Bart De Wever et la tentation de la préférence nationale

Sous couvert d’une réflexion sur la différence à apporter entre droits de l’homme et droits « personnalisables », le président de la N-VA rouvre en fait la question de la « préférence nationale ».

Chef du service Forum Temps de lecture: 5 min

Les migrants débarqués de fraîche date doivent-ils bénéficier des mêmes avantages sociaux que nous ? Au fond, traduit en langage de la rue, c’est ça la question que Bart De Wever a lancée l’autre mardi à l’Université de Gand, quand il asséna qu’il fallait faire la différence entre les droits de l’homme (« mensenrechten ») et les droits civils (« burgerrechten »). « Nous devons réfléchir à un statut qui permet d’acquérir un droit après l’autre », de préciser le président de la N-VA.

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Que les droits de l’homme et les droits civils constituent deux ensembles distincts avec une intersection, c’est l’évidence. Sous nos latitudes, les droits civils constituent la première génération des droits de l’homme. Ils ont été reconnus dans la plupart des constitutions européennes dès le XIXe siècle, alors que ce n’est qu’en 1948 que certains d’entre eux ont été pérennisés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Mais les droits de l’homme n’épuisent pas les droits civils. Chaque État accorde à ses ressortissants une série d’avantages et de protections qui débordent de Déclaration de 48 – qui n’a du reste pas de statut juridique positif.

Bart De Wever sait naturellement parfaitement tout cela. Pour preuve, il affirme que nous serions bien inspirés de lancer une réflexion sur une adaptation de la Convention de Genève de 1951, qui garantit au nouveau venu un même accès à la sécurité sociale qu’au ressortissant du pays d’accueil. « La sécurité sociale de 1951 n’est pas comparable à l’actuelle : certains pays ont développé un système de sécurité sociale très généreux et ouvert, et la Convention offre aujourd’hui une porte d’entrée aux réfugiés qui viennent l’intégrer », développe-t-il. Les droits civils diffèrent donc bien – en « générosité » – des droits de l’homme.

Le vrai du faux du discours de De Wever

Ce que Bart De Wever soulève, c’est la question de l’universalité et de l’inconditionnalité des droits personnalisables. Ce qui, en dernière analyse, revient à remettre sur le tapis la bonne vieille question de la « préférence nationale », qui travaille la droite nationale-libérale depuis plus de 30 ans.

Dans la formulation qu’on lui connaît, ce concept de préférence nationale a été forgé en France au milieu des années 1980, au sein du Club de l’Horloge, un think tank de droite créé par Yvan Blot. Le Vlaams Blok popularisa le concept dans une formule choc : « Eigen volk eerst ». Jean-Marie Le Pen le justifia dans une formule devenue fameuse : « J’aime mieux mes filles que mes cousines, mes cousines que mes voisines, mes voisines que des inconnus et les inconnus que des ennemis ».

Cette formule remue un bon sens assez trivial. Sauf qu’elle étend à la sphère publique et politique des domaines de relations et des catégories qui gouvernent la sphère domestique ou les relations familiales. En clair : on ne gouverne pas un Etat comme on règle sa vie privée. Remettre chaque discours à son domaine d’application est une des tâches de la philosophie – Kant s’y est employé en critiquant les illusions de la Raison. Plus près de nous, la sociologue et politologue française Dominique Schnapper a montré que la nation est une abstraction, une construction politique, et que les sentiments que l’on peut éprouver pour son pays ne sont pas du même ordre que ceux qu’on entretient à l’égard de ses proches (La communauté des citoyens, Folio).

Une idée historiquement de gauche

La préférence nationale, c’est la volonté politique de privilégier ses « nationaux » – ou assimilés européens désormais – en matière d’emploi par exemple, ou de refuser les aides sociales à des personnes qui n’auraient pas les bons papiers d’identité. Mais selon la formule de Dominique Schnapper, « dans la vie sociale, il n’existe pas de jeu à somme nulle »  : toute préférence pour les uns implique la discrimination contre les autres. Si l’on accorde la préférence aux nationaux, c’est que l’on discrimine les étrangers…

L’argument n’arrête cependant pas les défenseurs du concept. Pour eux, une société sans exclusion est aussi inconcevable qu’une société égalitaire. « L’État entraîne l’inégalité, la différence des gouvernants et des gouvernés, une hiérarchie, des juges, des chefs, etc., écrit ainsi Hegel. La doctrine égalitaire qui est conséquente avec elle-même confond toute différence, et rend toute existence de l’État impossible. » Tout ordre social – famille, institution, nation… – repose sur une dialectique exclusion-inclusion. Les institutions (démocratiques) doivent simplement légitimer certaines exclusions et en condamner d’autres, afin d’éviter l’arbitraire et que l’on puisse sanctionner la (véritable) injustice. «  Les lois expriment les déterminations du contenu de la liberté objective », précise le même Hegel. Évidemment, c’est sur base du même argument qu’il justifiait l’esclavage…

Il est piquant de rappeler qu’historiquement, la « préférence nationale » est plutôt une idée de gauche ! Dès la fin du XIXe siècle, les organisations ouvrières firent pression sur le pouvoir politique pour limiter les possibilités d’emploi de travailleurs étrangers, largement sous-payés par le patronat. Et en France, en août 1932, c’est le gouvernement Herriot (radical-socialiste) qui adopta la première vraie loi de préférence nationale, qui prévoyait une limitation comptable très stricte de la main-d’œuvre étrangère à 10 % maximum… mais aussi une égalité des droits sociaux entre nationaux et étrangers « reconnus ».

 

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