A MALTE,BUSH ET GORBATCHEV ONT OUVERT UNE NOUVELLE ERE DE PAIX ET DE COOPERATION PREMIER BILAN A BRUXELLES

A Malte, Bush

et Gorbatchev

ont ouvert

une nouvelle

ère de paix

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Malte, 3 décembre.

La tempête, celle qui souffle sur l'Europe orientale et celle qui a secoué l'île de Malte durant tout le week-end, a véritablement rapproché les présidents des Etats-Unis et de l'Union soviétique. Alors qu'ils devaient s'adresser séparément à la presse à l'issue de leur première rencontre au sommet, MM. Bush et Gorbatchev ont préféré donner pendant plus d'une heure une conférence de presse conjointe - une première dans l'histoire des relations soviéto-américaines - où ils ont fait preuve d'une réelle cordialité.

Parlant très librement, blaguant au passage, ne cachant pas leurs divergences, mais pour les minimiser, ils ont annoncé l'ouverture d'«une nouvelle ère de paix» et la transformation des relations Est-Ouest.

PIERRE LEFÈVRE.

Suite en sixième page.

A Malte, Bush et Gorbatchev ont ouvert

une nouvelle ère de paix et de coopération

Voir début en première page.

Ils se sont engagés à signer dès l'an prochain deux accords majeurs de désarmement, l'un dans le domaine nucléaire et l'autre dans celui des forces conventionnelles en Europe.

Peu de nouveautés, rien de très concret et aucune surprise: le sommet marin de Malte se distingue surtout par son esprit. Les anciens éléments de conflit, dont l'usage de la force, la course aux armements, la méfiance, tout cela appartient au passé, a déclaré Mikhaïl Gorbatchev, ajoutant «et ce n'est qu'un début». «Nous n'avons pas résolu tous les problèmes», est convenu George Bush, mais les deux hommes ont souligné leur volonté commune de progrès et l'importance de la bonne «relation personnelle» qu'ils venaient d'établir au cours de leurs huit heures de discussion sur le paquebot soviétique Maxim Gorki. Pour la première fois également, le dirigeant soviétique a qualifié d'«amicaux» ses entretiens avec un président américain.

MM. Bush et Gorbatchev n'ont pas réellement dégagé une vision commune sur l'avenir de l'Europe. Mais ils sont apparus très proches l'un de l'autre, en particulier à propos du problème allemand. Chacun d'eux s'est référé au processus d'Helsinki, M. Bush pour rappeler le concept de «frontières permanentes» et M. Gorbatchev pour souligner «l'existence de deux Allemagnes».

Le dirigeant soviétique a de nouveau appelé à la prudence, condamnant toute accélération du processus de changement en cours. «Nous ne faisons rien qui paraisse irréaliste, qui serait un retour en arrière et apporterait des dangers de conflit», lui a répondu le président américain. Parmi les idées mises sur la table en début de rencontre, M. Bush a proposé que les Jeux olympiques de l'an 2004 se tiennent à Berlin.

En juin prochain...

C'est surtout par le désarmement conventionnel que les deux Grands entendent agir en Europe. Ils se sont engagés à signer un premier accord concluant les négociations de Vienne dès l'an prochain, «à l'occasion d'un sommet», est convenu M. Gorba-tchev. Moscou et Washington paraissent désormais d'accord pour réunir les dirigeants des seize pays de l'Otan et des sept du Pacte de Varsovie en un sommet européen qui avaliserait notamment la limitation des troupes américaines et soviétiques en Europe à 275.000 hommes de chaque côté. Nul doute qu'un tel sommet, éventuellement élargi aux pays non alignés du Vieux Continent, comme le souhaite Moscou, pourrait aussi donner le coup d'envoi d'une deuxième phase, plus radicale, de ce désarmement conventionnel.

Mais c'est surtout dans le domaine nucléaire que les deux hommes ont manifesté et devront manifester leur volonté de progrès. Les négociations Start qui visent à réduire les arsenaux stratégiques de 30 à 50 pour cent - en les ramenant à des plafonds de 1.600 vecteurs et 6.000 têtes nucléaires de chaque côté - sont en panne depuis de nombreux mois. MM. Bush et Gorbatchev se sont promis de signer un accord lors de leur prochain sommet fixé à la deuxième quinzaine du mois de juin 1990. Signe sans doute le plus concret de leur volonté d'avancer, ils se sont enfermés dans un calendrier précis qui réunira les deux ministres des Affaires étrangères, avec des propositions nouvelles sur la plupart des points de désaccord, dès le mois de janvier. L'accord global devrait être conclu en juin, même si, comme l'a noté M. Baker, le traité lui-même ne pourra sans doute être signé qu'à la fin de l'année.

MM. Bush et Gorbatchev n'ont pas caché que le problème des forces navales, et en particulier des missiles de croisière embarqués sur des unités navales, continue à les opposer. M. Gorba-tchev, qui redoute de voir les Etats-Unis garder intact leur avantage naval alors qu'il est lui-même en voie de perdre sa suprématie terrestre, en a fait un leitmotiv.

En matière d'armements chimiques, autre terrain de rapprochement, M. Gorbatchev a jugé «intéressante» une nouvelle proposition de M. Bush offrant de renoncer éventuellement à la production d'armes binaires si les deux pays réduisent leurs stocks actuels.

Aider la perestroïka

Le sommet de Malte n'a guère apporté de nouveautés sur le plan économique. Les propositions de M. Bush d'accorder la clause de la nation la plus favorisée à l'URSS et d'ouvrir ainsi le marché américain aux produits soviétiques était en gestation au Congrès. La condition reste à cet égard le vote d'une loi libéralisant l'émigration en Union soviétique.

Le président américain, comme on pouvait également s'y attendre, a préconisé d'accorder à l'URSS le statut d'observateur au Gatt, l'accord général sur les tarifs et le commerce, première étape d'un introduction de Moscou dans les institutions économiques et financières internationales. Il a encouragé les hommes d'affaires américains à «aider ce que M. Gorbatchev essaie de faire avec la perestroïka».

De même que l'échange d'étudiants, ces mesures ne paraissent pas de nature à redresser d'elles-mêmes une économie soviétique en régression et dont les produits ne sont que rarement compétitifs. Il s'agissait dans ce domaine, il est vrai, de ménager les susceptibilités russes et de ne pas camper M. Gorbatchev dans le rôle du mendiant. M. Bush n'en a pas moins considéré cette partie de la discussion comme «la plus fructueuse».

La volonté de coopérer

L'aide soviétique au Nicaragua et la fourniture d'armes à la guérilla du Salvador, «la question la plus épineuse du sommet» selon la délégation américaine, n'a pas trouvé de solution. M. Gorba-tchev a répété que l'URSS ne fournit pas d'armes et a préconisé des élections libres au Nicaragua ainsi qu'un règlement politique en Amérique centrale. M. Bush a affirmé en présence de son partenaire, et sans que celui-ci proteste, que les autorités nicaraguayennes avaient menti à ses amis soviétiques.

On retiendra encore la volonté des deux hommes de coopérer en vue d'un règlement négocié au Proche-Orient et en particulier au Liban, de lutter ensemble contre la drogue et pour un meilleur environnement.

A Malte, MM. Bush et Gorba-tchev n'ont sans doute pas montré qu'ils pouvaient encore contrôler les événements du monde, mais ils ont affiché une telle volonté de coopérer qu'elle est en elle-même un élément de stabilité. Après une longue période de réflexion puis une réelle hésitation, l'administration américaine s'est montrée ce week-end fermement décidée à soutenir Mikhaïl Gorbatchev. Cela se traduira-t-il par un saut qualitatif dans les relations Est-Ouest? Appelé à comparer l'attitude de M. Bush avec celle de M. Reagan, le porte-parole soviétique l'a qualifiée de plus «pragmatique». Il faudra sans doute quelques mois encore pour juger de la réalité de cet engagement américain aux côtés de la perestroïka, et pour savoir si le sommet de Malte restera comme une date significative de l'histoire d'après-guerre.

P. L.

L'esprit soufflait... force 12

Malte, 3 décembre.

«Ce temps-là, c'est Gorba-tchev qui l'a amené de Russie. Il aurait mieux fait de rester chez lui», peste le chauffeur de taxi en essuyant pour la dixième fois la buée tenace qui colle à son pare-brise. Un vent soufflant à cent kilomètres à l'heure, une pluie battante, des routes inondées, Malte, dit-on, n'avait plus connu pareille tempête depuis cinq ans. Comme si l'ouragan politique qui balaie l'Europe centrale s'était symboliquement donné rendez-vous avec MM. Bush et Gorbatchev.

Une séance de travail et un dîner annulés, George Bush prisonnier de son bateau du samedi après-midi au dimanche matin, le secrétaire d'Etat américain James Baker atteint de mal de mer, les rendez-vous avec la presse annulés en cascade... le sommet s'est ressenti du mauvais temps. Mikhaïl Gorbatchev a lui-même refusé de se rendre sur le croiseur soviétique, dimanche matin, pour rendre les honneurs à ses marins. Il avait vu, la veille, la vedette du président américain s'y reprendre à trois fois pour accoster le Belknap, ballottée comme un bouchon par des vagues de près de deux mètres. Trop dangereux. Malgré l'accalmie, dimanche matin, Américains et Soviétiques se mirent vite d'accord pour rester sur l'imposant Maxim Gorki.

Si Gorbatchev cachait mal son impatience, Bush ne s'est nullement laissé démonter par ces contre-temps. Cela n'a pas du tout perturbé le sommet, affirmait-il dans la tempête. Ses services ajoutant qu'il adorait la mer et que ce gros temps lui avait donné un surcroît d'énergie. N'empêche, on devait, sous cape, furieusement en vouloir au frère du président, William «Bucky» Bush, qui, envoyé trois mois plus tôt à Malte pour représenter les Etats-Unis aux cérémonies du Jour de l'indépendance, avait soufflé l'idée d'organiser le sommet au large de cette petite île paisible et neutre, qui ne demande qu'à se rapprocher de l'Europe.

Mais personne n'en a perdu son sens de l'humour. «La première chose à faire est d'éliminer ce type de bâtiments sur lesquels vous ne pouvez pas monter par un temps pareil», laissait tomber Mikhaïl Gorbatchev, apportant toute l'eau de la tempête au moulin de sa proposition de désarmement naval en Méditerranée. Le porte-parole de la Maison-Blanche, Marlin Fitz-water, n'était pas en reste quand, après le retour périlleux sur le Belknap, il offrait une interview exclusive du président au journaliste qui pourrait les rejoindre dans les quinze minutes, et trois interviews à celui qui viendrait à la nage. Il ne s'est trouvé personne parmi les 2.300 représentants de la presse présents à Malte pour relever le défi.

P. L.

Premier bilan à Bruxelles

George Bush est arrivé dimanche soir à Bruxelles. Le Président, qui participe ce lundi au sommet de l'Otan, a été accueilli par Wilfried Martens et Mark Eyskens. Il a ensuite dîné avec le chancelier Helmut Kohl.

MM. Bush, Kohl et Martens se sont retrouvés lundi au siège de l'Otan pour le 10e sommet atlantique en quarante ans. Il rassemble les chefs d'Etat ou de gouvernement de l'ensemble des pays membres, sauf l'Espagne, représentée par un haut fonctionnaire. Avant l'ouverture de la réunion, le président américain devait rencontrer le Roi Baudouin et le président de la Commission européenne, Jacques Delors.

Dans son allocution de bienvenue, M. Martens avait, dimanche, opposé la «froideur de la soirée» au «rougeoiement d'espoir en chacun d'entre nous». Le Président lui répondait: «Ce soir, nous nous trouvons à un carrefour de l'histoire, sur la voie d'une Europe entière et libre».

A l'issue de son entretien avec George Bush, Helmut Kohl a estimé «vraisemblable» que les négociations sur le désarmement stratégique, conventionnel et chimique aboutissent en 1990. M. Genscher, son ministre des Affaires étrangères, qui dînait parallèlement avec le secrétaire d'Etat James Baker, expliquait pour sa part que ce qu'il avait entendu lui donnait des raisons d'être confiant.

A noter que le Chancelier a également exposé au numéro un américain son plan pour la réunification, précisant que ce processus devait être intégré à la construction européenne et à la politique de sécurité occidentale.

Un petit

supplément d'âme

Que sont donc venus chercher les deux hommes les plus puissants de la planète sur ce rocher de calcaire blond perdu dans la Méditerranée, balayé par la tempête de décembre? Un lieu de nulle part, hérissé de murailles tout alentour et d'antennes de télévision, plus tout à fait l'Europe mais pas encore l'Afrique. Que sont-ils venus chercher dans la ferraille grise de leurs bateaux de guerre, battue par le vent, la vague et la pluie? Comme deux pèlerins d'un autre siècle en quête d'un isolement où réfléchir un peu.

Malte s'était humblement mise à leur disposition. L'île, bon enfant, avait prêté ses plus jolies hôtesses, ses gendarmes, ses anciens lieux sacrés et son histoire pour rehausser le premier grand rendez-vous de l'après-Guerre froide. De jeunes boys-scouts s'étaient joints à l'intendance.

Le monde, lui, ne cessait de rappeler aux deux protagonistes la relative portée de leur influence. Les Parlements de Tchécoslovaquie et d'Allemagne de l'Est saluaient l'ouverture du sommet en retirant aux partis communistes le droit au monopole du pouvoir. Andrei Sakharov demandait une réforme identique en URSS. L'Arménie mettait Moscou au défi de lui rendre le Nagorno-Karabakh. Serbes et Slovènes montraient combien le sol de l'Europe reste miné. Le camp de l'Américain ne restait guère plus tranquille, les Philippins rappelant avec violence la fragilité de leurs attaches et les Salvadoriens démontrant leur irréductible insoumission.

Le ciel lui-même infligeait d'entrée de jeu une belle leçon d'humilité aux plus puissants de la terre, mettant leurs projets en panne et les obligeant, sous l'effet de la tempête, à quitter leurs bateaux de guerre pour trouver, sans cérémonie, refuge sur un plus paisible paquebot ancré à quai.

Il y avait pourtant du repentir dans l'air. «La liberté de religion doit devenir une part fondamentale de la perestroïka», déclarait Mikhaïl Gorbatchev en quittant Rome, avant de confesser le péché commis par son pays en 1968 à Prague. George Bush lui-même n'avait apporté pour tout bagage qu'un petit morceau du mur de Berlin, symbole d'un événement qu'il n'avait ni organisé ni prévu.

«Construire une Europe nouvelle demandera un niveau plus élevé de confiance parmi les Etats et parmi les groupes ethniques... Ce qui manque au continent, c'est une âme. D'où viendra le nouveau consensus politique et culturel?», se demandait Eric O. Hanson, professeur de science politique à l'université de Santa Clara, dans le Los Angeles Times. Et il répondait: «De la réunification spirituelle de l'Europe.»

A Malte, parmi les vestiges de la chevalerie de Saint-Jean, comme la veille à Rome, chez l'héritier de saint Pierre, n'est-ce pas finalement un peu de cette confiance et ce supplément d'âme qu'il faut à l'Europe que Mikhaïl Gorbatchev et George Bush sont venus chercher?

PIERRE LEFEVRE.