A LA UNE UNE SÉDUISANTE MISE EN BOITE Les clubs se lancent dans une surenchère marketing Carl de Moncharline, sculpteur de la nuit Aznavour le jour, scratch la nuit Du disco à la techno, le rôle des Blacks Vingt-quatre heures échauffées par les décibels De l'autre côté de la frontière... Hé, Monsieur le Portier... Je peux entrer? Dites, ne dites plus Quand la piste sent la poudre Top 5 des boîtes en Belgique

À LA UNE UNE SÉDUISANTE MISE EN BOÎTE Les clubs se lancent dans une surenchère marketing

Au commencement était la House. Cette musique électronique née à Chicago et apparue en Europe voici plus de dix ans est à l'origine de la métamorphose actuelle des boîtes de nuit. Une tendance depuis longtemps amorcée et accélérée par la diffusion massive des courants alternatifs qui suivirent, techno, dance, garage et drum & bass en particulier. Très longtemps marginalisées, ces multiples sonorités - bien plus riches et diversifiées qu'on ne le dit - séduisent en effet un public de plus en plus large. Or cette jeunesse, survoltée par de puissantes rythmiques propices à toutes les danses, sourirait à l'idée de passer un samedi soir à se dandiner sur un refrain rock tandis que les filles attendraient d'être invitées lors de la séquence «slow».

Sortir en boîte aujourd'hui, c'est avant tout assister à un événement dont l'élément central est le DJ, ce nouvel artiste de la nuit qui électrise les foules grâce à ces «sets» ou ses «lives». Qu'il soit «resident» (employé) ou invité exceptionnel, le DJ participe désormais à la renommée du club. Conséquence inévitable: les boîtes de nuit s'apparentent de plus en plus... à des salles de concert. Chez nous, nombre d'entre elles s'adaptent tant bien que mal à cette évolution. D'autres se sont positionnées d'emblée sur ce terrain. Le Fuse, qui a acquis en quatre ans une incroyable aura internationale, en est le meilleur exemple. Nous programmons un DJ chaque samedi. Selon leur popularité, nous voyons tout de suite une différence dans le nombre d'entrées. La plupart des gens se déplacent pour les voir, même s'il existe en parallèle un public qui vient uniquement pour faire la fête. En fait, notre boulot ressemble de plus en plus à du «booking rock», résume Benjamin, programmateur du club bruxellois.

UNE SALLE DE CONCERTS

Et dans ce domaine-là, la concurrence est rude. Des sociétés de «booking», déjà bien implantées et financièrement redoutables, s'immiscent désormais sur cette scène techno afin d'élargir le public des grands festivals rock du pays. Les dernières affiches du Beach Rock Festival ou du Pukkelpop le montrent aisément; preuve par ailleurs que les musiques électroniques s'imposent partout. Or, pour ces programmateurs, inviter un DJ avec deux bacs de disques coûte bien moins cher qu'un groupe rock, dont il faut assurer l'encadrement de tous les membres ainsi que de son équipe technique. A cela s'ajoutent les rituels spécialisés tels que «I Love Techno» - cette grande messe de décibels bisannuelle est coorganisée par l'ex-patron du Fuse, exemple parmi d'autres des nouvelles passerelles entre boîtes de nuit et création d'événement.

Les DJ's de renommée internationale, très volatiles, ont vite

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fait le calcul entre un «live» payé de manière astronomique dans un festival et la même performance dans un club, plus proche de l'esprit noctambule mais dont les budgets sont souvent plus limités.

Malgré le climat compétitif, les temples de la nuit n'en poursuivent pas moins leur propre évolution, marquée par une multiplication des stratégies commerciales. Sur le marché du disque, la musique «dance» au sens très large est en pleine explosion», poursuit Benjamin. Nous essayons d'ailleurs de coupler la venue d'un DJ avec la sortie de son nouveau CD car la maison de disque peut alors investir dans la promo. Le label diminue par exemple le prix de la prestation ou paie le billet d'avion.

Car les «deejay» ne se contentent plus de créations éphémères, le temps d'une nuit. Ils gravent désormais leur art sur les sillons vinyles et lasers. De leur côté, les boîtes vendent leurs propres compilations sur lesquelles figurent les artistes les plus représentatifs de la programmation. Toute la difficulté marketing consiste dès lors à mettre à la fois en évidence le DJ et le club.

POSITIONNEMENT INTERNATIONAL

Il ne s'agit donc plus seulement de faire venir un public - national, transfrontalier voire international - mais aussi de vendre toute une série de produits dérivés. Le Ministry of Sound, la boîte de nuit la plus connue au monde, ne tire d'ailleurs plus que 20% de son chiffre d'affaires des entrées proprement dites, les autres 80% s'éparpillant dans le «merchandising». Le club londonien vend ainsi plus de CD à l'étranger qu'il n'accueille de clients et vient de lancer son propre magazine. Mais le phénomène le plus caractéristique est l'organisation de soirées labellisées «Ministry of Sound» - un package comprenant généralement DJ's, décor et danseuses et livré clef sur porte dans n'importe quelle discothèque du monde qui voudrait faire goûter à son propre public les folies nocturnes du célèbre club britannique... Car aujourd'hui, ce ne sont plus seulement les DJ's qui se déplacent en tournée mais les boîtes elles-mêmes! Le star-system touche tous les lieux «hype» - y travailler comme serveur ou portier procure un prestige social inouï parmi les noctambules.

Chez nous, plusieurs clubs tentent également d'exporter leur image de marque. Le Fuse a par exemple participé à la nuit Eurodance en octobre dernier, au cours de laquelle des DJ's répartis dans six boîtes du continent mixaient à tour de rôle. Ces «sets» étaient retransmis en direct sur les ondes FM - Radio 21 et Studio Brussel pour la Belgique - dont la capacité d'audience s'élevait à 70 millions de personnes.

Expert en relations publiques, Carl de Moncharline, patron du Who's Who's land, organise par ailleurs des sorties régulières à Paris (en bus direction le Queen, les Folies Pigalle, etc.) et accueille des clubs prestigieux de Grande-Bretagne (Cream, Trade), de France (Crazy Baby) et d'Ibiza (La Vaca Asesina). Faire venir la crème de Londres ou de Paris est très important pour les «fashion victims»; tout le monde est content de faire la fête ensemble car il s'agit d'un même milieu, explique le dandy de la nuit bruxelloise. De son côté, La Rocca (Anvers) s'est amusée à affréter un charter à son propre nom en direction d'Ibiza. La Bush (Tournai) l'y rejoint chaque été pour quelques nuits de fêtes. L'équipe de Mad Productions y organise les soirées belges, un choix non dénué d'arrière-pensées promotionnelles vu la médiatisation de l'île aux mille et une nuits, sur MTV notamment.

Malgré ces multiples initiatives pour véhiculer leur image, aucun club belge ne peut cependant prétendre avoir une assise financière suffisamment forte pour rayonner durablement hors frontière. Par comparaison, le Ministry of Sound serait en passe d'être franchisé. Des clones du même nom devraient bientôt naître sur la planète. Le phénomène n'est pas nouveau - le Pacha s'était déjà démultiplié dans toute l'Espagne à partir de 1965 - mais illustre à quel point les clubs fonctionnent désormais comme des entreprises, à vocation nationale, transrégionale ou multinationale.

CHRISTOPHE HAVEAUX

Carl de Moncharline, sculpteur de la nuit

Depuis 1991, Carl de Moncharline génère les événements nocturnes à Bruxelles. D'abord comme directeur artistique du Mirano Continental où pendant 6 ans il s'est attaché à façonner l'image du club; ensuite en créant avec Serge Vanderheyden et Martin Peeters le Who's Who's Land, endroit branché par excellence des nuits bruxelloises. Tombé dans le monde de la nuit quand il était petit, Carl De Rijk, son vrai nom, joue les figures de proue et «surfe» sur les dernières tendances en provenance de Londres, Paris ou New York.

Son antre, le Who's Who's, est un superbe théâtre Art déco du début du siècle dans lequel il reçoit ses rendez-vous. L'intérieur respire les années 70. Carl y répond aux questions tout en suivant du coin de l'oeil les défilés de mode retransmis en boucle par la chaîne satellite «Fashion TV»,un plus qu'on offre à tous nos clients VIP, qui permet d'épouser le monde de la mode où s'esquissent les dernières hypes .

A celui qui fantasme naïvement sur un monde nocturne guidé par l'amusement et l'impulsion du moment, Carl de Moncharline oppose un réalisme froid:Aujourd'hui, il n'est plus question de mener sa barque à la

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petite semaine. Un club est une entreprise comme une autre, adaptée à un secteur particulier qui répond à des lois. Comme Walibi et Disneyland Paris, nous forgeons un certain type de divertissement. On investit, on prend des engagements avec des banques, il n'est donc pas question de faire tout cela en «dilettante». C'est un business dans lequel l'image a une place prépondérante, il est impératif de la gérer chaque jour et de travailler en synergie avec des sponsors qui possèdent un univers commun. Il faut mettre fin au cliché «mafieux» du patron de boîte avec le nez dans la poudre, la grosse gourmette et un tas de filles sur les genoux.

Selon lui, il faut même voir un club comme une forge, une sorte de laboratoire où un oeil exercé peut déceler les futures tendances de la consommation de demain.Regarde les boissons comme Red Bull ou Corona, elles ont pénétré le marché via le public des boîtes. Il en va de même pour des tas de choses: les fringues, le piercing, la musique... On peut trouver cette récupération commerciale dommage, mais moi je pense que c'est une opportunité parce que cela montre la dépendance des grosses entreprises et des marchés vis-à-vis du public jeune. Etre récupéré économiquement, cela veut dire bénéficier d'un crédit, au propre comme au figuré. Il suffit dès lors de prendre la balle au bond, de laisser le géant économique s'approprier ce qu'il identifie comme «branché» et de passer aussitôt à autre chose. Le devenir économique de la planète est inévitable, alors plutôt que d'être broyés sous ses roues, il est préférable de nous en accommoder, de nous y inscrire.

Le style qu'il développe depuis trois ans au travers de ses soirées se veut assez élitiste. En effet, le Who's Who's étant le bottin mondain anglais, les soirées thématiques sont destinées à ce qu'il appelle «un public de qualité gravitant autour du milieu artistique».On n'a pas eu l'envie de faire du fric à tout prix, sinon on aurait ouvert une boîte sur le bord d'une nationale et ce serait jackpot tous les soirs. On opère donc une sélection en évitant d'être fachos. Il faut que les gens soient positifs, c'est le critère absolu. Mais comme dans toute sélection, il y a sûrement des erreurs.

Pour ce qui est de la motivation, Carl avoue ne pas avoir envie de se retrouver patron de discothèque à 4O ans. Si ses projets sont ailleurs, du côté du cinéma, jusque-là il affirme trouver du plaisir en rejouant chaque samedi l'image de son club qu'il ambitionne de pousser au maximum et d'internationaliser. Même si j'ai bien conscience de faire de l'Horeca, je ne trouve mon équilibre qu'en élaborant un concept autour de cette donnée première. En constituant des décors, en touchant de nombreuses disciplines à la manière d'un réalisateur qui crée une atmosphère, j'ai pour ambition de sculpter la nuit, de lui donner une âme.

MICHEL VERLINDEN

Aznavour le jour, scratch la nuit

Q uand j'avais 14 ans, un copain m'a vendu une cassette mixée. C'était le début du walkman. En écoutant cela en boucle, j'ai halluciné. Le copain en question m'a affranchi: la table de mixage, les bpm, le pitch, les 1200 MK II... une véritable révélation. Depuis, «la fièvre du mix» ne m'a plus quitté.

D'un calme olympien, qui contraste étrangement avec l'euphorie des ambiances dans lesquelles il évolue, Olivier Gosseries détaille sans précipitation le nouveau statut des DJ's. Revenu la veille d'Ibiza, il s'explique sur ce nouveau type de mobilité:Le DJ aujourd'hui n'a plus rien à voir avec ce qu'il était il y a dix ans. Avant, il était assigné à résidence, condamné à faire les beaux jours d'un seul et même club. Maintenant, il «tourne» à la façon d'un groupe rock. Chaque DJ possède sa griffe, son style. Grâce à cela, j'ai déjà pu me produire à Moscou, New York, Paris, Amsterdam, tout en étant «DJ résident» deux jours par semaine au Who's Who's .

Ce nouveau nomadisme constitue la face visible de l'iceberg, il n'est possible que parce que tout le dispositif musical a changé depuis les années 80. Dans les boîtes branchées, on ne programme plus comme auparavant les tubes entendus à la radio. En ce sens, le circuit a été complètement bouleversé. Le DJ est dès lors un véritable artiste, il a un rôle actif qui consiste à dénicher les perles rares qui feront danser le public et caractériseront sa sonorité. Signe des temps, aujourd'hui, c'est le DJ et le public qui font un tube qu'on entendra 6 mois plus tard à la radio. Je trouve ce phénomène beaucoup plus sain, parce qu'il limite en partie le pouvoir des grosses firmes de disques qui propulsent certains artistes à coups de stratégie marketing. De la même façon, les DJ's ont permis de sauver l'industrie du vinyle. Pour eux, le disque vinyle est un objet mythique qui offre une totale liberté de maniement pour le «scratch».

La plupart des disc-jockeys, à force d'être dans ces lieux où s'élaborent les sonorités de demain, mettent la main à la pâte et sortent leurs propres disques.L'expérience est assez fabuleuse: élaborer une ébauche de disque pendant la journée et pouvoir la tester le soir même sur un public dont tu vois les réactions en temps réel. Cela te permet de façonner le morceau, de le rectifier au plus juste. Une sorte de feed-back de rêve.

Pourtant, malgré toutes ces nouvelles libertés, nombreux sont les DJ's qui rencontrent le même écueil: se couper du public en «jouant» pour un nombre de plus en plus restreint d'auditeurs.Il s'agit d'un travers que l'on constate de plus en plus, des types qui mixent sans même regarder la salle. Je suis d'accord qu'il faut en partie éduquer les gens en leur faisant découvrir des nouveautés, mais il faut toujours faire «la» petite concession commerciale pour mettre l'ambiance. Pour moi, la qualité principale d'un DJ est d'avoir le feeling nécessaire afin de mettre le bon morceau au bon moment. Pour cela, il faut faire connaissance avec son public et parfois varier sa programmation en fonction de la culture musicale de celui-ci.

A propos de culture musicale, inévitablement se pose la question de ce qu'écoute un DJ en dehors d'un club?Il m'est impossible d'écouter de la house en dehors d'une boîte. Un vieux Véronique Sanson de 1973, le Charles Aznavour d'avant les années 80 et surtout l'intégrale d'Elvis Presley bercent mon quotidien.

M. Ve.

Du disco à la techno, le rôle des Blacks

La techno a généré une nouvelle race de DJ's. De «sélecteurs» de musique, il sont devenus - mixeurs, scratcheurs, musiciens à part entière. Voire des stars internationales. La piste se mue en une sorte de cyberespace ouvert à toutes les alchimies.

Rappel des faits depuis l'ère disco.

Le disco est né dans les années 70. Les patrons des clubs décident, pour des raisons économiques, de remplacer les «band» par une musique de boîte, plus commerciale. Les producteurs créent des vinyles pour les DJ's, élaborés à partir d'un son continu Bpm. L'initiateur de cette tendance est Giorgio Moroder, qui a produit les premiers disques de Donna Summer. A l'époque, le DJ se limite à passer des disques et à animer les soirées dansantes.

Comme les jeunes Blacks n'étaient pas tolérés dans les boîtes, ils ont lancé un type de musique de rue, à partir des beats du disco et de la funky. Le rap explose dans les banlieues américaines. Contrairement à la culture disco, les rappeurs greffent des textes sensés sur leur musique et, plus tard, introduiront un art de mixer particulier: le scratching. La culture hip-hop découle de cette évolution.

Au milieu des années 80, de nouveaux styles explosent: la garage qui mêle les sonorités discos à la sensualité de la soul, mais aussi la house originaire de Chicago, mixture de tous les courants de la «Black Culture» (funk, disco, soul,...). Ce courant s'infiltre en Belgique sous le nom de New Beat. Ces styles essentiellement dédiés à la danse s'ouvrent sur un nouveau public avec son vocabulaire, sa mode vestimentaire (clubwear et streetwear) et son mode de consommation personnalisé. Le «Smiley» devient la figure emblématique de l'Acid-House.

Parallèlement, la Rave Culture se développe en Angleterre. Pied-de-nez à une législation qui contraint la fermeture des clubs à 2 heures du matin, des soirées indépendantes et underground (les raves) s'organisent dans des usines désaffectées ou des parkings souterrains, en plein air dans les bois ou sur des péniches.

Grâce à la démocratisation de l'électronique, les DJ, qui ont commencé par improviser des morceaux de techno dans de petits studios, sont devenus des acteurs musicaux à part entière, imposant leur propre style.

CATHERINE CALLICO

Vingt-quatre heures échauffées par les décibels

Pour Olivier (25 ans), la soirée commence toujours dans l'un ou l'autre bar branché de Bruxelles. Rendez-vous samedi à 22heures au Pablo Disco Bar ou au Pepe, par exemple. S'y retrouve un groupe de copains plus ou moins large selon les humeurs du moment. C'est un moment très important, explique-t-il. J'aime retrouver mes amis autour d'une table et faire connaissance avec d'éventuels nouveaux venus. Moins par méfiance que par souci de créer une ambiance sympa. Quelques bières plus tard, la tribu largue les amarres en direction d'un temple de la nuit. Programme à la carte, en fonction de la qualité des DJ's . Les technophiles n'hésitent pas à sillonner tout le pays s'il le faut: de Bruxelles (Fuse, «Who's») à Lokeren (Cherry Moon), Anvers (La Rocca, Café d'Anvers) ou Tournai (La Bush). L'esprit échauffé par les décibels, l'envie de danser devient vite irrésistible. C'est le seul moment de la semaine où on oublie vraiment toutes nos prises de tête, alors on se donne à fond, précise Olivier, au chômage depuis un an. La transe pour se sentir à nouveau en accord avec soi-même. L'insouciance au rythme des Bpm, des «beats per minute», qui s'accélèrent parfois jusqu'au nombre frénétique de 200. Par le mouvement permanent du corps, tu dépasses le seuil de la fatigue et tu entres dans un état second. Tu ne peux plus t'arrêter, assure-t-il. A l'aube, quand approche l'heure de fermeture, nos danseurs enragés filent sur Koekelberg, le volume de l'autoradio assurant la transition. Un club plus ou moins privé accueille les habitués venus pour l'after-party dominicale. L'ambiance est un peu plus tendue parce que les gens planent au-dessus de la réalité , confie notre guide. En début d'après-midi, le visage en sueur et les yeux meurtris par la lumière du jour, les connaisseurs repartent en direction d'Alost où le King's ouvre ses portes à... 16heures. Dans l'état où tu es, tu es prêt à faire cent kilomètres pour suivre le «move» et aller jusqu'au bout de toi-même. Mais les technophages se ravisent parfois pour achever le rallye à la maison. Le cercle intime des proches se resserre alors autour des platines où s'évertue le plus DJ d'entre eux. Les Bpm ralentissent et les «sets» se font plus mélodiques. Un «chill out» qui annonce un retour progressif sur terre. Et une nuit de sommeil silencieuse.

C. H.

De l'autre côté de la frontière...

Faire la fête à l'étranger le soir et rentrer dans son pays à l'aube sur la pointe des pieds? Quand on réside à quelques kilomètres de la frontière franco-belge, l'exercice peut s'avérer des plus simples. Le long de la «ligne de démarcation», on dénombre, côté belge, une dizaine de discothèques transfrontalières. La «Bush» à Pecq, non loin de Tournai, ou le «Cap'tain» à Rumes, aimantent entre 5.000 et 6.000 clients le samedi soir. Parmi eux, beaucoup de Français. La législation française qui contraint les propriétaires de discothèques à fermer leur établissement à deux heures du mat' n'est sans doute pas étrangère au plébiscite.

En plus de nos ouvertures tardives, nos prix sont très compétitifs, confie Murielle Frimand, propriétaire du «H2O» à Pecq. Sortir en Belgique coûte moins cher qu'en France. Au H2O, nous travaillons beaucoup avec les Français qui composent 50 % de notre clientèle . Même phénomène au «Lagoa», une discothèque de Menin, en Flandre occidentale, qui accueille environ 2.500 personnes chaque samedi. 45 % de nos clients sont Français , déclare Stéphane Fievez, le propriétaire. Nous essayons donc de répondre à leurs attentes en passant de la techno assez dure. Les Flamands, qui représentent 40 % des entrées, préfèrent la musique plus légère comme la «happy house», la «deep house» ou la «trance». On tâche d'alterner les deux.

DES ATTENTES DIFFÉRENTES

Les Français n'ont pas les mêmes besoins que les Belges, poursuit Pascal Delhonte, public-relation du H2O. Ils recherchent l'ambiance, le sens de la fête alors que les Belges ont plutôt une culture des clubs. Ils sortent à tel endroit en fonction

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du style musical qui y est proposé. Selon le propriétaire du Lagoa, c'est aussi l'infrastructure des discothèques belges qui attire les Français: Les boîtes sont nettement plus neuves et futuristes en Belgique. La musique qu'on y passe est quasi au top. Le mieux, c'est en Hollande. Mais en France, ils sont vraiment en retard d'un an!

De par leur situation géographique rapprochée, ces différents pôles nocturnes se livrent, on s'en doute, à une concurrence acharnée. Les discothèques déploient tous les procédés possibles et imaginables pour attirer et fidéliser leur clientèle. Flyers, soirées à thèmes, invitation des plus prestigieux disc-jockey, danseurs débarquant des quatre coins de la planète, défilés de mode, compilations musicales... tout y passe!

La raison de cette transhumance trouverait aussi ses origines dans le petit commerce des stupéfiants. Nous avons réussi à freiner considérablement la consommation de marijuana, d'ecstasy et de trips en travaillant en collaboration avec la gendarmerie , affirme Stéphane Fievez. En plus des 5 portiers et des 4 surveillants du parking du Lagoa, 3 à 6 gendarmes surveillent en permanence l'établissement. Nous avons même mis un bureau à leur disposition de sorte qu'ils puissent effectuer leur contrôle dans des conditions optimales.

ALLISON LEFEVRE

Hé, Monsieur le Portier... Je peux entrer?

T oi, toi et toi !

-Et moi ?!

-Toi, tu restes dehors !

Les épaules larges et le regard méfiant, le coup de poing parfois facile et l'éructation souvent imbue, le portier de la «boîte» s'est déjà retourné. Un simple coup d'oeil et il a jugé, prononcé un verdict indiscutable. Sans explication. Retenu aux portes du temple, Frédéric sent qu'il vaut mieux ne pas insister, même si rien ne semble le distinguer des autres clients faisant la file.

Sa tête ne revient pas au portier, sans doute. Ou, peut-être, ce refoulement s'explique-t-il par le fait que Frédéric n'est pas un habitué, n'est pas en charmante compagnie, n'a pas l'air suffisamment généreux... Faut pas chercher, se résigne le jeune homme. Un portier, ça ne discute pas. On croit rêver et pourtant, l'air de rien, on sent poindre chez Frédéric une forme de respect pour le matamore au front bas qui vient de lui refuser l'entrée, apparemment pour le plaisir narcissique de réaffirmer sa propre autorité. Et de rappeler, à défaut de le justifier, ce rôle de gardien du temple qui lui vaudra un généreux pourboire de la part des élus.

Le portier, il est vrai, remplit un rôle important : il ouvre et ferme une porte. Mais pas à n'importe qui. En théorie, il refoule les fauteurs de troubles potentiels et, selon les consignes de son patron, n'accepte qu'un certain «style» de public. Dans certains cas, il s'agit uniquement des habitués et d'une partie de leurs amis. Mais le portier, pense-t-on, assure également la sécurité des clients. Là, on doute.

Une simple observation permet de relever que, s'il intervient en effet en cas de bagarre, c'est souvent pour se limiter à sortir les indélicats et les pousser à s'expliquer à l'extérieur. Et tant pis si cette brillante initiative tourne à la bastonnade: ce portier aux grands airs préfère régulièrement fermer l'oeil sans bouger le petit doigt. Il n'existe pas de statistiques et, certes, il n'en va pas nécessairement toujours ainsi. Mais pareilles histoires abondent, y compris dans les lieux les plus «select». Qui, d'ailleurs, aurait l'idée de porter plainte pour non-assistance à personne en danger?

Le pouvoir dont bénéficient les portiers ne va pas, en effet, sans entraîner de fréquents dérapages. Si certains d'entre eux ont l'air plutôt calmes et suffisamment sûrs d'eux pour ne pas souffrir d'une susceptibilité mal placée (il s'agit parfois de policiers s'offrant un petit extra), d'autres sont apparemment dopés aux arts martiaux. Sans beaucoup de contrôle. On a déjà vu des portiers se déchaîner ainsi sur un jeune gars rapidement dégrisé, d'autres avoir les mains trop baladeuses, etc.

Ainsi donc, si l'on comprend qu'une direction «se réserve le droit d'entrée», on cherche parfois, en vain, la contrepartie à la rémunération obligatoire d'individus incapables de gérer leur parcelle d'autorité. Reste que l'espèce prolifère, y compris à la devanture des cafés branchés. Ces lieux plus intimistes et conviviaux que les grandes discothèques se dotent cependant de portiers généralement plus sympathiques. Bonne idée.

Cy. P.

Dites, ne dites plus

*Discothèque, dancing, nightclub: mots à rayer du vocabulaire, sous peine de passer pour infréquentable. On leur préférera «club» et à la limite boîte. A titre de comparaison, «dancing» est à «club» ce que «réclame» est à «pub», «surboum» à «soirée», «pick-up» à «platine laser», «poste» à «télé»...

*DJ ou Deejay: on évitera soigneusement de dire disc-jockey ou, pire, animateur, comme le recommande notamment le Petit Robert, terme qui dans ce contexte vous classerait irrémédiablement dans la catégorie des vieux ringards.

*Bpm: littéralement «nombre de battements par minute» en parlant d'un morceau de musique. Plus scientifiquement, pour un DJ en son laboratoire il s'agit de l'addition des temps forts et faibles qui composent une minute d'un morceau.

*Jouer: mixer, programmer des disques en parlant d'un DJ. Le fait que «jouer un morceau» ait évolué d'un sens propre à un sens figuré témoigne du changement de statut des DJ's.

*Set en opposition à «live»: un «set» est une création originale d'un DJ qui consiste à enchaîner deux heures durant des vinyles en une programmation inédite. Un DJ qui joue «live» fait entendre au public ses propres disques.

*1200 MK II: platine mythique construite dans les années 80 par la firme Technics. Elle a révolutionné le monde des DJ's en leur permettant des manipulations inédites sur les disques telles que le pitch et le scratch.

*Pitch: bouton sur une 1200 MK II qui permet d'adapter la vitesse d'une plage musicale pour qu'elle se fonde parfaitement dans la suivante.

*Scratcher: produire un son particulier au moyen d'une platine en frottant d'avant en arrière l'aiguille sur le disque. A déconseiller si l'on n'a pas l'habitude.

*House: musique composée sur synthétiseur dans une acception assez large. La house se distingue de la techno par un bpm plus lent, les morceaux y sont également plus souvent vocaux.

*Deep house: variété particulière de house à la sonorité plus «solennelle». Elle est moins dansante mais plus «atmosphère».

*Drum'n'bass: musique dominée par des sons de percussions et de basse, à rapprocher de la «jungle». Du meilleur effet dans une conversation.

*Dance: terme général désignant, sans surprise, la musique sur laquelle... on danse. A noter que dans la bouche d'une certaine élite le mot est connoté péjorativement, il tend alors à signifier un certain type bon marché de variété à la Spice Girls.

*Hype: branché, qui lui ne l'est plus.

* Flyer: invitation plus ou moins originale qui annonce une soirée.

*After-party: lieu musical définitivement inaccessible à ceux qui ne prennent que bonbons à la menthe et lait fraise.

*Chill out: terme américain signifiant se relaxer, décompresser. Pièce dans laquelle on écoute une musique calme pour «descendre» en douceur. Particulièrement bienvenue après l'utilisation d'amphétamines ou autres paradis synthétiques.

MICHEL VERLINDEN

Quand la piste sent la poudre

Si aux Pays-Bas, «monsieur qualité» teste les pilules d'ecstasy aux abords des boîtes, en Belgique on fait plutôt la traque à celles-ci.

D'après la brigade des stupéfiants à Bruxelles, l'ecstasy, communément appelé XTC, reste le fléau majeur des nuits rythmées.

La PJ insiste tout d'abord sur son rôle préventif. En général, les gérants ou propriétaires de boîtes n'ont aucun intérêt à laisser leur image de marque se dégrader. N'oublions pas qu'un lieu connu pour trafic de drogue draine un certain type de clientèle. Les portiers sont en première ligne pour filtrer à vue les indésirables. En pratique, cela veut dire que policiers et portiers vont dialoguer. Parfois à l'appel des seconds, les premiers vont expliquer les améliorations qui peuvent être apportées, comme l'éclairage des recoins trop sombres, les toilettes restant toujours le haut lieu relativement discret pour sniffer du speed ou de la coke. La police peut également, exercice pratique à l'appui, montrer à quoi ressemble tel ou tel type de drogue, afin de ne pas confondre aspirine et ecstasy, timbre ou buvard et LSD. Mais elle n'en est pas moins active sur le terrain.

En avouant tout de même que ce n'est pas simple. Beaucoup de gens prennent un ecsta juste avant de sortir, il ne s'agit donc pas de trafic mais de consommation personnelle. Pour le consommateur, en effet, la réalité, semble assez élémentaire. Le speed et le LSD ne sont pas si difficiles à se procurer et les effluves parfumés qu'exhale le cannabis font désormais partie intégrante de l'odorat des noctambules, bruxellois et autres. Quoi qu'on en dise, une certaine tolérance est de mise. Pour ce qui est des dealers, c'est différent. Il se peut qu'on entende parler de telle ou telle discothèque où un trafic quelconque de stups se déroule, qu'on décide d'aller observer (traduisez par l'intermédiaire de policiers en civil, au look sans doute plus vrai que nature) et puis qu'on décide d'intervenir ou pas. La planque peut durer trois semaines ou trois mois, c'est selon. Avant, c'était plus simple. Les dealers recevaient chez eux et les consommateurs venaient prendre livraison. Aujourd'hui, les dealers circulent. Ils établissent leur champ d'action dans une boîte mais dès qu'ils sentent le coup fourré, déménagent à un autre endroit. C'est donc un chassé-croisé permanent auquel se livrent désormais policiers et dealers.

CATHERINE KOTSCHOUBEY

Top 5 des boîtes en Belgique

C lassement tout à fait subjectif des lieux de sorties nocturnes:

1. Le Who's Who's Land (Bruxelles): un cadre superbe et une programmation éclectique, allant du «Rhythm' and' Blues» (le jeudi) à une «house» élargie (le samedi), brassant un public avant-gardiste. Le dress code, c'est-à-dire le code vestimentaire qui ouvre les portes, se veut proche des tendances de la mode la plus pointue. Le Streetwear et les baskets, uniquement si elles sont «Globe», sont également les bienvenus.

2. Le Fuse (Bruxelles): une techno en provenance de Detroit qui met le feu à un public dans l'ensemble assez jeune. A noter: l'extravagance des soirées «gay». Dress code: cheveux colorés, pantalons «baggy», baskets.

3. La Rocca (Lier): un club assez performant mené de main de maître par Marko, son DJ résident. Musicalement, on y joue une «trance», musique hypnotisante avec de longs crescendos, plus commerciale. Dress code: grand public.

4. Mirano Continental (Bruxelles): même si le fameux club a un peu perdu de sa superbe, il reste un des hauts lieux nocturnes. Dress code: fortement influencé par le type de sélection drastique qui régnait pendant les années 8O, baskets et streetwear à éviter.

5. Le Zillion (Anvers): à voir pour la débauche technologique, le light-show et la qualité sonore incroyable. Dress code: très grand public.

Déclassement tout aussi subjectif de lieux de sorties nocturnes:

1. Le Zillion (Anvers): après l'esbrouffe technologique, on cherche en vain l'âme du club. Les barrières à l'entrée pour faire la file sont du plus mauvais effet, on s'attend à chaque instant à trouver une pointeuse et une attestation des heures nocturnes prestées. En clair, l'usine.

2. Le Carré (Willebroek): surnommé par les initiés «le chicon», tant on y voit là un plat produit du plat pays. Situé en bord de nationale, on n'y cherchera pas le raffinement.

3. La Bush (Tournai): rien à signaler. C'est bien cela le problème.

4. Le Palladium (Baisy-Thy): au suivant.

5. La Doudingue (Braine-l'Alleud): énervant comme une certaine campagne de publicité à la radio.

M. Ve.