Rétablissement des frontières en Allemagne: un coup terrible pour l’Europe

L’éditorial de Jurek Kuczkiewicz.

Chef du service Monde Temps de lecture: 3 min

Le rétablissement par l’Allemagne des contrôles à ses frontières n’est pas une péripétie : c’est un coup terrible qui vient d’être infligé à la grande zone sans frontières de Schengen, l’un des acquis majeurs, le plus apprécié par les citoyens, de la construction européenne. Ce serait exagéré, ou prématuré, de signer la mort de Schengen. Mais ce serait une grave erreur de sous-estimer l’affaire.

Les bonnes intentions et les sentiments sincères de compassion et de solidarité doivent constituer l’une des boussoles de l’action politique. Mais elles ne peuvent en tenir lieu. C’est le constat, pas politiquement correct en nos contrées occidentales, qui s’impose à la vue des décisions successives de l’Allemagne. Il y a trois semaines, Angela Merkel ouvrait les frontières de son pays aux réfugiés par une annonce d’accueil massif moralement justifiée. Mais son caractère unilatéral, totalement contraire aux usages européens, a jeté la confusion dans les pays voisins en provoquant un gigantesque appel d’air qui a de fait balayé des frontières, et des mécanismes de gestion d’asile terriblement imparfaits ou dépassés, mais qu’on ne peut biffer d’une déclaration sans que rien ne les remplace.

Par la décision de dimanche, l’Allemagne a fait marche arrière, réinstallant par les baïonnettes des frontières que la chancelière avait levées par une annonce généreuse, mais opérationnellement irréfléchie.

La Hongrie s’est précipitamment réjouie de la décision allemande, qui semble rétrospectivement donner raison au flot de critiques dont son Premier ministre Orban avait abreuvé l’Allemagne. Mais la Hongrie, et les autres pays de la région rangés derrière elle dans le front du refus à l’accueil des réfugiés, auraient tort de se sentir confortés dans leurs raisons. Car la réinstallation même momentanée – cela reste à voir ! – de frontières physiques internes à l’UE signe l’apparition d’une frontière que l’on ne soupçonnait pas, ou plus : celle de valeurs fondamentales. Quelles que soient ses difficultés, politiques, culturelles ou opérationnelles, l’accueil de réfugiés et la solidarité entre nations d’une même Union face à ce défi à la charge inégalement partagée constitue un test existentiel du socle de valeurs communes.

Aujourd’hui, les pays adhérant au front du refus à l’accueil portent une responsabilité autrement plus grande qu’Angela Merkel dans le risque de rétablissement de nouvelles frontières : ces pays se mettent eux-mêmes à l’extérieur de frontières délimitées par le partage de valeurs. Ce n’est pas encore la mort de Schengen et de l’Europe ouverte qu’on avait voulue. Ce n’est pas encore leur mort clinique. Mais c’est un grave accident vasculaire cérébral pour l’Europe qui a intégré comme jamais l’Est et l’Ouest.

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