L’Europe centrale face à un choix historique: l’Europe, ou la non-Europe d’Orban

Les quatre pays de Visegrad doivent choisir s’ils assument leur maturité et les responsabilités qui vont avec elles. La diversité est l’une des valeurs et des réalités de l’Union européenne.

Chef du service Monde Temps de lecture: 8 min

L’Europe ne fait pas seulement face à la plus grave crise humanitaire se déroulant sur son sol depuis la Seconde guerre mondiale. C’est aussi l’Union européenne qui fait face à sa plus grave crise politique interne, aux conséquences potentiellement désastreuses.

La crise est extraordinairement complexe, à la fois externe et interne. Et comme dans tous les défis qui se posent à l’UE, la mise au point et l’organisation des réponses – c’est un classique européen – voient se confronter des points de vue, des intérêts et des politiques jamais faciles à concilier.

Mais contrairement aux crises précédentes qui ont vu s’affronter des États membres, cette crise-ci ne se résume pas à une question d’argent. Et elle ne met pas aux prises un État membre contre d’autres, comme la récente crise grecque ou la négociation qui se mènera bientôt avec le Royaume-Uni. Elle oppose un groupe de pays géographiquement, culturellement et historiquement proches, les pays d’Europe centrale, à la majorité des autres. (Les États baltes, au début alignés sur les premiers, se sont adoucis et silencieusement rangés en marge de la confrontation.)

Un nouveau fossé Est-Ouest ? Les accusations d’ingratitude n’ont pas manqué ces dernières semaines à l’adresse des quatre pays du groupe de Visegrad (« V4 » : Pologne, République tchèque, Slovaquie et, cette fois à leur tête, la Hongrie), pour leur opposition irréductible à la répartition entre tous d’une part des réfugiés arrivés sur le sol européen. Le ministre allemand de l’Intérieur (tiens, l’Allemagne, traditionnelle alliée et protectrice de la Mittel Europa…) allant même jusqu’à menacer publiquement de réduire les fonds structurels colossaux dont bénéficient ces pays depuis leur adhésion en 2004.

Sur quels terrains se révèle ce nouveau hiatus entre Vieille et Nouvelle Europe ? Sur celui de la solidarité ; puis sur celui, plus large et fondamental, des valeurs.

Un refus de solidarité

On ne refera pas ici la liste, et elle est longue, des arguments et contre-arguments sur les différentes mesures mises sur la table par la Commission européenne pour gérer la migration, et maintenant une crise aiguë de réfugiés. On ne dressera pas plus le procès des innombrables retards, erreurs, manquements et hypocrisies dont ont fait preuve quasiment tous les acteurs à chaque étape où il avait fallu décider ou communiquer, que ce soit à Athènes, Rome, Paris, Bruxelles, Berlin, Budapest ou ailleurs.

Mais en dépit d’une multitude de divergences secondaires sur les modalités, il existe entre les élites politiques et les opinions publiques de la « Vieille Europe » une convergence quant à la conviction que l’accueil des réfugiés s’impose. Il s’impose en vertu du devoir de protection envers des personnes fuyant les guerres et persécutions, en vertu de la solidarité vis-à-vis des pays en première ligne de l’afflux migratoire, et même sur foi d’un intérêt démographique et économique bien compris.

Les dirigeants du front du refus ont beau se retrancher derrière des arguments de forme ( » Oui à l’accueil, mais pas à l’obligatoire ») : les engagements concrets et chiffrés font défaut, ou leurs niveaux sont tellement bas, que la démonstration est faite d’une réticence viscérale à prendre part à l’effort du partage. Un refus qui fait l’objet lui aussi d’une convergence entre les tendances majoritaires des opinions publiques de ces pays, et l’expression politique et européenne de leurs dirigeants.

(Ceci étant, ne nous leurrons pas : si Marine Le Pen était au pouvoir en France, si quelques autres partis populistes ou affichant la préférence nationale étaient plus forts dans les coalitions où ils siègent déjà, Belgique comprise, le « mainstream » coulerait sans doute déjà, en nos contrées, dans une autre direction…)

Pour la première fois donc dans l’histoire de l’Europe, ce sont les pays de l’Ouest qui demandent un effort de solidarité à ceux de l’Est, pour faire face à un défi (les réfugiés, et plus largement l’immigration) qui touche d’abord l’Ouest. « La solidarité n’est pas un vain mot », a-t-on entendu à plusieurs reprises de la bouche de dirigeants politiques occidentaux. Ils ont doublement raison. D’abord parce qu’effectivement tout le processus d’élargissement de l’UE vers l’Est, et surtout son caractère précoce, a été motivé à l’Ouest par un sentiment de devoir et par le souci de correction d’une injustice historique (avoir abandonné l’Est à l’URSS) que les ex-pays satellites n’ont jamais cessé de rappeler aux Occidentaux.

Aujourd’hui pourtant, les dirigeants et les opinions publiques de la Vieille Europe ont le sentiment que la dette morale commence à être apurée. Et ils doivent de plus en plus souvent expliquer à leurs opinions, par exemple, que la libre circulation ou le détachement des travailleurs qui bénéficient à l’Est, mais mettent des secteurs entiers en difficulté à l’Ouest, restent des acquis européens supérieurs. Ils aimeraient que leurs homologues d’Europe centrale aillent pareillement à l’encontre de leurs électorats défendre l’idée que « la solidarité ne peut être à sens unique ».

Ils ont raison. L’Union européenne a été promue à l’Est comme un espace de libre circulation et une machine à distribuer les aides. En Pologne en particulier, les affaires de l’UE ne sont couramment commentées que sous l’angle de la question « Qu’est-ce que la Pologne peut y gagner ? » ou « Comment éviter d’y perdre ? » (Même la nomination de Donald Tusk à la présidence du Conseil européen n’y a pas fait exception.)

Sur la crise des réfugiés, la première ministre Ewa Kopacz, qui va au-devant d’une lourde défaite électorale d’ici cinq semaines face aux nationalistes catholiques du parti Droit et Justice (évidemment à la tête du combat contre le « déferlement islamiste »), a amorcé ces derniers jours seulement un parler vrai : « Être membre de l’UE nous oblige. Nous détourner (de nos responsabilités), c’est nous en exclure. » On ne pouvait mieux dire.

Les valeurs

L’autre divergence, si elle devait se confirmer, serait encore plus dramatique. La base de la réticence viscérale à l’accueil dans les 4V, est d’ordre identitaire : la peur de qui n’est pas blanc, ni chrétien, fût-ce culturellement. Peut-on en incriminer les peuples d’Europe centrale ? L’histoire impose d’abord de comprendre. « Alors que dans l’Ouest de l’Europe s’est établi depuis l’après-guerre et avec la décolonisation un modèle libéral de sociétés multiculturelles, l’Est de l’Europe vivait jusqu’en 1989 dans des sociétés fermées », expliquait il y a quelques jours à Libération le spécialiste de l’Europe centrale et orientale Jacques Rupnik. La Pologne d’avant-guerre était encore une mosaïque de nations, de religions et de cultures. Dans celle d’aujourd’hui, la majorité de ceux qui n’ont jamais quitté leur pays n’a jamais vu de peau moins blanche que la leur.

Il est difficile de critiquer des peuples ; on peut par contre critiquer leurs dirigeants. « J’en veux énormément à nos dirigeants politiques, nous confiait une personnalité politique polonaise active sur la scène européenne, de ne pas avoir préparé de longue date notre population à la diversité. »

Il y a évidemment pire que l’impréparation, c’est la création d’une atmosphère de rejet de l’étranger, laquelle rend l’accueil encore moins possible, car dangereux pour ceux qu’il faudrait accueillir.

Il y a pire que cela : c’est le développement – plutôt la réhabilitation – d’une idéologie d’exclusion ethnique. C’est ce que fait le premier ministre Viktor Orban. Lequel – c’est l’une des rares qualités dont on peut lui faire crédit – a le mérite de placer lui-même la crise des réfugiés sur le terrain des valeurs fondamentales. Dans un récent discours, il a déclaré que ce qui se révèle à travers la crise actuelle, c’est « la fin de l’ère du blabla libéral, qui présente un grand risque mais aussi une grande opportunité : la possibilité pour l’idéologie nationale-chrétienne (…) de regagner sa domination, non seulement en Hongrie mais à travers toute l’Europe ».

Qu’implique cette idéologie, selon M. Orban ? Que « la Hongrie – et j’espère que toute l’Europe pensera comme nous – doit protéger sa composition ethnique et culturelle. (…) Pourquoi ne pouvons-nous parler du droit de chaque État et de chaque nation de décider de qui peut vivre sur leur territoire ? »

Qu’il faille répondre « pourquoi pas », en Europe en 2015, fait frémir… Pourquoi pas ? Parce que, M. Orban, la discrimination à des fins quelconques sur base de critères raciaux, religieux ou sexuels, est contraire aux droits de l’homme, et accessoirement à l’état de droit et aux valeurs qui l’inspirent au sein de l’Union européenne. Et parce que, M. Orban, ce principe a déjà été testé souvent dans l’histoire européenne, et que sa dernière expérience a généré le plus abominable génocide de tous les temps…

Au-delà de toutes les controverses légitimes sur les mesures qu’exige la crise des réfugiés, les pays d’Europe centrale et leurs dirigeants sont aujourd’hui face à un choix historique. Veulent-ils assumer d’avoir atteint une maturité leur permettant aujourd’hui, en membres égaux, d’apporter leur aide à une Union qui leur a apporté la sienne ? Et choisissent-ils une Europe où les droits sont établis et garantis par un État de droit, et non par des choix prédéterminés par des idéologues ethniques et religieux comme M. Orban ?

C’est un choix entre l’Europe, et la non-Europe.

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