A qui appartient le groupe Interbrew? DOSSIER Les grandes familles d'Interbrew à la conquête du monde Les maîtres de l'orge, version aristocratique Conseil de familles Monsieur Bon Sens témoigne Les avatars d'une introduction en Bourse

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A qui appartient le groupe Interbrew?

DOSSIER Les grandes familles d'Interbrew à la conquête du monde C'est Copernic au pays de la bière: la future introduction en bourse d'Interbrew est une révolution pour les aristocrates du fourquet de Louvain et de Jupille. Les grandes familles actionnaires vont devoir sortir de l'ombre. Elles qui aiment tant la discrétion.

Dans le landerneau brassicole national, cela faisait des années que l'on annonçait la montée en bourse d'Interbrew pour donner au brasseur louvano-liégeois les moyens de pouvoir concurrencer les grands d'Europe et, pourquoi pas, du monde dans le secteur. La progression cons -tante du groupe, qui a procédé à trente acquisitions dans quatorze pays depuis 1991, ne pouvait forcément déboucher que sur ce recours à de nouveaux moyens financiers.

D'autant plus qu'en même temps, le marché local ne cessait de s'éroder au grand désespoir de la Confédération des Brasseries de Belgique qui n'avait pas ménagé ses efforts pour promouvoir l'ensemble des bières, ayant même organisé une année thématique pour relancer les pompes.

Et pourtant, l'an dernier, ce n'était pas le mégabrasseur, mais son plus modeste (mais pas moins déterminé) concurrent de Breendonk, la brasserie Moortgat, qui osa le grand saut. Le bon petit diable fit la nique au géant, même si le climat boursier général ne lui a pas encore donné les satisfactions espérées.

Dès le moment où, à la fin des années quatre-vingt, les deux leaders du marché national, la brasserie Artois et la brasserie Piedboeuf s'étaient unies dans la perspective du grand marché européen, il devenait clair qu'elles ne se contenteraient pas de jouer un rôle de second plan, quitte à devoir sacrifier progressivement une part de cette «belgitude» qui fit la joie et la fierté des amateurs de bière de chez nous.

Les «grandes familles» du nouveau groupe - les de Mévius, les de Spoelberch et les Van Damme - n'étaient plus vraiment des inconnues les unes pour les autres puisqu'à l'initiative d'Edmond Leburton qui détenait alors le portefeuille des affaires économiques, elles furent déjà appelées à collaborer pour sauver du naufrage la brasserie de Ghlin au début des années soixante. Brassico allait voir le jour et avec elle une dynamique d'union qui ne devait plus être entravée. Artois et Piedboeuf avaient en outre de bonnes cartes en mains avec la possibilité de développer aussi des bières spéciales comme les ambrées Vieux-Temps et Ginder-Ale ou la Leffe.

LE GRAND CHAMBARDEMENT

En 1988, une étape décisive fut franchie avec la création d'Interbrew. Les actionnaires eurent alors la sagesse de confier le gouvernail du paquebot à des personnalités extérieures: Jacques Thierry, président de la BBL, devint le premier président du conseil (lire en page 4) alors que José Dedeurwaerder, qui avait tenu les manettes de Renault aux Etats-Unis, devenait patron du comité de direction.

Ce dernier correspondait au profil souhaité: un homme de poigne qui, à défaut d'être issu du sérail, possédait les rudiments de notre culture brassicole. Il procéda rapidement à un grand chambardement qui devait ramener le nombre de sites de production d'Interbrew de cinq à deux - ou plus exactement à trois car Hoegaerden fut considéré comme un produit méritant une mise en valeur plus personnalisée -, après un «plan de redéploiement» qui avait tous les traits d'une sévère restructuration.

Le recentrage de toutes les activités sur Louvain et Jupille ouvrit de nouveaux horizons pour Interbrew. Malgré le fait qu'il avait pu faire passer cette réforme en dépit d'une longue grève, très inhabituelle, dans le secteur et qu'il avait réussi l'intégration des deux sous-groupes, forgeant surtout une nouvelle identité, «Dedeur» quitta la Vaart- straat suite à certains désaccords avec les actionnaires.

Après un intérim assuré par Jean-Marie Descarpentries, Interbrew franchit une nouvelle étape en lançant une OPA sur le brasseur canadien Labatt. Les propriétaires d'Interbrew donnèrent leur bénédiction à l'opération, calculée au plus près, question de ne pas devoir faire entrer des actionnaires extérieurs dans la «famille». Contrairement à toute attente, il n'y eut pas, à l'époque, d'entrée en bourse alors qu'il fallut mobiliser plus de 80 milliards. Depuis lors, Interbrew s'est défait de ses actifs non stratégiques et s'est imposé comme le plus jeune brasseur local d'envergure mondiale. Dans la droite ligne de l'esprit de(s) famille(s)...

CHRISTIAN LAPORTE

Les maîtres de l'orge, version aristocratique

Les actionnaires d'Interbrew sont longtemps restés dans l'ombre. Jusqu'à ce que le quotidien financier flamand «De Tijd» lève le voile en octobre 1996. Après une recherche fastidieuse de plus de six mois, le journaliste Guy Elewaut était parvenu à identifier les 67 actionnaires du géant brassicole (la majorité d'entre eux se retrouvent sur les deux tableaux ci-contre et ci-dessus) et le nombre d'actions en leur possession.

Effet multiplicateur générationnel aidant, ils sont aujourd'hui plus d'une centaine à se partager les 820.000 parts du capital du géant brassicole.

Et encore, ce chiffre ne tient compte que des enfants de plus de cinq ans, nous confirmait récemment une source bien informée. Pour le reste, le schéma n'a pas bougé. Et comme il n'y a pas eu d'augmentation de capital depuis, le nombre de parts n'a pas changé non plus.

Par contre, la valeur de l'action a sûrement été multipliée par dix en l'espace de cinq ans. En 1995, elle était estimée à minimum 38.000 F et le groupe à 31 milliards. Aujourd'hui, elle vaudrait au moins 380.000 F et le groupe 310 milliards.

L'OPA réussie sur Labatt - qui a coûté entre 70 et 80 milliards de francs - et un nombre impressionnant d'acquisitions réalisées depuis ont fait exploser le cours du titre. Il s'agit sans doute d'une estimation basse, certains analystes n'hésitant pas à dire que le titre est volontairement sous-évalué... On peut deviner pour quelle raison.

ENTRER DANS LE CÉNACLE

DES MAÎTRES DE L'ORGE

Ne devient pas actionnaire d'Interbrew qui veut. Il n'y a qu'un seul et unique moyen d'entrer dans ce cénacle des maîtres de l'orge: épouser un(e) des descendant(e)s d'une des huit grandes familiales d'actionnaires.

Quand on remonte l'arbre généalogique patiemment reconstitué par notre ex-confrère, on tombe sur Albert Van Damme, Adolphe de Spoelberch et Eugène de Mevius. Le premier représente la branche Piedboeuf, les deux autres Artois.

Car l'histoire d'Interbrew, c'est l'histoire de deux brasseries: l'une wallonne (Piedboeuf) et l'autre flamande (Artois). Longtemps concurrentes, les deux frères ennemis ont fini par fusionner en 1987.

LES BRASSERIES ARTOIS:

DU CORNET À L'ÉTOILE

L'origine de la dynastie Artois remonte à 1717 et non pas à 1366. On ne parlait pas d'étoile («stella» en latin), mais de cornet. Si cette date moyenâgeuse figure aujourd'hui sur toutes les étiquettes de Stella Artois, c'est davantage par raccourci publicitaire que par exactitude historique. Explications.

Sébastien Artois, le premier du nom, rachète la brasserie louvaniste «Le Cornet» en 1717. Les premières traces écrites de l'existence de cette petite brasserie remontent effectivement à 1366. Le cornet qui se retrouve imprimé sur les étiquettes de Stella provient de là; parce que la brasserie était un relais postal et que les malles-poste avertissaient de leur arrivée à l'aide d'un cornet.

Au fil du temps, la Brasserie Artois grandit pour devenir la plus importante de l'ère napoléonienne. On parlait déjà croissance externe à l'époque, Artois rajoutant deux brasseries (Fransche Kroon et Prins Karel) à ses actifs. Au début du XXe siècle, Artois est à un tournant capital de son histoire. Son propriétaire d'alors, Edmond Willems, décède inopinément en 1901. Père de deux filles, Elise et Amélie, il avait pris les devants en chargeant une banque de transformer la brasserie en société anonyme tout en plaçant un brasseur patenté à sa tête s'il venait à décéder prématurément.

Le choix se porte sur Léon Verhelst, le directeur de l'école de brasserie de l'Université catholique de Louvain. Un choix judicieux puisque la brasserie connaît un nouvel essor sous son

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règne. La Stella, une blonde filtrée de fermentation haute (pils), est lancée en 1926.

Entre-temps, Elise et Amélie Willems ont fait de «beaux mariages». La première avec le vicomte Adolphe de Spoelberch, la seconde avec le baron Eugène de Mevius.

Elise de Spoelberch a eu six enfants dont cinq ont eu descendance. A leur tour, ceux-ci se sont mariés avec des gens de bonne famille: de Jonghe d'Ardoye, de Pret Roose de Calesberg, de Neuforge, de Baillet Latour et de la Barre d'Erquelinnes.

De son côté, Amélie de Mevius a eu cinq enfants dont trois ont eu descendance. Ici aussi, d'autres grandes familles de la noblesse belge font leur entrée dans la brasserie: de Lalaing, van der Straten Ponthoz et de Haas de Teichen.

Les nombreux petits-enfants, arrière petits-enfants et arrière arrière petits-enfants des soeurs Willems détiennent aujourd'hui plus de la moitié du capital d'Interbrew. On en est à la quatrième génération et la cinquième est en route.

PIEDBOEUF: DE JUPILLE

À LA JUPILER

Les racines de Piedboeuf sont plus récentes. Elles remontent à 1853 «seulement». Cette année-là, Jean-Théodore Piedboeuf se met à brasser de la bière dans les caves du château de Jupille. Sa famille avait un pied dans le secteur en fabriquant des cuves de fermentation en cuivre pour brasseries.

Jusqu'en 1935, la Brasserie Piedboeuf va consolider ses positions en terres liégeoises. Son expansion régionale et nationale commencera par la suite sous l'impulsion d'Albert Van Damme. La Jupiler, une pils plutôt douce, ne voit le jour qu'en 1966. Elle s'imposera au fil des ans pour devenir la blonde la plus vendue de Belgique. Lors de la fusion entre Piedboeuf et Artois, les Belges buvaient 2,5 fois plus de Jupiler que de Stella.

Né en 1899 et originaire de Blankenberghe, Albert Van Damme débarque en terres liégeoises en 1919. Il entre à l'école des hautes études commerciales (HEC) pour parfaire son français. C'est là qu'il rencontre la fille de Jean-Théodore Piedboeuf: Eugénie. Tout se passe apparemment très vite... Eugénie et Albert se marient en 1920. Peu de temps après, Albert Van Damme devient directeur de Piedboeuf. Autocrate et robuste, il ne mourra qu'en 1995 après avoir survécu deux ans à son fils Jean.

L'arbre généalogique des Van Damme est nettement plus simple que celui des Spoelberch et Mevius. Ni les Piedboeuf ni les Van Damme ne font partie de la noblesse belge. Seul Albert Van Damme a été anobli en 1985.

Albert et Eugénie ont eu quatre enfants: Gilberte, Paul, Jean et Madeleine. Jean Van Damme, pressenti pour devenir l'héritier, ne le deviendra jamais. Son fils unique, Alexandre, est aujourd'hui le seul héritier déclaré. Administrateur d'Interbrew, il représente la branche Piedboeuf au conseil d'administration. Cette famille n'a donc qu'un administrateur contre six pour les autres. Converti en pourcentage, on peut en déduire que les Van Damme possèdent environ 14,28 % d'Interbrew.

D'après l'étude menée par Guy Elewaut, les autres petits-enfants et arrière petits-enfants d'Eugénie et Albert ont chargé un bureau spécialisé (basé aux Pays-Bas) de représenter leurs intérêts. Ils possèdent certainement moins de la moitié du holding familial Diligentia qui, avec 219.770 actions, contrôle 26,8 % d'Interbrew.

Ce qui est clair, c'est que l'autre moitié de Diligentia est aux mains d'Alexandre Van Damme (38 ans). Et comme Diligentia est une société en commandite par action, c'est lui qui décide de tout au sein du holding familial.

Si les Van Damme ne possèdent pas 100 % de Diligentia, c'est dû au fait qu'Albert Van Damme a sous-évalué la valeur de Piedboeuf au moment de la fusion.

Avec l'introduction en Bourse, le poids des trois hommes forts du conseil sera sans doute moins lourd. Reste à voir quel sera le poids des familles après l'augmentation de capital envisagée dans ce cadre.

PHILIPPE DE BOECK

Conseil de familles

Le conseil d'administration d'Interbrew est composé de douze membres. Il est chapeauté par un président qui est le treizième à table. Sept administrateurs y représentent les huit grandes familles. Les cinq autres administrateurs sont des extérieurs choisis pour leur compétence professionnelle particulière , selon la terminologie maison. On y trouve notamment un avocat américain, ami des Van Damme. Il y a quelques années, le même conseil était constitué à parts égales de familiaux et d'extérieurs. Le président, Paul De Keersmaeker (ex-ministre CVP), est également un extérieur.

Quand on y regarde de plus près, trois administrateurs ont nettement plus de poids que les autres. Alexandre Van Damme, Philippe de Spoelberch et Arnoud de Pret Roose de Calesberg représentent en effet les trois holdings familiaux contrôlant 71,73 % du capital du groupe. Il s'agit, dans l'ordre, de Diligentia (26,8 %), Verlafi (25,4 %) et Sebastien (19,6 %).

A titre individuel, c'est Philippe de Spoelberch qui est le plus gros actionnaire d'Interbrew. On le retrouve dans d'autres entreprises, dont les faïenceries Royal Boch de La Louvière. En avril 1994, il reprend les rênes de la manufacture louviéroise - avec son cousin Frédéric de Mevius - à la famille le Hodey. S'il n'y a aucun rapport entre houblon et poterie de terre, il y a par contre un lien de parenté entre ces familles. Un des quatre frères le Hodey, Philippe, est en effet le mari de Béatrice de Pret Roose de Calesberg. Son cousin germain, le comte Arnoud de Pret Roose de Calesberg, est sans doute le plus médiatique des administrateurs d'Interbrew de par sa fonction de directeur financier d'Union Minière (fonction qu'il quittera le 10 mai).

Les quatre autres administrateurs familiaux d'Interbrew s'appellent Frédéric de Mevius, Arthur Cornet de Ways Ruart, Christophe d'Ansembourg et Charles Adriaenssen.

Ph. Db.

Monsieur Bon Sens témoigne

Comment deux familles rivales de la bière ont-elles réussi le pari de se marier et de vivre des jours heureux? Un homme, indépendant des familles, a assisté au premier balcon à l'événement; mieux, il l'a accompagné. Jacques Thierry, premier président du conseil d'Interbrew et aujourd'hui toujours petit actionnaire, se souvient...

C'est Artois, brasserie qui vivait encore dans un esprit artisanal, essentiellement active sur le Benelux et l'Afrique, qui m'a appelé. J'ai fait le tour des principaux concurrents, Heineken et Kronenbourg, qui avaient déjà franchi le pas d'une organisation moderne. Nous avons alors décidé de rassembler les deux grands brasseurs belges pour qu'ils ne se fassent plus concurrence et nous avons crééInterbrew.

*Quelles furent les premières décisions?

*Nous avons de suite opté pour une seule raison sociale mais une série de marques de bières différentes.

J'ai installé le siège social à la Grand Place de Bruxelles, au dessus du café Le Roi d'Espagne et nous avons décidé de regrouper la production sur deux brasseries: une en Wallonie et une en Flandre.

Nous avons exposé un plan de développement à moyen terme, à l'international notamment, qui fut adopté par le conseil d'administration. Il faut rendre un réel hommage aux familles de l'époque pour avoir accepté cette idée qui postulait un investissement de 20 milliards et pas mal de difficultés.

*Comment avez-vous obtenu ce consensus au conseil?

*Nous avons procédé petit à petit. J'ai tout d'abord introduit des gens de l'extérieur: le conseil comprend ainsi pour moitié des représentants des familles, pour moitié des extérieurs. Le succès est également dû à une implication très forte des représentants familiaux au conseil. Nous avons créé - ce qui était novateur - des comités au sein de ce conseil (stratégique, audit, salaires...), qui se réunissent très souvent. Les administrateurs familiaux rendent alors compte aux familles actionnaires qu'ils représentent.

Chacun a joué un rôle: nous avons fait de la pédagogie, les administrateurs extérieurs ont donné leur avis, neutre, quant aux administrateurs familiaux, souvent actifs dans le monde des affaires, ils savent de quoi ils parlent.

Tout le monde n'est pas d'accord sur tout mais ils ont eu la sagesse de se plier à l'avis de la majorité. C'est ainsi qu'ils ont dit «oui» à l'aventure. Or, il y a dix ans, personne n'aurait osé penser qu'Interbrew remplacerait la Générale de Belgique dans le Bel 20 (indice belge des principales valeurs boursières, ndlr).

* Comment se sont organisées les familles?

*Elles se sont regroupées en différents holdings. Il y a eu cependant très peu de mouvements dans l'actionnariat, et lorsqu'il s'en est produit, ils ont été très surveillés.

* Avez-vous dû intervenir?

*J'ai joué les modérateurs, les Monsieur Bon Sens... et le bon sens a prévalu.

*La Bourse, un tabou?

*Cela a toujours été considéré comme la dernière ressource à utiliser car elle présente des inconvénients. Elle permet notamment une éventuelle prise de contrôle du groupe. Mais le monde a changé, au fil de la mondialisation. Il y a dix ans, on ne devait pas payer ses acquisitions en titres. Or, aujourd'hui, pour rester dans les cinq premiers brasseurs mondiaux, il faut grandir et pour payer ces acquisitions... il faut des titres cotés en Bourse.

*C'est untournant...

*A l'évidence. L'assemblée générale, qui se réunissait trois fois par ans, perdra son caractère intime, - les retrouvailles d'une cinquantaine de cousins. Mais ce tournant est accepté: la décision de mise en Bourse a été longuement débattue, en conseil et au sein de chaque groupe de famille. Vous savez, les familles sont très conscientes du fait qu'être un brasseur significatif en Belgique ou l'un des principaux dans le monde, ce n'est pas la même chose. Quand on a choisi la voie de la croissance, on n'a pas le choix, on doit suivre. L'immobilisme n'est pas une solution: s'arrêter, c'est se faire manger...

Propos recueillis

par BÉATRICE DELVAUX

Les avatars d'une introduction en Bourse

Une introduction en Bourse affiche souvent comme objectif premier la récolte de capitaux pour assurer l'expansion de la société et/ou réduire son endettement. Paul de Kersmacker, le président d'Interbrew, a lui aussi prétendu poursuivre cet objectif. Mais une mise en Bourse peut aussi répondre à d'autres desseins. Par exemple, permettre à certains propriétaires de se défaire d'un paquet d'actions difficilement négociables ou encore avoir une idée assez précise de la valeur de leur participation.

Rappelons, dans cette perspective, le cas de deux fleurons du secteur alimentaire belge. Il y a quinze ans, en novembre 1986, la Raffinerie tirlemontoise, propriété des familles Wittouck, Kronacker, Delacroix et Jolly, annonce que le groupe sucrier va demander sa cotation à la Bourse de Bruxelles. La plus grosse introduction sur notre place financière depuis l'arrivée de Solvay deux décennies plus tôt. Un quart du capital seulement fait l'objet de l'offre publique de vente, mais on se demandait déjà si cette introduction était un préalable à de futures «alliances». Non, répondait-on fermement du côté de la direction. Et pourtant, moins de vingt-quatre mois plus tard, le coup de tonnerre éclatait: les actionnaires majoritaires cédaient le contrôle du groupe au concurrent allemand - de même taille - Südzucker AG. En empochant une belle plus-value puisqu'en moins de deux ans, le cours de la RT avait grimpé de 100% (55% dans les trois derniers mois).

Chez Côte d'Or, l'actionnariat était lui aussi familial. Sa belgitude était une donnée que tout le monde considérait comme intangible. Patatra, en janvier 1996, après une forte montée des cours (de 3.400 F à 5.900 F), une OPA est lancée en Bourse par le groupe Jacobs-Suchard, au prix de 8.050 F par action. Il était urgent de s'intégrer dans un groupe plus puissant, plaidait alors Baudouin Michiels, le patron de Cote d'Or. Mais certains évoquaient aussi des dissensions au sein de l'actionnariat familial.

Avec l'exemple suivant, on quitte le secteur de l'alimentation, mais le schéma reste identique. En juin 1990, Aimé Desimpel, le roi de la brique belge, annonce l'introduction de son groupe à la Bourse de Bruxelles. Il en profite pour procéder à une série d'acquisitions, aussi bien en Belgique qu'à l'étranger.Moins d'un an plus tard, Aimé, devenu parlementaire VLD, revendait sa participation au groupe anglais Hanson.

Aujourd'hui, les dirigeants d'Interbrew soutiennent qu'il n'entre pas dans leurs intentions de profiter de l'introduction en Bourse pour céder le contrôle de leur groupe. Mais qu'en sera-t-il dans deux ou cinq ans?

MARC CHARLET

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