Olivier De Schutter: «Pour les utopies subversives, agissantes»

Selon le professeur, nous n'avons pas besoin seulement de visionnaires comme Thomas More: il nous faut aussi des "faiseurs", des hommes et des femmes qui changent le monde par des gestes posés dans leur environnement immédiat.

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P arce qu'elles sont un "non-lieu" ou un "lieu idéal", à bonne distance du pragmatisme plat, les utopies courent deux risques symétriques. Le premier est d'être à ce point éloignées des attentes de la société qu'elles apparaissent comme de pures chimères - "fantasmagories" », écrivait Ricoeur. Le second est de s'en tenir aux mots, sans se traduire dans les pratiques mêmes de celles et ceux qui les mettent en avant. On court d'un côté le risque de demeurer dans l'insignifiance, de l'autre celui de nourrir le cynisme.

Les utopies sont un contrepoids à la fois aux idéologies dominantes, et au présentisme - cette incapacité de nos sociétés de se projeter hors d'elles-mêmes pour s'imaginer un avenir différent de la simple prolongation de leurs trajectoires actuelles. Il en faut donc: elles sont à bien des égards l'ingrédient même de nos démocraties, et ce qui permet à nos sociétés d'être pleinement historiques. Mais nous n'avons pas besoin seulement de visionnaires comme Thomas More: il nous faut aussi des "faiseurs", des hommes et des femmes qui changent le monde par des gestes posés dans leur environnement immédiat, à l'échelle du quartier ou de la ville. De proche en proche, les innovations sociales qui prolifèrent aujourd'hui peuvent amener des changements d'ensemble.

Ce sont des voisins qui s'échangent la voiture, la tondeuse à gazon ou la perceuse. Ce sont des inconnus qui, par le financement participatif (le crowdfunding), se découvrent prendre part à une aventure commune, comme dans les projets que propose Be Planet ou Terre-en-vue. Ce sont des communes qui mettent sur pied des systèmes locaux d'échange, voire des monnaies alternatives, comme le Valeureux à Liège ou le Talent à Louvain-la-Neuve. Ce sont des quartiers entiers qui produisent leur propre électricité de manière décentralisée, comme cela se fait à grande échelle en Allemagne ou au Danemark par la diffusion des panneaux photovoltaïques. Ce sont des hommes et des femmes ordinaires qui mettent sur pied des supermarchés coopératifs, proposant une alimentation saine à base de produits locaux, comme à Bruxelles BEES Coop ou Färm. Ce sont les jardins potagers collectifs lancés chez nous par le Début des Haricots.

Dans les secteurs de l'énergie, de l'alimentation, ou des transports, ce sont ces utopies concrètes qui se mettent en place. Elles mettent en avant la convivialité, le partage, l'enrichissement de chacun par les différences des uns et des autres, qui travaillent ensemble à s'inventer autre chose. Ces utopies sont subversives, parce qu'elles sont agissantes: elles sont le fait d'acteurs, non de spéculateurs. Elles portent en elles la démonstration de ce que nous ne sommes pas condamnés à vivre dans ces sociétés antagonistes et concurrentielles que nous décrivent les manuels d'économie politique, ces dystopies auxquelles elles opposent un salutaire contre-récit. Elles pointent qu'une autre trajectoire est possible.

Ces utopies n'attendent pas que les solutions viennent d'en haut; elles n'ont demandé l'autorisation à personne. L'on aurait tort d'ailleurs de vouloir les diriger: l'innovation sociale ne se commande pas, pas plus que l'on ne fait pousser un arbre plus vite en le tirant par ses branches. Mais le Politique peut se réinventer à partir d'elles. Apprendre d'elles. Créer des structures, des institutions juridiques et économiques, permettant de les accueillir. Les protéger aussi le temps qu'elles se consolident, afin de leur donner une chance de former une alternative. Une politique de la liberté, c'est celle qui favorise l'autonomie, donnant à chacun les moyens de se faire soi-même, et de contribuer ainsi à l'inventivité de la société dans son ensemble. C'est la politique conçue à la manière de la relation pédagogique: il s'agit non pas d'imposer, mais de donner à chacun les moyens de se faire soi. Aux utopies concrètes des acteurs sociaux qui déjà expérimentent, doit venir répondre l'audace d'une politique qui pense autrement son rapport au social ».

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