A 40 ANS DE DISTANCE, UN MEME TEMOIN S'EXPRIME A PROPOS DE SA PATRIE, RIEN QU'UN OEIL, CELUI DE GEORGES YU

A 40 ans de distance, un même témoin s'exprime à propos de sa patrie

Rien qu'un oeil, celui de Georges Yu

Il est rare qu'un même homme voie confrontés, à quarante années de distance, ses témoignages sur un objet amoureux. Une chance et un défi relevés par Georges Yu.

En 1956, un jeune cinéaste sino-belge qui n'avait pas trente ans, alors comédien à Paris, Liégeois dans l'âme, entreprit le tournage d'un film en 16 mm, film dont le titre définissait l'objet : «Les rues de Liège». C'était un portrait subjectif de sa ville par un jeune homme au coeur généreux. Ce document était imprégné d'une valeur culturelle centrale : la valeur travail, et d'un espoir dont le commentaire désuet- de Bob Claessens témoigne.

Quarante ans plus tard, ce film oublié fut retrouvé au hasard d'un déménagement et projeté à un large public. Nostalgie et enthousiasme se mêlèrent. L'auteur étant devenu un réalisateur professionnel «à la retraite», quelques rêveurs entreprirent de réunir les moyens financiers de le remettre derrière une caméra. Pour un deuxième tournage des «Rues de Liège»...

Ces rêveurs ont atteint leur but : Georges Yu s'est laissé convaincre. On comprend ses réticences : jamais l'homme ne peut se baigner deux fois dans le même fleuve. Beaucoup d'eau a coulé sous les ponts de la Meuse depuis la première balade de 1956. Une débâcle a eu lieu : industrie charbonnière disparue, fabrications métalliques en déroute, main-d'oeuvre non qualifiée renvoyée au minimex, syndicats en débandade, espoir en déroute. Dire tout cela ? Impossible ! Et puis, surtout, le dire... dans quelle finalité ?

Les cheveux blancs sont désormais mêlés aux cheveux de jais, la vie avec son lot d'amertume est passée. Comme un orage, comme un marais. L'homme qui se plonge dans le fleuve mouvant a lui aussi changé. Georges Yu analyse encore : en 1996, après 40 années, la société de consommation s'est imposée («Où peut-on être mieux ?» interroge ironiquement la bande son d'une séquence dénonciatrice de la publicité). Elle s'est imposée à une société qui, il y a seulement 40 ans, appartenait encore à l'homo faber : peu d'automatismes, beaucoup de sueur et d'illusions fraternelles.

Mais Georges Yu ne s'est pas laissé enfermer dans une conception du monde : le témoin (conscient de son destin biologique unique) impose paisiblement sa marque. Le baladin dans Liège porte un autre regard personnel dont sa plastique témoigne : qu'elle est belle, la vie, pour qui sait l'accepter avec modestie (voir les mains colombes de la harpiste) !

La vision de la première partie (« 1956») satisfait aisément la propension nostalgique des plus de quarante ans. Elle déconcerte les jeunes : le commentaire «engagé» est passé de mode, le paysage architectural peu lisible empêche les identifications et les comparaisons. En toute hypothèse, la ville a changé de fonction : elle est moins une concentration de forces productrices qu'une concentration de forces consuméristes. Comme ailleurs.

Vision subjective, impressionniste mais citoyenne : c'est celle de Georges Yu. Et l'on devine qu'elle survivra aux actuelles « affaires», au discrédit des politiques, à la déconfiture des appareils. Car l'homme, aussi longtemps qu'il crée, est éternel.

MICHEL HUBIN

«Carré noir» : RTBF 1, 22 h 55.