Pourquoi ce qui se passe au Burkina Faso concerne toute l’Afrique et le monde

Encore un coup d’Etat en Afrique… Voilà une information qui peut sembler tellement lointaine et récurrente que le citoyen belge ne lui accorde pas d’attention. Quelle importance ?

Et pourtant, ce qui se passe actuellement au Burkina Faso a une portée qui dépasse largement les frontières de ce petit pays sahélien de 18 millions d’habitants. D’abord, parce que le coup d’Etat perpétré le 16 septembre par le régiment de la sécurité présidentielle (RSP) a marqué d’un coup d’arrêt une transition politique originale, mise en place après une insurrection populaire.

Les 30 et 31 octobre 2014, la mobilisation citoyenne impressionnante qui avait eu raison du Président Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans et désireux de prolonger encore sa présence au sommet de l’Etat, était avant tout le fait de la jeunesse. Cette jeunesse africaine (l’Afrique subsaharienne a la population la plus jeune du monde) constitue l’avenir du continent, représentant à la fois un risque et une opportunité, capable de servir le développement, mais aussi de le déstabiliser si elle est maintenue à la marge de la société qui compte.

Une leçon de courage

Souvent instruite, dépourvue d’emploi (ou reléguée dans des emplois précaires), bien plus urbaine, informée et connectée au monde que la précédente génération, elle est avide de justice, d’une meilleure distribution des ressources et de liberté. Et prête à mourir pour cela. C’est la première leçon que les Burkinabè donnent au monde : une leçon de courage. Ceux qui s’appellent eux-mêmes « les enfants de Sankar », du nom du leader révolutionnaire et nationaliste qui dirigea le pays de 1983 à 1987 et lui donna son nom actuel, Burkina Faso (« le pays des hommes intègres »), risquent leur vie pour essayer de rendre leur société plus juste et démocratique, pour ne pas avoir à pousser leur dernier souffle dans un rafiot échoué en Méditerranée, dans une tentative désespérée de rejoindre l’Europe et ses valeurs.

Une nouvelle dynamique citoyenne

Parmi les meneurs de l’insurrection d’octobre 2014, figurait le Balai citoyen, un mouvement initié par deux musiciens, le rappeur Smockey et le reggae man Sam’s K le Jah, mais aussi pléthore d’organisations de la société civile. C’est la deuxième leçon à tirer des événements qui agitent le Burkina Faso depuis un an : dans un continent tourmenté, marqué par les violences politiques, la corruption et de profondes inégalités, de simples citoyens peuvent s’engager dans une lutte morale pour laquelle leur principal atout est leur nombre. Comme le dit le slogan du Balai citoyen : « Notre nombre est notre force ». Dans un pays où la socialisation politique passait traditionnellement par les partis politiques ou les syndicats, ces mouvements citoyens ont amené une nouvelle dynamique et d’autres formes de mobilisation.

Une leçon de morale

Observé par tout le continent, le cas burkinabè pourrait faire tache d’huile. Car cette frange militante est apparentée à celle qui, d’avril à juin 2015, a tenté, au Burundi de descendre dans la rue pour s’opposer à la volonté du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat. Elle est aussi cousine des mouvements Y’en a marre au Sénégal ou Filimbi et Lucha en République démocratique du Congo, dont deux membres viennent d’écoper de six mois de prison avec sursis pour avoir distribué des tracts appelant au respect des libertés publiques. La deuxième leçon est donc une leçon de morale et de sens collectif.

Une leçon de responsabilité

La troisième leçon de ces événements nous montre que la toute puissance des gardes prétoriennes, des régiments spéciaux et autres excroissances des armées africaines détournées de leur fonction première de protéger une population pour être au service de quelques individus (un Président de la République et son entourage) peut être entravée. Le coup d’Etat du 16 septembre a été perpétré par des individus qualifiés de « has been » par le journaliste et caricaturiste franco-burkinabè Damien Glez ; des passéistes convaincus que leurs bonnes relations avec la France (qui les a formés et équipés) et leur statut privilégié au sein des forces armées pouvaient leur permettre de se lancer dans n’importe quelle aventure, même impopulaire. Mais l’armée régulière a montré qu’elle pouvait se démarquer des puissants électrons libres du RSP et leur tenir tête, au nom de la défense des intérêts du peuple et du respect des principes démocratiques. A Bujumbura également, on a vu l’armée burundaise, en avril dernier, s’interposer entre les manifestants et les forces de police qui les malmenaient. Cette troisième leçon est une leçon de responsabilité.

Une leçon d’autonomie

Enfin, une quatrième leçon des événements de Ouagadougou nous parle d’autonomie. Le peuple burkinabè s’est mobilisé seul, sans l’aide de personne. Ni de la communauté internationale (on a vu les réactions ambiguës de la France et des Etats-Unis, si soucieux de la stabilité dans la région que n’importe quelle paix – même déséquilibrée et injuste – est préférable pour eux au risque de fragilisation qu’implique le débat citoyen). Encore moins du « syndicat » des chefs d’Etat africains qui a souvent, par le passé, fait primer sa solidarité sur les intérêts des populations. Les résultats de la prétendue « médiation » (ne prenant en compte que les revendications des putschistes) des présidents sénégalais Macky Sall et béninois Boni Yayi étaient inacceptables pour la société civile burkinabè, qui n’a pas hésité à le faire savoir haut et fort. Désormais, les chefs d’Etat africains et leurs partenaires des ambassades, habitués à leurs petits arrangements discrets, pourraient trouver devant eux des peuples osant faire entendre leur refus.

Bien sûr, et quelle que soit l’issue de la crise, les lendemains seront difficiles au Burkina Faso… Les attentes sont immenses, à la taille du courage des jeunes qui se sont battus pour que leur soient reconnues liberté et dignité. Quand on a affronté la mort, on pense être en droit d’attendre beaucoup de la vie. Les autorités qui seront élues, au terme, on l’espère, d’une transition restaurée et d’élections libres, devront répondre à la soif de démocratie, de justice et d’équité de millions de Burkinabè. Mais ces quatre leçons (courage, sens moral et collectif, responsabilité et autonomie) sont aussi les fondements sur lesquels pourrait se construire le Burkina Faso de demain. En attendant, ce que le pays nous montre depuis un an, c’est qu’un peuple, même parmi les plus pauvres du monde, soumis à l’arbitraire depuis des décennies, peut dépasser la peur et prendre son destin en main.