Idéologie: une ouverture… ou un substrat totalitaire

L’utopie est un produit extrêmement puissant, à manier avec précaution.

Chef du service Forum Temps de lecture: 3 min

U topia  : du grec ou, non et topos, lieu, c’est-à-dire « de nulle part ». C’est le nom de l’île imaginée par Thomas More. Il donna naissance simultanément à un concept et à un genre. Car même si La République et le Critias de Platon peuvent rétrospectivement être considérés comme des utopies, c’est l’ouvrage de More qui est tenu pour source des utopies modernes.

Dans l’Utopie, l’idéal n’est plus imaginé dans le ciel – ciel des Idées ou ciel de Dieu – mais sur la terre des hommes. Il se situe néanmoins dans un lointain spatial… Elémentaire précaution au moment de critiquer le régime et la société de son temps : les puissants goûtent peu la contradiction. More en fera la cruelle expérience : après avoir désapprouvé la politique religieuse d’Henry VIII, il sera arrêté comme hérétique, condamné pour trahison et décapité, le 6 juillet 1535.

Une société à l’envers

L’Utopie sert aussi bien à critiquer la monarchie anglaise et française qu’à élaborer le tableau d’une société à l’envers : l’or y est méprisé et on y vit selon une sorte de communisme heureux. « Il est symptomatique que la construction utopique ne puisse se faire que sur une île, c’est-à-dire dans un espace à la fois isolé et préservé », glissent au passage Durozoi et Roussel dans leur Dictionnaire de philosophie (Nathan).

Le mot désigne une « cité parfaite », une société chimérique hic et nunc mais pouvant servir de stimulant à la pensée politique : la cité idéale de Platon, la cité du Soleil de Campanella, la phalanstère de Fourier, etc. par exemple. Mais l’utopie est un produit extrêmement puissant, à manier avec précaution.

Tantôt, elle agit effectivement comme ferment de changement, comme un idéal qui galvanise. Mannheim (Idéologie et utopie) oppose ainsi l’utopie, espérance ouverte de possibles, à l’idéologie conservatrice, soucieuse de légitimer un état de fait établi. L’utopie a une fonction critique, révolutionnaire – pensons à l’abolition de l’esclavage, au suffrage universel, à la sécurité sociale ou aux congés payés qui furent tous, quelques années encore avant leur avènement, taxés d’« utopies »…

Mais parfois, l’utopie se brouille en idéal abstrait, discutable et inatteignable, auquel d’aucuns s’accrochent aveuglément. Une fin justifiant tous les moyens – pensons ici au naufrage de l’idéal communiste dans la tyrannie : l’avènement sans cesse postposé de la société sans classe justifiant l’élimination des dissidents retardant la marche de l’Histoire. Nombre d’auteurs ont souligné la dimension totalitaire des utopies et, inversement, la dimension utopique des totalitarismes. « En utopie, l’individu est sacrifié au profit du groupe, les valeurs d’égalité et de sécurité anéantissent celle de liberté », écrit ainsi Godin dans son Dictionnaire de philosophie (Fayard).

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
La UneLe fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une