«L’autre Simenon» crée la polémique

Patrick Roegiers, écrivain belge installé à Paris, a livré son dernier roman, L’autre Simenon, chez Grasset, fin août, pour la rentrée littéraire. Dans ce livre, c’est Christian Simenon le triste héros. Le frère du créateur de Maigret a tourné Rex juste avant et après la guerre. Séduit par le discours enflammé et la personnalité de Léon Degrelle, Christian, le cadet de Georges, rallie Rex.

Embrigadé, suivant le mouvement plus par devoir de col blanc que par réelle conviction, Christian ira même jusqu’à participer à la tuerie de Courcelles, en 1944 : 19 civils exécutés en représailles de l’assassinat du bourgmestre rexiste de Charleroi, Oswald Englebin, par la Résistance. Pour échapper à la condamnation, Christian s’engagera dans la Légion étrangère pour mourir au Vietnâm en 1947.

Et pendant ce temps-là, Georges écrivait, dans sa retraite française. Il voyait du monde, travaillait avec la Continental, la société de production cinématographique créée par les nazis, voyait des femmes. C’est ce contraste entre la voie obscure de l’un et la vie toute en lumière de l’autre que Patrick Roegiers montre dans son roman, embrasé lui aussi par le baroque degrellien et qui n’hésite pas à utiliser un style de farce, de chœurs, de grotesque pour faire ressortir ce qu’il y a de choquant dans cette dichotomie. Pour Roegiers, Christian fut la part d’ombre de Simenon.

Dans les Livres du Soir, j’avais applaudi à ce roman. Non pas parce qu’il nous apprenait des choses, mais bien parce qu’il s’emparait d’une situation pour en faire un miroir de nos égarements, pour en faire une matière littéraire. D’autres ont sans doute eu le même sentiment puisque L’autre Simenon se retrouve sur certaines listes de prix littéraires.

Il n’a néanmoins pas plu à tout le monde. Et la polémique a enflé. D’autant plus, dit-on du côté des détracteurs de l’écrivain, que dans ses conférences, entretiens, débats, Roegiers n’a cessé de « salir » Georges Simenon.

Pour y voir clair, un face-à -face. D’un côté Jean-Baptiste Baronian, écrivain belge, auteur du Dictionnaire amoureux de la Belgique (Plon), président des Amis de Georges Simenon. De l’autre, évidemment, Patrick Roegiers. Vous lirez qu’on ne s’épargne pas. Les polémiques littéraires ont toujours enflammé le landerneau francophone…

Carte blanche : « Tirez sur Simenon »

Jean-Baptiste Baronian, romancier, critique, essayiste est le président des Amis de Georges Simenon. Il reproche à Patrick Roegiers d’avoir amalgamé le destin du grand auteur liégeois avec celui de son frère rexiste Christian et conteste la valeur littéraire de son roman.

Tous les biographes de Georges Simenon ont parlé de son frère cadet, Christian, qui a été un membre actif de Rex, l’organisation pro-hitlérienne de Léon Degrelle, et qui a participé à l’effrayante tuerie de Courcelles, le 18 août 1944. Dans celle, importante, qu’il a publiée en 1992 chez Julliard, Pierre Assouline a d’ailleurs consacré de nombreuses pages à Christian et a fort bien montré la complexité des relations existant entre les deux frères (ils ont trois ans de différence).

Tous les biographes ont aussi évoqué en long et en large les faits et gestes du romancier liégeois durant la Seconde Guerre mondiale, loin de toute complaisance, et ont notamment mis en exergue les contrats qu’il avait signés avec la Continental, une société de production française financée par des capitaux allemands, pour l’adaptation cinématographique de cinq de ses livres. Et ils ont tous dit à quel point l’homme Simenon a été opportuniste, qu’il a sans cesse veillé à soigner ses propres intérêts, qu’il a été extrêmement soucieux de son image de marque… Ou encore, sur un autre registre, qu’il a adoré fréquenter les bordels. Des sujets qui n’ont jamais été tabous et que les innombrables lecteurs de Georges Simenon, fanatiques ou non, connaissent depuis belle lurette.

En 1994, le dramaturge Jean Louvet s’en est du reste inspiré pour écrire une pièce qui porte un titre des plus simples : Simenon. Laquelle pièce, bien qu’elle regorge de défauts, a le mérite d’être le fruit d’un long travail de recherche sur le romancier, sur son frère maudit et sur Mme Simenon mère, dont on croit savoir qu’elle a toujours préféré Christian à Georges.

Or voilà que ces jours-ci est paru un ouvrage que son auteur, Patrick Roegiers, présente comme un « roman » : L’autre Simenon. Pour en justifier l’appellation, Patrick Roegiers invente deux ou trois épisodes de la vie de Georges et de Christian, et s’autorise diverses entorses à la vérité historique, ne serait-ce qu’en faisant mourir Christian sur le front de l’Est, alors qu’en réalité, il a été tué en Indochine, en automne 1947, après s’être engagé à la Légion étrangère. Cette seule entorse est déjà inadmissible. Elle l’est d’autant plus que cet ouvrage n’apporte rien de nouveau ni d’original sur les sujets abordés, qu’au contraire il charrie des lieux communs, des approximations, des trivialités et des erreurs formelles, qu’il est dénué de perspective, sinon celle de nuire gratuitement et méchamment à l’image et à la réputation du père de Maigret, en laissant entendre, sans la moindre justification ni la moindre preuve, que les exactions commises par Christian auraient pu peser sur sa carrière et que donc Georges Simenon a tout fait, et de manière systématique et « extravagante », pour en effacer la mémoire. Mais sur quoi se fonde Patrick Roegiers pour se permettre de telles assertions ? Dans quel but cherche-t-il à accabler Georges Simenon, à le rendre si antipathique ? Quelle est la raison sérieuse de sa hargne contre lui ? Et à supposer même qu’elle soit motivée, quel est l’intérêt de s’y attarder ?

Un roman fort mal écrit

Ce qui aggrave le cas de Patrick Roegiers, c’est que son prétendu roman est fort mal écrit, qu’il est noyé de scories impardonnables, de métaphores douteuses (elles abondent à grand renfort de « comme » ou de « tel ») et de jeux de mots stupides. Du genre : « songeait-il intérieurement » (p. 35), « Degrelle le secouait comme un pruneau » (idem), « le bouillant Bouillonnais » (p. 38), « son cœur avait bon dos » (p. 156), « son sang coulait dans ses veines tel un mauvais vent » (p. 163), « Édouard était blanc comme un cachet d’aspirine » (p. 195), «  des larmes de sang coulaient à gros bouillons à Bouillon » (p. 196)… Qu’un éditeur aussi renommé que Grasset ait laissé passer des inepties pareilles a de quoi jeter un discrédit sur la profession…

En un certain sens, Patrick Roegiers a le droit de dire dans un livre tout ce qu’il a envie de raconter sur les deux Simenon, y compris n’importe quoi (« écrire n’importe quoi, notait Julien Green dans Partir avant le jour, est peut-être le meilleur moyen d’aborder les sujets qui comptent »). Mais ce n’importe quoi, il est, depuis quelques semaines, en train de le répandre également sur un ton de procureur dans les médias et dans les librairies, partout où il est invité et où il est reçu comme le champion et le dépositaire de la bonne parole, accumulant les contrevérités historiques et les bévues, traitant Georges Simenon de « salaud », de « menteur invétéré » et d’« inventeur démoniaque », accusant tous les bourgmestres de Wallonie d’avoir été séduits à l’époque par les sirènes du rexisme, tous sans exception, faisant l’incroyable amalgame entre le mouvement de Léon Degrelle et celui de Bart de Wever, prétendant que les héritiers de Georges Simenon entretiennent le secret…

Et ces mêmes médias, aveuglés, obnubilés, tombent à de rares exceptions près dans le sinistre panneau et répercutent toutes les âneries et toutes les vitupérations de Patrick Roegiers, comme s’ils les avalisaient à leur tour et les accréditaient sans réserve – signe révélateur et terrible d’une intelligentsia devenue médiocre et frileuse, et n’ayant plus qu’une culture de façade.

Le triomphe de l’imposture intellectuelle.

Et celui, en même temps, du simulacre en littérature.

Triste. Triste à en pleurer !

Carte blanche : « L'ombre du crime »

Patrick Roegiers répond aux critiques de Jean-Baptiste Baronian. Il estime ne pas avoir de leçon de littérature ni d’écriture à recevoir et se défend d’avoir écrit un portrait à charge de Georges Simenon.

Cet article imbécile et de mauvaise foi, aussi mal écrit que longuement mûri, est instrumentalisé par John Simenon (l’ayant droit et second fils de Georges Simenon) qui tente en vain, depuis quelque temps et par tous les moyens, de mettre des bâtons dans les roues de mon livre, n’hésitant pas à faire des pressions sur les personnes, les journalistes ou les organisations qui m’accueillent. Je n’ai aucune raison de justifier quoi que ce soit ni de polémiquer avec le président des amis de Simenon qui a le droit de s’exprimer comme il veut et comme il le peut. Mais je veux bien répondre comme je le fais partout, sur les ondes ou en public, dans la presse, en France ou en Belgique, à des questions que mon roman pose concernant le rapport de la réalité et de la fiction, le droit inaliénable de la création, le rapport des deux frères, le rexisme, la Collaboration, la tuerie de Courcelles et tout ce qu’on veut. Mais je n’ai pas de leçons de littérature pas plus que d’écriture à recevoir de J.B. Baronian que je connais depuis très longtemps, de sa petite clique d’académiciens médiocriteux et plumitifs envieux.

Je rappelle cependant qu’à la fin de mon livre il y a trois pages intitulées « La vraie vie de Christian Simenon », qui est une sorte de palimpseste du roman, où le lecteur peut voir à partir de faits réels comment se conçoit et se déploie la fiction. De Peedigree, où il réinvente complètement sa vie et où Christian, le cadet, passe à la trappe, Georges Simenon, que je lis toujours avec curiosité et beaucoup d’intérêt quand il parle du métier d’écrire, disait que « Tout est vrai, sans que rien ne soit exact. » C’est une excellente définition de ce qu’est un roman. Et c’est aussi le cas du mien qui n’est ni une thèse, ni un portrait à charge, moins encore une biographie de Georges Simenon, ou de Léon Degrelle, le personnage le plus haï de Belgique avec Marc Dutroux, dont les écrits sont toujours interdits dans ce pays.

Et certainement pas de Christian Simenon, collaborateur notoire et rexiste bon teint, col blanc du Mal, ombre portée de son aîné, personnage insipide et trouble, à la destinée fascinante, qui est le grand absent de l’œuvre de son frère. Je n’ai pas voulu combler ce vide. Ni lui donner de psychologie. Pas plus qu’une vie personnelle. Des cauchemars. Ou des fantasmes. Aucun exutoire ne légitime sa conduite.

Et je ne porte pas davantage de jugement moral ou politique. À quoi bon ? Je n’invente pas son existence, mais je restitue sa présence. Je n’écris pas sa vie, je décris pied à pied son lamentable parcours. Ce qui est tout à fait différent.

Dès qu’il adhère à Rex, Christian est fait comme un rat. C’est un rouage dans un engrenage qui va le broyer. Christian est le visage du rexisme comme Degrelle, le braillard intarissable, en est la voix. La misérable trajectoire de l’un s’achève logiquement sur le front de l’Est, dans la Légion Wallonie fondée par l’autre, où il périt dans des conditions démentes et effroyables, gelé par – 40º. Ainsi s’achève son trajet exemplaire qui tient en quatre points : racisme, rexisme, fascisme, nazisme.

Ce n’est pas ma faute

Quant à Georges, il ne sort certes pas grandi de cette histoire. Lui qui apprend l’allemand en 1942, trafique avec la Continental, se proclame Aryen (!), s’enrichit quand le peuple crève de mille maux, accorde des entretiens au journal collaborationniste La Légia, et pose fièrement en couverture à côté de ses melons. La mise en lumière de l’un révèle la part d’ombre de l’autre. Cela embête bien les « simenoniens ». Ce n’est pas ma faute. Tant pis pour eux. Ils ont glissé la poussière sous le tapis, et ne se sont pas pressés pour révéler les turpitudes de leur idole. On se fait abuser par Simenon, doté d’un égoïsme puissant et d’une habileté redoutable. Il ne s’estime jamais coupable et l’opportunisme lui tient lieu d’idéologie. Ni plus ni moins. « La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache », disait André Malraux. Cela s’applique parfaitement à Georges Simenon. Par ailleurs, Jean Louvet, le merveilleux poète dramatique qui vient de disparaître, et un ami que j’ai toujours admiré, a aussi écrit une pièce titrée La nuit de Courcelles. Celle-là même où Christian Simenon trempa jusqu’au cou avec les rexistes ivres et les tueurs tarés de la sinistre « Formation B » qui assassinèrent froidement 27 personnes, notables, passants et innocents, dans leur furie criminelle à laquelle Christian Simenon reste à jamais associé.

Enfin, quand aux remarques stylistiques ou langagières que J.B Baronian se permet d’énoncer, je le renvoie à un article critique du supplément littéraire du journal Le Monde qui a pulvérisé voici quelque temps son risible Baudelaire, paru chez Gallimard, en des termes à ce point terribles qu’ils devraient l’inciter à plus de modestie, et, tant qu’à faire, à réintégrer sans broncher son rang de séide et petit serviteur des basses œuvres.