A Chicago, des chimistes expliquent comment les cigarettiers entretiennent la dépendance des fumeurs Les repentis du tabac livrent les secrets des additifs Plus de 600 additifs sont ajoutés dans chaque cigarette pour «amadouer» le cerveau à la nicotine A Chicago, le secret du brouet tabagique révélé

A Chicago, des chimistes expliquent comment les cigarettiers entretiennent la dépendance des fumeurs Les repentis du tabac livrent les secrets des additifs

Comme la lutte contre la maffia, la lutte contre les pratiques des fabricants de tabac passera peut-être par les révélations des... «repentis». Mardi, devant 4.700 congressistes et notre envoyé spécial, trois ex-pharmacologues de Philip Morris et de Brown and Williamson ont levé un coin du voile sur les cocktails machiavéliques des cigarettiers.

Les pouvoirs publics imposent-ils une diminution de la nicotine? Philip Morris découvre les «vertus» de l'acétaldéhyde, un produit qui augmente la dépendance. Le cigarettier ajoute du sucre qui, en brûlant, fabrique cette substance. Entre 1982 et 1991, la teneur en sucre de la Marlboro augmente de 67%!

Les cigarettiers sont passés maîtres dans la pharmacologie des substances brûlées, un sujet qui n'intéressait personne d'autre , avouent aujourd'hui ces repentis qui ont accepté de perdre leur emploi pour parler.

Ces révélations donnent des arguments en plus à ceux qui veulent l'interdiction de tout additif augmentant l'accoutumance au tabac. Le Parlement européen a récemment prôné de bannir l'ammoniaque. Mais les députés belges de la commission de la Santé veulent l'étendre à tous les additifs identifiés. La tâche serait complexe: 600 additifs sont autorisés par l'Europe et la combustion d'une cigarette libère 4.000 substances.

Utilisés en cocktails, l'ammoniaque, les sucres, le cacao ou l'acide lévulinique renforcent l'action de la nicotine sur le cerveau, explique Michèle Gilkinet, députée écolo.Le 15 juillet, lors du conseil européen des ministres de la Santé, la ministre fédérale belge Magda Aelvoet a défendu cette thèse, soutenue par la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, avec l'espoir d'une législation plus stricte. Mais le retard scientifique face aux cigarettiers reste énorme.

JACQUES PONCIN à Chicago

et FRÉDÉRIC SOUMOIS

Article page 15

Plus de 600 additifs sont ajoutés dans chaque cigarette pour «amadouer» le cerveau à la nicotine A Chicago, le secret du brouet tabagique révélé

Les cigarettiers ont utilisé les «vertus» cachées de sub- stances cosmétiques ou alimentaires pour mieux garder leurs clients prisonniers.

CHICAGO

De notre envoyé spécial

Pour bien combattre un ennemi, c'est une évidence, il faut bien le connaître. C'est en vertu de cette logique-là que les participants au XIe congrès «Le tabac ou la santé», qui se tient cette semaine à Chicago, se sont efforcés de dresser un portrait du tabac dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est cruel pour l'image de ses fabricants. D'autant plus cruel que lesdits producteurs s'étaient toujours attachés à masquer la vérité.

Seulement voilà, il s'est trouvé parmi «ceux qui savaient» quelques courageux qui ont voulu se mettre en paix avec leur conscience. En expliquant - d'abord à l'Agence américaine du médicament et de l'alimentation, la FDA, puis au grand public et en l'occurrence aux participants à ce congrès - que le tabac est loin d'être un produit naturel et que la cigarette est le fruit d'une réflexion scientifique particulièrement machiavélique.

Le titre de la session où s'exprimaient trois de ces «repentis» était d'ailleurs des plus évocateurs : «les neurosciences détournées par l'industrie du tabac». Victor DeNoble (ex-Philip Morris), William Farrone (idem) et Jeffrey Wigand (ex-Brown and Williamson) ont été en leur temps des acteurs de ce détournement.

AVEC MOINS DE NICOTINE

Ainsi le premier d'entre eux s'est trouvé un grand spécialiste de l'acétaldéhyde, une substance que dans les années 70 on croyait responsable d'une augmentation de l'effet de l'alcool dans le cerveau. Cela s'est avéré erroné: elle est détruite par le foie et n'arrive donc pas dans le sang et a fortiori dans le cerveau. Mais les études ne s'arrêtèrent pas là car les chercheurs remarquèrent que via les poumons, l'acétaldéhyde n'était nullement dégradée et arrivait bel et bien dans les neurones.

Et y jouait un rôle à tout point semblable à celui de la nicotine. Cette découverte était prodigieuse pour l'industrie : elle allait pouvoir augmenter l'effet addictif (l'effet de drogue) du tabac sans accroître sa teneur en nicotine, une teneur dont tout le monde demandait la diminution. Restait à mettre de l'acétaldéhyde dans la cigarette. Rien de plus simple pour un chimiste : un sucre, en brûlant, produit cette substance. Voilà pourquoi, explique Victor DeNoble, Philip Morris, entre 82 et 91, a augmenté de 67 % la teneur en sucre de sa cigarette vedette. Et le pharmacologue d'ajouter que pendant la même période, les ventes de la Marlboro ont augmenté bien davantage.

Voilà pourquoi, répète sans cesse William Farrone, il faut cesser de ne penser que «nicotine» : la cigarette est un cocktail de drogues, dont aucune n'est là par hasard. Les cigarettiers sont passés maîtres dans la pharmacologie des substances brûlées, un sujet qui n'intéressait personne d'autre. Ce qui leur permettait d'ajouter à leur produit divers additifs considérés comme parfaitement sains dans l'industrie de la cosmétique ou de l'alimentation, c'est-à-dire des secteurs où l'on ne se préoccupe pas du devenir des substances à 350 degrés centigrades...

SÉLECTION DES FEUILLES

Les cigarettiers, eux, l'avaient très bien compris et quand il était vice-président pour la recherche de Brown and Williamson, Jeffrey Wigand avait appris à tirer tout le parti possible de cette usine chimique qu'est la cigarette en pleine combustion. Avec des moyens certes infiniment moindres que ceux du géant Philip Morris (le numéro 2 mondial, après... l'État chinois), il a développé des méthodes de sélection des feuilles de tabac (selon leur exposition au soleil, elles contiennent plus ou moins de nicotine), de mélange des tabacs de diverses origines (pour obtenir une certaine proportion entre la nicotine et les goudrons), de coupe desdites feuilles (ce qui modifie leur combustion et la teneur de la fumée ainsi que la taille des particules, ce qui influe sur la profondeur de leur pénétration dans le poumon), mais aussi et surtout de l'ajout des quelque 600 additifs d'une cigarette classique.

Mitch Zeller fut un des premiers à la FDA à s'intéresser à cette industrie et il se rappelle de sa première visite à la principale usine de Philip Morris à Rich- mond : Je n'avais jamais vu autant de tuyaux arrivant en un seul endroit. Un seul portait une indication un peu sibylline. Renseignement pris, c'était un des nombreux composés ammoniaqués ajoutés au tabac. Pourquoi ? Pour la saveur de la cigarette, lui fut-il répondu. Mais il ne fut pas dupe...

Et, avec l'aide des experts qui, au prix de leur emploi, acceptèrent de témoigner, il démonta ce mécanisme qui fait que beaucoup de ces substances ont un double emploi. Certes, le menthol diminue l'alacrité de la fumée en bouche, certes, le beurre de cacao, les extraits de fruits et les divers sucres servent à rendre plus acceptable (ou moins dégueulasse, question de point de vue) la première bouffée (tellement importante, pour le service marketing, dès lors que le consommateur est un jeune adolescent), certes les pyridines sont acceptées dans d'autres secteurs industriels...

Certes... mais il faut savoir que tous ces produits ont un rôle soit pour «amadouer» le cerveau et y créer le besoin d'une seconde cigarette après la première, d'une troisième après la seconde, soit pour augmenter l'efficacité (dans le même sens) de la nicotine qui n'arrive sur les «bons» neurones que si elle se présente sous une certaine forme chimique.

Les participants à la réunion de Chicago ont désormais une image bien claire de l'ennemi qu'ils ont à abattre. Ils savent que le cynisme des producteurs est sans borne (ou a été sans borne, comme ils le disent dans leurs publicités actuelles, tentant de convaincre «qu'ils ne le feront plus»). Et une affiche placée dans les couloirs de la réunion leur rappelle qu'on ne devait pas attendre autre chose de la seule industrie qui se permet de «tuer un tiers de ses consommateurs».

JACQUES PONCIN