Au parc Maximilien, une cité de toile organisée

Parc Maximilien, 20 heures. L’équipe cuisine est en pleine action. Les premières marmites sont retirées du feu. Au menu ce soir, soupe aux légumes et boulettes de viande. La file prend forme devant les stands. On a également droit à du pain, une boisson et un dessert à condition d’attendre son tour. Il commence à faire frais. Certains s’impatientent. Mais l’équipe sécurité organise le bon déroulement du repas. Munis de talkie-walkie, les bénévoles réclament de l’aide en cuisine, appellent du renfort ou informent les autres de la présence d’un éventuel perturbateur. Tout est géré dans les moindres détails.

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Il est 23 heures. L’équipe cuisine travaille depuis déjà huit heures. Quelques tensions. Mais l’intervention des bénévoles est très rapide. La situation est maîtrisée. « C’est inévitable quand on vit en groupe. Les bénévoles sont débordés. Les réfugiés exténués. Parfois des trouble-fête qui ne sont pas du camp créent également des problèmes. Notre travail est de veiller au bien-être et à la sécurité de tout le monde. Mais seuls quelques incidents sans importance ont eu lieu », indique un bénévole. S’en suit une petite discussion entre « responsables sécu ». On soupçonne un jeune de s’être fait passer pour un bénévole, d’avoir tenté d’en tirer parti. Il faudra enquêter là-dessus. Les bénévoles sont répertoriés. Beaucoup d’entre eux sont eux-mêmes des demandeurs d’asile en attente d’une réponse de l’Office des étrangers. C’est le cas d’Ahmed, 29 ans, instituteur à Bagdad. Il a quitté son centre d’accueil pour se rendre utile. Mais le bureau qui peut l’aider est fermé. Il devra attendre le lendemain. Il passe au stand à côté et demande un numéro qui lui permettra d’avoir une tente, un matelas et des couvertures. Sur quelle base les tentes sont-elles distribuées ? « Aucune vraiment », explique Mohamed, un des gestionnaires. « Les gens se présentent, nous disent depuis combien de temps ils sont ici et combien de nuits ils pensent passer au parc Maximilien. On leur donne un numéro et on prend leur nom. Nous devons connaître le nombre de tentes et de personnes que nous possédons. Mais rien sur l’identité des personnes », explique-t-il.

Hatim KAGHAT.

Un lieu pour tous

Un dilemme auquel est confronté ce service tous les soirs : faut-il abriter tout le monde ou seulement les réfugiés ? « A priori, nous ne pouvons pas refuser des gens », indique-t-il, « même si seuls ceux qui n’ont vraiment pas le choix et qui doivent faire la file le matin pour accéder à l’Office devraient disposer d’une tente » dit Mohamed. Les tentes commencent à manquer et le parc est saturé. Des personnes de passage à Bruxelles se font passer pour des réfugiés pour bénéficier d’une tente. Aussi, « des SDF ont déjà passé la nuit au camp mais cela s’est très bien passé, », indique Hugo, un des plus jeunes bénévoles. Ce soir, il est affecté au service literie avec Kamel et quelques autres. Il fait de plus en plus froid et le parc se fait de plus en plus calme. Certains, peu habitués au climat, viennent chercher des couvertures supplémentaires. Les bénévoles, eux, se tiennent chauds avec des conversations tournant autour de la place de la religion dans la société belge, sur la condition des Berbères au Maghreb ou sur les conséquences du panarabisme au Moyen-Orient.

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Hugo, avec d’autres, fera la ronde ce soir. Des actes de pillage ont eu lieu. Des cartons entiers de jouets et de fournitures scolaires ont été volés à l’école, la veille. Des équipes sont affectées aux principaux endroits à surveiller : lieux de stockage des dons, cuisine, école et tentes des coordinateurs de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés. Au rythme des ronflements, Hugo se promène dans « le village » avant de finir sa nuit à la cuisine. « Il nous faut absolument un espace fermé et avec un parterre en dur. Ça devient sale. Et avec autant de nourriture stockée, on court le risque d’attirer des bestioles. Des rats qui viendraient se servir, c’est la propagation de maladies en un temps record », explique-t-il.

Veille de nuit

Le camp offre différents services. Hier, un stand d’aide juridique a vu le jour pour accompagner les demandeurs d’asile dans leur démarche. Des toilettes et des douches en préfabriqué ont été installées par les pouvoirs publics en plus des terrains de jeux, de foot et de baskets. Les bénévoles aimeraient aussi, sans trop oser le dire, disposer de cuisines en dur. Mais des cuisines « en dur » signifierait aussi que le village se pérennise. « Il est vrai que c’est ce que nous craignons. Il n’y a plus d’herbe dans ce côté du parc. Il suffit d’une averse et nous sommes dans la boue. Mais les réfugiés continuent d’affluer et aucune réponse adéquate n’a été apportée par le gouvernement », dit Hugo.

Il est 4 heures du matin. Un silence précaire règne sur le parc. Seuls quelques bénévoles veilleurs sont encore debout et… Hugo. A 19 ans à peine, il pète la forme. Autant commencer à préparer les premiers sandwichs. D’abord seul, puis accompagné des premiers bénévoles qui se réveillent ou qui arrivent de chez eux. A 6h30, les douches sont déjà de service. Les premiers réfugiés commencent à former l’incontournable file devant la porte de l’Office des étrangers. Du café chaud et un petit-déjeuner leur sont servis. Le « village » reprend peu à peu vie. Les donateurs affluent. La cuisine remet le couvert. C’est le moment de commencer à préparer le repas de midi.

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Des bénévoles longent l’immense plan de travail. Même les enfants s’y mettent. Roqaya, petite Irakienne d’une dizaine d’années, prépare sa première salade de fruits. Pour elle, c’est la pause déjeuner. Pendant que ses parents se pressaient devant l’Office, elle était à l’école en train d’apprendre ses premiers mots de français. Elle et son amie Myriam sont déterminées. Elles avancent bien. Ce n’est pas le cas des garçons. Ils préfèrent jouer.

Bons réflexes de vivre ensemble

Tout le camp est de plus en plus structuré et organisé. Les horaires d’ouverture des différents services sont affichés. Chaque service dépend d’un bureau et d’un responsable. Tous se coordonnent entre eux. Une organisation qui donne l’impression d’être dans une véritable cité. Bien sûr, il y a la forte présence de journalistes et la profusion des revendications… politiques. La journée est ponctuée de rassemblements. Hier, c’était les sans-papiers qui, banderoles et pancartes en main, scandaient leurs slogans. Beaucoup ont vu dans leur mobilisation au sein du camp une maladresse vis-à-vis des réfugiés. Mais ils ont aussi mis la main à la pâte. Ils contribuent à la vie de groupe. Aujourd’hui, ce sont les Irakiens, en particulier les Bagdadis, qui manifestent. Ils craignent une note de Théo Francken, l’homme politique le plus célèbre dans ce « village », qui les privera pensent-ils du statut de réfugié et d’une protection subsidiaire de deux ans.

Bagdad serait une ville sûre ? Les Bagdadis s’en indignent. « Quelle que soit la décision des politiques, l’accueil de la population est surréaliste. Nous n’avons nulle part vu une telle solidarité. Regardez notre petite ville. Cette vie nous manquera quand elle ne sera plus », dit Salem, un réfugié irakien, « bénévole multi-task ». Même si les bénévoles européens et réfugiés orientaux avaient créé là une ville particulière, elle est vouée à disparaître.

Jeudi, via une alerte lancée par la plateforme citoyenne, Théo Francken a été invité à se rendre sur place pour « constater par lui-même la situation sur le terrain et que nous puissions discuter des pistes de solutions ». Avec ses 325 tentes, son millier d’habitants et une dégradation prochaine des conditions météo, le village devra un jour ou l’autre laisser place à une alternative plus appropriée. « Nous garderons cependant les bons réflexes de vivre ensemble et de cette expérience extraordinaire », se rassure Salem.