Europe, toujours grande et belle?

La crise des réfugiés est l’occasion de s’interroger sur le projet européen, ses racines et ses finalités. La chronique de Vincent Engel.

Chroniqueur Temps de lecture: 7 min

Il semble qu’il n’y a plus aucun autre sujet digne d’attention que la crise des réfugiés. Au-delà de la vague de solidarité et de compensation qui pourrait trop rapidement donner l’illusion que l’Europe s’est enfin souvenue de ses principes fondamentaux, on perçoit des propos et des jugements autrement négatifs, qui n’attendent qu’une occasion pour exploser. C’est l’occasion de s’interroger sur le projet européen, ses racines et ses finalités.

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Le projet européen a mobilisé des milliers d’individus et a paru le salut absolu à toute une génération, voire davantage. Je le confesse sans honte ; je fais partie de ceux pour qui une Europe véritable, débarrassée de ses états-nations, de ses frontières et de ses règles locales, est le seul avenir souriant et motivant. Mais il faut bien avouer que ces dernières années, il faut avoir la foi du charbonnier pour persévérer dans cette utopie ; et l’on serait tenté de donner raison à ceux qui dénoncent, de plus en plus ouvertement, un projet piloté dès le départ par des sociétés et des banques internationales, désireuses de mettre en place la structure étatique la plus souple possible afin de leur permettre de mener leurs affaires de la manière la plus libre et la plus rentable.

Que cette déclinaison singulière de la théorie du complot soit ou non avérée, en tout ou partie, il faut constater que l’Europe est devenue le chantre d’un néolibéralisme qui met à mal les droits fondamentaux et la défense des plus faibles. La récente polémique « Huber » montre que les droits des citoyens ont laissé la place aux droits des consommateurs, et ce glissement sémantique trahit un glissement idéologique majeur. La citoyenneté ne peut pas se définir uniquement en termes de marché et de consommation. Par ailleurs, il est également indéniable qu’il y a, parmi les élus du Parlement européen, des femmes et des hommes politiques exceptionnels qui tentent de défendre un projet politique et des valeurs sur lesquelles devrait se construire l’Europe, puisqu’elle s’en réclame continuellement – sans quoi, il ne nous resterait plus qu’à donner raison aux théories du complot et admettre que ces « valeurs » et cette utopie ont été les leurres par lesquels le Marché tout puissant et ses prêtres ont berné les citoyens.

Nos « racines »

Le débat a été vif lors de l’écriture du Traité européen, et il resurgit aujourd’hui dans la bouche de leaders politiques tel Viktor Orban qui en appelle à la défense de l’Europe chrétienne : le facteur religieux est-il déterminant dans la définition de l’identité européenne ? On rappellera d’abord que les racines européennes sont d’abord à chercher dans la Grèce antique, aussi peu chrétienne que possible, et que le christianisme ne s’est véritablement implanté dans toute l’Europe qu’à partir du neuvième siècle. Si l’on songe un tant soit peu aux racines spirituelles de notre continent, on pourrait aussi affirmer que l’Europe est profondément païenne et polythéiste, ce que l’Église a bien compris en « noyant » ce paganisme sous le culte des saints et en fixant les principales fêtes religieuses sur celles des religions précédentes.

Edito : La Hongrie d’Orban, cet avatar européen

Freud a bien analysé, dans Moïse et le monothéisme, la difficulté pour une population illettrée et profondément polythéiste d’accepter, du jour au lendemain et par décision du prince, une religion monothéiste, qui plus est fondée sur une exigence éthique (proclamée) radicale et absolue. Ce substrat polythéiste est toujours présent. Freud y voit la base de l’antisémitisme (la haine populaire à l’encontre du monothéisme se retournant non contre la religion du pouvoir mais contre cet autre monothéisme présenté par les prêtres comme étant celui d’un peuple déicide), et il pourrait être une des explications à cette soumission contemporaine au Marché et à l’égoïsme. (Pour approfondir ce débat, lire ceci ou cela)

À côté de cela, la présence arabe en Espagne, et dont les répercussions intellectuelles et philosophiques s’étendront bien au-delà et seront déterminantes pour l’avènement de la Renaissance et la redécouverte de l’héritage grec, s’étend du début du huitième à la fin du quinzième siècle, soit près de huit siècles. On pourrait ajouter toutes les autres influences dont a bénéficié l’Europe et rappeler les guerres de religion interne à la chrétienté dont la violence et la férocité sanglante n’ont rien à envier aux conflits qui opposent les différents courants de l’Islam.

Mon intention n’est pas de nier l’influence et le rôle majeur que le christianisme a joué dans l’histoire européenne et dans le développement de sa culture. Mais pas plus que le christianisme ne se réduit à l’Europe, celle-ci ne se définit ni exclusivement ni même essentiellement par ses « racines » chrétiennes.

Crise des migrants: le choc des civilisations?

Une Europe à la carte

Au-delà de ce débat, qui nourrit l’argumentation de ceux qui veulent s’opposer à l’arrivée des réfugiés au titre qu’ils représenteraient, par leur appartenance à l’Islam, une menace pour l’identité culturelle et spirituelle de l’Europe, la crise actuelle met clairement en évidence la faiblesse de la construction européenne, présente depuis très longtemps : les responsables politiques (et la population) aiment l’Europe quand elle leur rapporte de l’argent, du pouvoir, des aides ; ils la vilipendent quand il s’agit de mettre en place des règles communes ou de défendre des valeurs qui « coûtent ».

De ce point de vue, je rejoins tout à fait ceux qui, dans tous les camps, ont clairement affirmé qu’il n’était pas acceptable que des pays comme la Hongrie ou la Pologne refusent de mettre en œuvre la solidarité européenne pour l’accueil des réfugiés, tout en acceptant de recevoir des fonds structurels conséquents pour leur développement intérieur.

Une fois encore, il faut rappeler cette évidence : les réfugiés quittent un pays en guerre. Lorsque les Belges ont fui les Allemands, ils ont été accueillis par les Français. Pas parce qu’ils étaient chrétiens : parce qu’ils étaient des victimes et que nos valeurs nous imposent de venir au secours de ceux qui souffrent. Je répète de surcroît que si les Syriens fuient la guerre, c’est parce que nous avons laissé cette guerre se développer, voire nous l’avons suscitée. Sur Twitter, on lisait il y a peu un message assez clair : les Français comprennent que des gens quittent la France pour échapper à l’impôt, mais ils n’acceptent pas que des Syriens quittent la Syrie pour échapper à la mort. Et les Hongrois qui cherchaient à échapper à la répression soviétique ont été accueillis sans l’ombre d’une hésitation. Pas parce qu’ils étaient chrétiens ou européens ; parce qu’ils étaient des hommes, des femmes et des enfants partageant avec nous une humanité fragile et toujours menacée.

Bien sûr, la situation est explosive et dangereuse. Si demain un attentat est commis ici ou là – et la probabilité est très élevée qu’un tel drame se produise –, l’élan de solidarité s’éteindra et la haine à l’encontre des réfugiés éclatera, puisque « bien entendu », clamera la sagesse populaire, les terroristes auront été infiltrés par Daesh via ces réfugiés que nous aurons eu la faiblesse d’accueillir. Et peut-être alors en sera-ce définitivement fini du « rêve européen » – ou ce sera l’occasion de déclarer un décès qui remonte à bien plus longtemps.

Ressusciter le projet européen ?

Pleurer ne sert à rien, il faut agir, et construire si l’on peut. L’Europe d’aujourd’hui s’est soumise au néolibéralisme, au marché, à l’égoïsme. Tous les députés et tous les responsables politiques ne sont pas, cependant, soumis à ce diktat, et une part non négligeable de la population résiste – comme on peut le voir sur les négociations en cours autour du TTIP (notons à ce sujet que le focus incessant mis sur la crise des réfugiés est une aubaine pour les négociateurs qui peuvent travailler tranquillement, pendant ce temps, et faire triompher un accord aux perspectives catastrophiques).

Peut-être faudra-t-il en passer par la construction d’une nouvelle Europe, plus petite, sans ces pays qui ne jouent pas le jeu honnêtement. Une Europe construite sur un projet politique et social, et non sur un projet économique. Une Europe rassemblant des citoyens prêts à renoncer à la fatale notion de nation et à se rassembler autour d’un Contrat Social fondé sur des valeurs humaines et non marchandes, qu’elles soient ou non inspirées du meilleur de toutes les religions. Une Europe sans aucune frontière, mais avec des règles économiques, sociales, fiscales communes.

Ce n’est pas un projet de gauche, ni de droite ; c’est peut-être une utopie, mais on ne peut rien créer de généreux et de fort sans une dose d’utopie.

 

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