Asile: le populisme de Bart De Wever voisine avec le ridicule

Pourquoi fermer les frontières, réduire les conditions d’accueil et – soyons fous – revoir la Convention de Genève? Parce que ces «gens» ne sont pas de vrais réfugiés politiques? Parce qu’ils vont prendre notre travail? Parce qu’ils vont vivre mieux que nos grands-parents qui végètent en maison de repos? Parce qu’il y a, dans ces arrivants, des musulmans dont la pression culturelle sur notre société menace les valeurs des Lumières, provoque du gay bashing et fait que des femmes veulent porter un burkini dans les bassins de natation? C’est ce résumé à la hache du discours de Bart De Wever à Gand qui va rester dans les têtes. Car, comme le tweetait le professeur Carl Devos: «On peut penser ce qu’on veut des idées défendues par Bart De Wever, mais il dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas

Du camion de Strépy, à la grand-mère dans son home

Les formules qu’il a soigneusement choisies vont rester – le «Bruxelles-Bagdad Express» –, tout comme le visage des «victimes» qu’il a soigneusement désignées – la «grand-mère qui ferait mieux d’être demandeuse d’asile» ou ces hommes arrivés chez nous «qui ne resteront pas seuls longtemps» –, ou ces petits malins qui «ont marché des milliers de kilomètres à pied jusque Bruxelles mais ne trouvent pas la porte du WTC?». Dans la rhétorique politique/populiste de Bart De Wever, ces personnages qui parlent à l’imagination du peuple sont à la crise des réfugiés ce que le camion déversant de l’argent à Strépy-Thieu fut aux «junkies wallons»: une manière populiste de faire basculer les esprits en frappant les imaginations.

Ce n’est pas le manque d’argumentation ou de talent, voire même de vérités, qui suscite un malaise à l’écoute du discours du leader nationaliste. Car oui, tous les réfugiés ne sont pas des Syriens intellectuels et oui, tous ne sont pas réfugiés de guerre, et oui, personne à ce stade ne connaît parfaitement l’historique du petit Aylan.

Non, le malaise, intense, vient de cette peinture du monde donnée aux étudiants gantois avec, comme unique priorité politique, de se protéger de ces hommes, avec femmes et enfants, en embuscade derrière les frontières, qu’on doit maintenir loin de nous. Ou que ces étudiants aient eu droit à une stratégie dont les seuls instruments sont les grilles et les push back ou l’abracadabrantesque volonté de modifier la Convention de Genève (que – by the way – la N-VA s’engageait à respecter dans son programme électoral). On engage les étudiants à vérifier durant les mois qui viennent la réalisation de cette matamoresque proposition dont on imagine déjà qu’elle a fait trembler les grandes nations…

Tant qu’à procéder au fact checking dont la présentation de Bart De Wever était friande ce mardi, on engage les étudiants à constater qu’au moment où le leader N-VA leur exposait l’inefficacité du processus de décision européen, les ministres des Affaires intérieures votaient les quotas obligatoires, dans un grand moment d’incohérence pour les nationalistes flamands: leur ministre votait «oui» alors que leurs députés européens votaient «non».

Qui, mardi, a dit que Viktor Orban rappelait le pire des années 30 ?

Ce sujet «réfugiés» n’est plus dans la bouche du président de la N-VA que binaire, fait de bons et de méchants. Les méchants? Angela Merkel, caricaturée en sainte nitouche, alors que le Hongrois Orban hérite en Bart De Wever d’un allié qui vante ses grillages et ne trouve que des excuses à ce pauvre Viktor, obligé de tirer à balle (non létales) sur les réfugiés que ces incapables de Grecs ont laissé passer.

Qui, mardi, a dit à ces étudiants, que le national-chrétien Orban rappelle le pire des années 30 avec sa volonté de bétonner la composition «ethnique» de sa société? Pas Bart de Wever, qui s’est en fait lui aussi employé à démontrer le danger «culturel» posé à nos sociétés européennes par la présence des musulmans.

Soyons clairs: la crise des réfugiés est grave, et si elle est aujourd’hui assumable par nos pays riches, personne ne peut prédire son ampleur future. Il est donc sage pour les hommes politiques de ne pas être naïfs, de voir les défis tels qu’ils sont, et donc notamment l’inquiétude qui vit dans une partie de la population à l’idée que ces arrivants puissent être majoritairement musulmans. Le philosophe français Michel Onfray a raison de dire que nombre de questions sont impossibles à poser, tant une certaine «bien-pensance», souvent l’apanage d’une certaine gauche, stigmatise ceux qui les portent, en les taxant de «racistes». Il faut donc regarder les problèmes et les solutions sans œillères. Côté francophone notamment, on doit se rappeler l’erreur grave qu’on a faite de ne pas considérer à une époque le caractère obligatoire du parcours d’intégration, qui nous fait aujourd’hui cruellement défaut.

Le monde du leader N-VA est binaire, fait de bons et de méchants

Mais l’homme politique n’est pas là pour se faire uniquement le porte-parole de l’opinion publique, sans être attentif à la polarisation qu’il crée, à la haine de l’autre qu’il suscite et à la diffusion de l’idée qu’il n’y aurait fatalement que deux camps, en l’occurrence ici les bons – nous – et les autres – les réfugiés – qui profiteraient, mentiraient et menaceraient «notre» culture. Il se doit de faire mieux que cela.

Mardi, Bart De Wever a décrit la presse comme une machine à culpabiliser, évoquant une guerre de l’opinion entre, d’un côté, les «gens» et lui – qui comprendrait les masses– et, de l’autre, les journalistes qui construiraient des récits pour encourager à la solidarité. La presse a ces dernières semaines surtout veillé à vérifier les faits, à recouper les informations, à accompagner l’émotion par la raison. C’est le cas à nouveau aujourd’hui via le fact checking que nous réalisons des déclarations du leader nationaliste. Dans les semaines qui viennent, les journalistes – et les étudiants gantois – vérifieront aussi si les solutions autoproclamées par Bart De Wever se transformeront en actes. Car la N-VA, qui siège dans tous les gouvernements, ne peut plus être dans la posture du Calimero qu’on empêche d’agir.