nous semble invraisemblable pour une télévision dubaïote – mais ne conviendrait-il pas d’abord de nous demander si une telle liberté est vraiment possible chez nous ?

C’est le petit exercice auquel j’ai envie de me livrer aujourd’hui : par un jeu de miroir, renvoyer les propos d’Adonis et ses critiques de la société arabe à notre société occidentale supposément démocratique. Passons donc en revue les points principaux de cette interview.

Le délit d’opinion

Adonis le dit clairement : dans le monde arabe moderne, l’opinion est considérée comme un crime et l’on peut se retrouver en prison pour la publication d’un article. Pourtant, Allah a écouté son pire ennemi, Satan, et a accepté sa désobéissance, alors qu’il aurait pu le détruire. Chez nous, certes, il n’est pas criminel d’avoir une opinion divergente ; il est simplement de plus en plus difficile de la faire entendre. La concentration des médias, rachetés par des groupes financiers dont l’objectif n’est pas de favoriser le pluralisme, est un des dangers majeurs (mais pas le seul) qui pèsent sur la liberté d’opinion et d’expression.

►Lire aussi : Liberté, ignorance et peur

La démocratie

Adonis s’oppose à l’ingérence de l’étranger dans les affaires politiques du monde arabe, mais pas pour les raisons que l’on pourrait imaginer – c’est-à-dire dans la logique des États jaloux de leurs prérogatives et qui, à l’instar de la Chine ou de la Russie, entendent n’avoir de leçon à recevoir de personne. Pour le poète, la démocratie ne peut pas être importée ; si les Arabes ne sont pas en mesure de gérer leur propre démocratisation, ils ne deviendront pas démocrates grâce à une aide étrangère. Pour cela, poursuit-il, il faut que la société arabe commence par réinterpréter correctement la religion, c’est-à-dire comme une expérience individuelle respectable, certes, mais qui ne doit pas intervenir dans la gestion de la cité.

Pour ce qui est de l’Europe et de l’Occident, objectera-t-on, il n’y a pas lieu de comparer : nous sommes une démocratie. Certes… Vraiment ? L’état de notre démocratie est en train de se délabrer, et pas seulement, comme je tente de le démontrer depuis la première de ces chroniques, sous les coups de butoir d’ennemis extérieurs – qui par ailleurs n’existeraient pas si l’Occident n’avait pas mené la politique internationale qui est la sienne depuis des décennies. Au nom de la sécurité, à cause d’une peur largement fantasmée, nous acceptions chaque jour de nouveaux reculs des principes qui fondent la démocratie. Et nous ne sommes pas à l’abri d’un retour du fondamentalisme religieux, comme le démontrent les récentes manifestations en France contre certaines lois entérinant des changements sociétaux, ou les réactions de nombreux Européens à l’afflux de réfugiés (pour rappel, les déclarations de Viktor Orban reprenaient le thème de la défense de l’Occident chrétien contre l’invasion musulmane).

Au-delà, cette déclaration d’Adonis nous rappelle qu’effectivement, la démocratie n’est pas un produit manufacturé que nous pourrions exporter aussi facilement que du chocolat ou des armes – le commerce de ces dernières étant d’ailleurs largement incompatible avec nos idéaux autoproclamés.

La sacralisation de la dictature

Adonis dénonce ensuite cette survalorisation de la dictature dans le monde arabe. Certes, l’interview date de 2006 et certaines de ces dictatures sont tombées à la suite du « Printemps arabe ». Mais elles n’ont que rarement laissé la place à une démocratie, et la dictature théocratique de Daesh prend le relais des dictatures « laïques ». Pour le poète, cela s’explique par une peur de la liberté et la recherche d’une figure capable de sauver et de guider le peuple.

C’est exactement pour cette même raison que la démocratie est en train de mourir chez nous : nous avons peur de la liberté parce que la liberté est une responsabilité de chaque instant, lourde, dangereuse, difficile à assumer. Il y a pour l’esclave une forme paradoxale de liberté : celle qui consiste à n’être plus responsable de rien. Et peu importe que son maître soit un dictateur ou Dieu – à cette différence que le dictateur veut un peuple d’esclaves, ce que Dieu refuserait, si j’en crois les croyants sincères.

Notre dictateur n’est pas un homme ou une femme politique, ni Dieu ; c’est le Marché.

La perte de créativité

Adonis poursuit sa critique en affirmant que le monde arabe est un monde en extinction, si pas éteint ; aucune création majeure n’y a vu le jour depuis un siècle, alors que le monde débordait d’inventions. Les intellectuels arabes, dans leur majorité, perdent leur temps et leur intelligence à vouloir appliquer des théories révolues.

Bien sûr, on dira cette fois que ces inventions et ces créations sont pour leur majorité le fruit de « notre » Occident glorieux. Je ne me lancerai pas ici dans le débat (capital, cependant) de tout ce que notre Renaissance doit à l’Islam ; contentons-nous pour l’heure de rappeler que le centre de gravité créative est en train de bouger et de basculer vers l’Orient, et que notre capacité créatrice et imaginative est en perte de vitesse. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne peut pas rebondir, tout comme d’ailleurs le pense Adonis pour le monde arabe ; dans une société responsable, où primerait l’humain et non le marché et l’intérêt à court terme de puissances économiques masquées, la créativité marche de pair avec la démocratie, et les deux s’alimentent dans un cercle vertueux où « l’étranger » n’est pas une menace, mais une source d’enrichissement et une possibilité de partage.

 

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