Accueil

Au nom de mon pays, je vous demande pardon Verhofstadt: Je demande pardon TEXTO Nous devons reconnaître nos fautes

Journaliste au service Monde Temps de lecture: 8 min

«Au nom de mon pays, je vous demande pardon»

Face aux Rwandais, Guy Verhofstadt a reconnu les responsabilités de la Belgique dans le génocide de 1994. Geste fort. Emotion intense.

KIGALI

De notre envoyée spéciale

Les Rwandais n'ont pas l'habitude d'afficher leurs sentiments, et en ce jour de commémoration du génocide moins que jamais. Le deuil se lit dans les vêtements sombres, les tenues traditionnelles, les foulards mauves, dans le silence qui plane sur la ville immobile, comme bloquée dans le souvenir. Il se lit dans ces longues cohortes qui dès l'aube se sont mises en route vers le mémorial de Gisozi, où reposent déjà les restes des 50.000 personnes retrouvées dans les fosses communes de Kigali, ville où l'on compterait 200.000 victimes.

Mais une éclaircie est apparue sur les visages figés, des applaudissements, rares et volontairement retenus, ont jailli de la foule lorsque Guy Verhofstadt a prononcé les paroles que les Rwandais, assoiffés de compassion et de justice, attendaient depuis six ans: Au nom de mon pays, je m'incline devant les victimes du génocide. Au nom de mon pays, au nom de mon peuple, je vous demande pardon.

«LA DIGNITÉ D'ÊTRE BELGE»

Des larmes ont alors roulé sur des joues craquelées de sécheresse, des mains se sont serrées en silence. Une foule immense a suivi, muette et attentive, la traduction en kinyarwanda d'un discours d'abord prononcé en français, d'une voix lente et ferme par un Premier ministre qui s'agrippait à son pupitre, avec devant lui d'immenses fosses blanches remplies d'ossements couverts de chaux et à l'horizon des collines du Rwanda qui n'ont pas encore livré tous leurs secrets. Pendant que se déroulait ce discours hors du commun, on apercevait Paul Kagame, président par intérim, replier brusquement sa longue silhouette, ajuster des écouteurs pour ne rien perdre de la traduction, annoter à toute vitesse son propre discours, pour saluer, quelques instants plus tard, l'héroïsme des propos tenus par le Premier ministre, et assurer que la Belgique avait démontré son honnêteté et sa bravoure en osant demander pardon, malgré l'opposition que cela peut encore susciter dans votre pays.

Lorsque Guy Verhofstadt eut fini de parler, seules les familles belges, installées à la droite de la tribune officielle, applaudirent à tout rompre tandis que plus tard, lorsque la délégation fut rentrée à l'hôtel, Martine Debatty, soeur du caporal Alain Debatty, la voix enrouée par l'émotion, se leva et exprima le sentiment unanime: Monsieur le Premier ministre, grâce à vous, nous avons retrouvé la dignité d'être Belge. Au nom des familles, je vous remercie.

Sur cette colline écrasée de chaleur, sous un ciel plombé par une future averse, quelque chose s'est passé, entre la Belgique et le Rwanda: la honte a été exprimée, honte d'une Belgique qui était au coeur de l'opération onusienne, honte pour une faute immense, conséquence d'un dramatique cortège de négligences, d'insouciance, d'incompétences, d'hésitations et d'erreurs. Il y eut la reconnaissance de la faute, non pas diluée dans les contours de la communauté internationale, mais assumée au nom d'un Etat, d'une nation.

COLETTE BRAECKMAN

Suite et articles page 7

Editorial page 2

Verhofstadt: «Je demande pardon»

Voir début en première page

Il y eut aussi l'engagement personnel de l'ancien rapporteur de la commission Rwanda, qui rappela le choc qu'il avait éprouvé lorsqu'il visita une fosse commune à trente kilomètres de Kigali, choc qui fit de lui quelqu'un d'autre. Et puis ces promesses d'avenir, cet engagement de faire en sorte que les coupables du génocide rwandais qui avaient cru trouver refuge en Belgique et ainsi se soustraire à la justice n'y échappent pas.

Ces paroles constituèrent le moment fort d'une cérémonie qui n'en avait cependant pas manqué. En effet, en quelques jours de travail acharné, la colline de Gisozi a été transformée: des terrasses ont été aménagées, la construction du mémorial définitif devrait être achevée en mai, et surtout, d'immenses fosses accueilleront les cercueils drapés de mauve où reposent désormais ceux qui périrent dans cet immense piège qu'était devenue Kigali. Plusieurs survivants devaient d'ailleurs évoquer les cent jours du cauchemar qui hante le Rwanda, montrer, depuis Gisozi, le pont que l'on appelait à l'époque le CNT (Centre national de tueries) et d'où les corps des Tutsis étaient jetés à la rivière, désigner l'église pentecôtiste où des milliers de fuyards tentèrent de s'abriter, raconter l'itinéraire de fuite en direction du centre-ville, en direction de l'église de la Sainte-Famille où aboutirent les plus chanceux.

REVENDICATIONS DES RESCAPÉS

Même pour ceux qui ne connaissent pas le kinyarwanda, des mots deviennent familiers, sans cesse répétés au fil des discours, tsemba tsemba , massacres, tsembabwoko , génocide, akazu, clan du président, RTLM , Radio Mille Collines... celle qui galvanisait les tueurs.

Et aussi ce mot: Ibuka... «Souviens-toi.» C'est au nom des rescapés que le président d'Ibuka, association d'aide aux survivants, présenta les revendications de ceux qui se considèrent comme les plus oubliés des Rwandais et entrent de plus en plus ouvertement en conflit avec un pouvoir désireux d'aller de l'avant: les rescapés soulignent que, depuis six ans, aucune indemnisation ne leur a jamais été accordée, ni pour leurs morts ni pour la perte de leurs biens et de leurs ressources; ils demandent des maisons où habiter, une gestion saine des affaires de l'Etat, une justice véritable, et luttent, encore et toujours, contre le révisionnisme qui présente les massacres, systématiques, planifiés, dont ils ont été victimes, comme l'expression d'une colère populaire ,qui aurait explosé après l'attentat contre l'avion présidentiel.

Dans une adresse inhabituellement longue, qui ressemblait plutôt au discours-programme du futur président, Paul Kagame devait d'ailleurs répondre à ces interpellations, assurer que le Fonds d'aide aux rescapés représente 5 % du budget de l'Etat et promettre la mise en place d'une justice participative , plus efficace, faisant allusion à la gacaca, une tradition rwandaise par laquelle la justice est rendue au niveau communautaire et qui sera bientôt réactivée.

Kagame, comme il l'avait déjà fait la veille dans l'entretien accordé au «Soir», devait dénoncer le silence, sinon la complicité de la communauté internationale, assurer que non seulement le FPR n'était pour rien dans l'attentat conte Habyarimana, mais surtout que le génocide, indépendamment de ce fait, était de toutes manières planifié de longue date. Après avoir dénoncé le révisionnisme, les intimidations, il devait aussi rappeler les grandes lignes de son action à la tête de l'Etat: veiller à ce que la justice progresse, assurer à la nation la paix, la stabilité et surtout, la sécurité.

Cette exigence de sécurité fut une fois de plus présentée comme la cause de l'engagement en République démocratique du Congo et sera probablement au coeur de l'entretien que le président par intérim aura samedi avec Louis Michel qui, dès le départ de Verhofstadt, se chargera de la partie la plus politique du voyage.

DEUIL PARTAGÉ

Mais l'essentiel, en ce jour de commémoration, n'était pas dans la politique: il était dans le deuil partagé, dans la reconnaissance des erreurs commises, dans la fondation d'un nouvel avenir. Cette présence belge, imposante, éloquente, aura fait oublier aux Rwandais leur relative solitude, aucune autre délégation étrangère n'étant présente à une cérémonie où, les années précédentes, on rencontrait des Ougandais, des Sud-Africains... Les seuls «amis» africains présents étaient une forte délégation du Rassemblement congolais pour la démocratie, venue de Goma - délégation d'un mouvement rebelle dont les officiels rwandais critiquent de plus en plus ouvertement les divisions, la corruption et l'inefficacité...

En fin de cérémonie, les barrages de la retenue cédèrent: fendant la foule, le Premier ministre belge fut applaudi, congratulé, des Rwandais venus de Belgique s'étreignaient avec effusion, les ministres affichaient un sourire immense, et Aloysia Inyumba, en charge de la Commission de réconciliation, devait résumer le sentiment général en disant: En revenant au Rwanda de cette manière, avec trois ministres, et avec les familles de leurs victimes, en tenant de tels propos, les Belges sont allés plus loin que tout autre pays. Ils nous ont aidés, en prenant part à notre processus de guérison!

C. B.

TEXTO « Nous devons reconnaître nos fautes»

Voici quelques-unes des phrases prononcées vendredi par le Premier ministre Guy Verhofstadt à Kigali.

Les génocides qui ont déshonoré le vingtième siècle ne sont pas des accidents de l'Histoire. Ce n'est pas l'Histoire qui est coupable. C'est l'Homme qui est coupable. Ces drames indicibles sont la manifestation d'un mal qui vit au coeur de l'homme et qui ronge toutes les sociétés contemporaines: le rejet de l'autre, le refus de la différence, la négation de la valeur universelle qu'est le respect de l'autre (...) Il faut dénoncer, non seulement les actes, mais aussi les propos contraires aux droits de l'homme. (...)

Je l'affirme. La communauté internationale toute entière porte une immense et lourde responsabilité. (...)

J'assume ici devant vous la responsabilité de mon pays, des autorités politiques et militaires belges. La Belgique était au coeur de l'opération onusienne. C'est sous nos yeux que le génocide commença. La Belgique et la communauté internationale doivent reconnaître les erreurs commises. (...)

Nous devons d'abord assumer nos responsabilités et reconnaître nos fautes. Au nom de mon pays, je m'incline devant les victimes du génocide. Au nom de mon pays, au nom de mon peuple, je vous demande pardon. (...)

Cette volonté de bâtir des projets communs ne nous dispense pas de ce devoir de mémoire et de justice. Les coupables du génocide rwandais, qui ont cru trouver refuge en Belgique et ainsi se soustraire à la justice, n'y échapperont pas. Notre pays continuera à collaborer de toutes ses forces à l'action du Tribunal pénal international. (...)

Il faut que le monde se souvienne toujours de l'horreur perpétrée ici. Nous devons trouver la force et la volonté de ne plus jamais tolérer de tels massacres, qui font injure à l'intelligence et aux valeurs essentielles de l'humanité. (...)

Le fil info

La Une Tous

Voir tout le Fil info
La Une Le fil info

Allez au-delà de l'actualité

Découvrez tous les changements

Découvrir

À la Une